Par Evens Dubois,
NEW-YORK, vendredi 12 décembre 2025 (RHINEWS)- Haïti est aujourd’hui à la croisée des chemins. L’État s’est effondré, incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires de la population. Les institutions sont réduites à des coquilles vides, la sécurité est inexistante et l’économie survit dans un chaos permanent. En un mot, c’est un État fantôme. Dans ce contexte, certains discours au sein de la diaspora et même dans le pays avancent une idée paradoxale : le second mandat de Donald Trump pourrait représenter une « opportunité » pour Haïti. Dans les rues de Port-au-Prince comme dans les conversations de la diaspora, l’idée circule avec insistance. Certains vont jusqu’à dire qu’Haïti pourrait « sucer un os » sous son mandat, comme si l’avenir national dépendait des miettes offertes par une puissance étrangère. Cette croyance, à la fois stupide et dangereuse, révèle une tendance ancrée dans l’inconscient national : la recherche d’un sauveur extérieur plutôt que la construction d’une nation solide par nous-mêmes.
Pour une partie de la diaspora, Trump incarne l’homme fort, celui qui impose l’ordre et ne recule pas devant les crises. Dans un pays où l’État est absent, cette image séduit. Mais derrière le mirage, la réalité est tout autre : Trump n’a jamais montré d’intérêt pour Haïti, ni pour le renforcement de ses institutions. Ses propos méprisants sur les pays caribéens et africains, qualifiés de « trou caca », rappellent une hostilité structurelle envers les populations noires. Une logique encore plus brutale circule : les mesures migratoires strictes de Trump pourraient « fouetter l’orgueil » des Haïtiens et les pousser à reconstruire leur pays, faute de pouvoir s’exiler. Reconstruire parce qu’on n’a « nulle part où aller » relève de la fumisterie de quelques dégénérés. Ce genre de discours est porté par ceux coincés au pays, qui rationalisent leur impasse en transformant la contrainte en vertu, et par certains membres de la diaspora qui expriment une haine sociale envers leurs compatriotes et votent pour des mesures discriminatoires contre eux.
Au-delà de ces illusions, il faut regarder les contradictions de la politique de Donald Trump envers les Noirs dans son propre pays. Il aime se présenter comme un président qui célèbre la communauté afro-américaine, organisant des cérémonies pour le Black History Month et affirmant avoir reçu un soutien électoral inédit. Ces gestes sont hautement symboliques, destinés à l’image publique. Mais derrière cette façade, ses politiques racontent une autre histoire. Ses propos insultants sur les pays du Sud ont révélé une vision racialisée du monde. Son administration a mis fin au statut de protection temporaire (TPS) pour des milliers de compatriotes vivant aux États-Unis. Les programmes de diversité et d’inclusion ont été attaqués, affaiblissant les protections contre les discriminations raciales.
Les ravages économiques et sociaux sont encore plus visibles. Les coupes dans les programmes sociaux et les restrictions budgétaires ont touché de plein fouet les Afro-Américains, qui dépendent davantage des services publics pour l’éducation, la santé et le logement. La suppression des politiques de diversité et d’inclusion a réduit les opportunités pour les minorités dans les universités, la recherche et le marché du travail. Les membres de la communauté noire ont été les plus exposés aux effets des crises économiques et aux disparités salariales, sans mécanismes compensatoires efficaces. La discrimination raciale revient sans complexe, légitimée par un discours présidentiel qui transforme l’égalité en privilège et la diversité en menace. Imaginer que ce même président puisse être une chance pour Haïti est, non seulement, une blague, mais aussi une contradiction flagrante. Ses politiques publiques ont affaibli cette communauté aux États-Unis ; elles ne sauraient renforcer notre pays.
Face à ces contradictions, Haïti n’a pas besoin d’un Trump, ni d’un Macron, ni d’un Biden pour se sauver. La véritable reconstruction doit naître de l’intérieur, portée par un projet économique alternatif enraciné dans la souveraineté et la solidarité. 1804 rappelle une vérité fondamentale : Haïti est né d’une rupture radicale avec l’ordre colonial. Les esclaves insurgés n’ont pas attendu un sauveur étranger. Ils ont construit leur liberté par eux-mêmes, en affrontant les puissances les plus redoutables de l’époque. Se tourner aujourd’hui vers un président américain raciste, hostile aux Noirs, c’est trahir cette épopée. L’histoire de ce pays exige qu’on rompe avec cette logique de dépendance et de mirage. Elle demande un leadership capable de mobiliser les ressources internes, de renforcer les institutions et de réinventer un horizon économique et social.
Certains avancent que les richesses du pays, enfouies dans son sous-sol, pourraient servir de monnaie d’échange et inciter le président Donald Trump à reconsidérer le cas d’Haïti. Les terres rares, les minerais stratégiques, le potentiel énergétique sont brandis comme des leviers de négociation. Mais cette idée est une illusion dangereuse. L’histoire coloniale nous rappelle que la richesse attire la prédation. Christophe Colomb et les Taïnos en sont le symbole tragique : les ressources convoitées ont ouvert la voie à l’exploitation, à la destruction et à la perte de souveraineté. Croire que les ressources minières sauveront Haïti est une réflexion à deux balles. Dans cet État effondré, elles deviennent une malédiction : corruption, conflits, économie de rente, domination étrangère. Miser sur le sous-sol plutôt que sur l’éducation, l’agriculture et les institutions, c’est construire sur du vide.
La véritable reconstruction ne viendra pas des intérêts américains ni des promesses de minerais. Elle doit naître de l’intérieur : des communautés locales qui inventent des solutions, d’une diaspora constructive qui investit dans le pays, d’une souveraineté populaire qui refuse la dépendance. Haïti ne peut pas se permettre un néolibéralisme pur, qui renforcerait l’individualisme et l’exclusion. Elle n’a pas non plus les moyens d’un keynésianisme classique sans soutien extérieur. La reconstruction doit inventer sa propre voie, avec un État stratège capable d’investir dans les secteurs vitaux, une économie populaire qui valorise les initiatives locales et des garde-fous souverainistes pour éviter que les ressources naturelles ne deviennent une malédiction.
Aujourd’hui, la véritable opportunité pour Haïti n’est pas dans les calculs géopolitiques ni dans les fantasmes d’une puissance extérieure. Elle est dans la capacité du peuple à inventer un projet souverain, à reconstruire ses institutions, à miser sur l’éducation, l’agriculture et la solidarité. C’est là que réside la seule richesse durable : celle qui ne peut être confisquée par des intérêts étrangers. Haïti n’a pas besoin d’un Trump pour exister. Le pays a besoin de retrouver son souffle, son orgueil et son horizon. La renaissance ne viendra pas des miettes offertes par d’autres, mais de la décision collective de se relever. Le pays n’a pas à « sucer un os » ; il doit dresser sa propre table et s’asseoir en maître afin de prendre en main son destin.
Evens Dubois
Brooklyn, NY
12/11/25
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