PORT-AU-PRINCE, décembre 2025 (RHINEWS) – Un groupe d’organisations de la société civile a rendu publique une vaste proposition de transition politique visant à remplacer dès janvier 2026 le Conseil présidentiel de transition (CPT), accusé d’« échec total » et de conduire le pays vers un « chaos aggravé », selon le document de synthèse consulté par RHINEWS. Les signataires affirment soumettre une « transition haïtienne authentique et souveraine », fondée sur une refondation institutionnelle, une réorganisation de la gouvernance nationale et la restauration de l’autorité de l’État.
Dans cette proposition bilingue, en français et en créole, les organisations affirment que « depuis 1986, les transitions ont échoué » et que les interventions étrangères, notamment celles du groupe « Amis d’Haïti », « n’ont apporté aucune solution durable ». Elles estiment que quarante ans après la chute de la dictature et cinquante-trois mois après l’assassinat du président Jovenel Moïse, « le pays traverse une crise sans précédent », marquée par l’effondrement économique, un État « failli » et une domination territoriale accrue des groupes armés. Le texte souligne que « la solution doit venir des Haïtiens et doit rester aussi proche que possible de la Constitution de 1987 ».
Les organisations jugent la formation même du CPT « une erreur » et affirment que cette instance « ne devrait pas se maintenir au pouvoir », puisque, selon elles, elle n’a rempli « aucune des fonctions qui lui étaient conférées par l’Accord du 3 avril 2024 ». Sur le plan sécuritaire, elles écrivent : « Le CPT a totalement échoué à rétablir la sécurité », notant que la majorité de la région métropolitaine et des localités de l’Artibonite et du Centre se retrouvent désormais sous contrôle de gangs, avec « plus de 1,3 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays ». Le texte accuse aussi le conseil d’avoir « érigé l’incompétence, l’incohérence et la division en principes de gouvernement », ainsi que certains de ses membres d’avoir été « accusés de corruption par l’ULCC ».
La proposition affirme que les interventions internationales successives depuis 1993 « n’ont apporté aucune solution durable » et qu’au contraire elles ont « fragilisé les institutions » et « encouragé la corruption ». Le document insiste sur la « contradiction historique » entre les « réseaux de prélèvement », décrits comme « élites politiques et économiques », et les « noyaux de résistance », comprenant « le monde paysan, les marrons et la masse urbaine des bidonvilles ». Selon les organisations, cette fracture vieille de deux siècles empêche les Haïtiens de « décider du type de pays » qu’ils souhaitent construire, ouvrant la voie à un retour à un « contrôle étranger » et à l’ascension d’élites locales « servant l’étranger pour opprimer Haïti ».
La proposition présente une transition devant être placée sous une gouvernance entièrement nationale et reposant sur un nouveau contrat social. Les organisations affirment avoir « décidé d’assumer nos responsabilités : planifier le départ ordonné du CPT pour mettre en place un gouvernement de sauvetage national à compter de janvier 2026 ». Elles insistent que ce gouvernement devra être « fort, intègre et doté d’un mandat clair axé sur la sécurité, le rétablissement des institutions étatiques, la Conférence nationale et les élections ». Elles affirment n’avoir « aucun intérêt personnel » ni « ambition de participer au gouvernement de transition », se présentant comme « facilitateurs » accompagnant les acteurs nationaux et internationaux.
Le document détaille un plan de transition structuré, dont la mission serait de « rassembler toutes les couches de la société haïtienne afin de les réconcilier » et de « développer une vision nationale souveraine ». L’objectif central est de « rétablir l’autorité de l’État ». Huit priorités y sont exposées, dont la restauration progressive de la sécurité « dans un délai n’excédant pas six mois », la réhabilitation des institutions, l’apaisement social, une relance économique, une décentralisation effective, la tenue d’une Conférence nationale souveraine et l’organisation d’élections directes ou indirectes pour tous les postes électifs.
La proposition prévoit également des « activités immédiates », notamment la mise en place d’un Conseil des Sages de 15 membres chargé de sélectionner le président de la transition, les ministres, les directeurs généraux et les autorités territoriales. Selon le document, ce Conseil devra « surveiller les actions du gouvernement », « valider les évaluations » et recommander des remplacements en cas de manquement. Le président de la transition devrait, « dans l’esprit de l’article 149 de la Constitution », être choisi parmi les juges de la Cour de cassation, mais « pas nécessairement son président ». En cas de vacance, le ministre de la Planification assumerait la direction de l’exécutif.
Le texte prévoit la création d’une Unité nationale de suivi et d’évaluation dotée d’un Système d’information de gestion, avec une plateforme numérique publique garantissant « une transparence totale ». Les organisations recommandent que les ministres soient proposés par des secteurs de la société civile et non par des partis politiques, sur la base de critères stricts d’« honnêteté, intégrité et patriotisme », ainsi que d’absence totale de condamnation, d’accusations scandaleuses ou d’affiliation politique. Les responsables ne pourraient pas se porter candidats aux prochaines élections et devraient déclarer leur patrimoine à l’entrée et à la sortie de fonction.
Sur le plan sécuritaire, la proposition préconise d’« utiliser tous les moyens possibles et imaginables » pour neutraliser les groupes armés. Les organisations appellent à des « opérations ciblées », à « l’épuisement des ressources des gangs » et à la poursuite judiciaire des dirigeants politiques, économiques ou transnationaux qui les financent. Elles plaident pour un contrôle strict des frontières, des ports et des aéroports, pour la récupération des fonds illicites et leur réutilisation « en toute transparence ». Le texte appelle aussi à un « programme d’apaisement social multisectoriel » incluant une réponse alimentaire d’urgence, des initiatives de cohésion locales comme « lakou sekirite », des chantiers solidaires et des actions de réhabilitation des espaces publics.
La relance économique constitue un autre volet central, avec des mesures destinées à « améliorer le climat des affaires », renforcer l’ULCC et la Cour supérieure des comptes, réformer les douanes, développer les secteurs stratégiques – agriculture, agro-industrie, tourisme, construction, élevage, pêche, industries créatives – et reconstruire les principales infrastructures. Le document propose également de « révoquer l’arrêté » du 16 juin 2020 modifiant le décret de 1989 sur les maisons de transfert, afin de faciliter l’accès aux devises.
Les organisations affirment aussi que l’État doit engager une « véritable décentralisation », avec un budget rectificatif transférant « la plus grande partie des fonds de l’État » aux régions et une attention particulière au développement des villes de province et des zones rurales. Elles considèrent la Conférence nationale souveraine comme un « préalable indispensable » à la refondation du pays. Celle-ci devra, selon le document, s’appuyer sur les contributions des citoyens « de toutes les sections communales jusqu’aux villes » et définir la forme de gouvernance et le mode d’alternance après la transition.
Le texte recommande que la Conférence nationale et les prochaines élections soient financées exclusivement par des ressources nationales, toute aide extérieure devant être limitée et « sans dépendance ». Il propose une réforme de la coopération internationale afin que « 80 % de l’aide publique au développement » soit placée sous contrôle direct de l’État via un Fonds unique d’investissement national géré conjointement par les ministères de l’Économie et de la Planification, avec des mécanismes de gestion transparents et des rapports réguliers. Une évaluation finale de l’aide est prévue en fin de transition.
La proposition conclut que « cette ultime transition doit constituer un tournant majeur dans l’histoire d’Haïti ». Elle affirme qu’il ne s’agit pas seulement d’exiger le départ d’un gouvernement « défaillant », mais de « proposer une transformation économique et sociale radicale visant un développement accéléré au bénéfice de toute la population ». Les organisations appellent enfin « tous les enfants du pays » à se rassembler afin de « sortir de la situation misérable » actuelle et « refonder Haïti ».

