Pierre Espérance: « Sans reddition de comptes, sécurité et élections risquent de préserver le statu quo en Haïti »…

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WASHINGTON, (DC), samedi 26 septembre 2026 (RHINEWS)– Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, a appelé la communauté internationale à faire de la reddition de comptes un élément central de ses investissements en Haïti, estimant que les efforts consacrés à la sécurité, aux élections et au développement risquent de ne pas produire de changement durable si la corruption, l’impunité et le financement des groupes armés continuent de rester sans conséquences.

S’exprimant successivement à Washington et à New York devant des représentants d’organisations et de partenaires internationaux d’Haïti, Pierre Espérance a rappelé que le RNDDH documente depuis plusieurs années les violences des gangs, les actes de corruption, les massacres, les violations des droits humains ainsi que les réseaux politiques et économiques qui, selon ses enquêtes, permettent ou facilitent ces phénomènes.

« Nous savons à quel point la crise sécuritaire est profonde. Nous parlons aux victimes. Nous voyons les détails de la violence. Nous connaissons le coût d’un gouvernement qui manque de légitimité. Nous connaissons le coût de l’impunité pour ceux qui financent les gangs », a-t-il déclaré.

Pour le directeur exécutif du RNDDH, les conséquences de la corruption et de l’impunité dépassent largement le domaine de la gouvernance et affectent directement les investissements réalisés en Haïti dans l’éducation, l’agriculture, la santé et la réponse aux crises.

« L’impunité et la corruption limitent vos investissements », a-t-il affirmé à l’adresse des organisations internationales engagées dans le pays, soulignant que ces pratiques empêchent les investissements de produire pleinement leurs effets au bénéfice de la population haïtienne.

« Le travail que vous faites tous en Haïti est important. Mais j’aimerais soulever une question qui, je pense, devrait tous nous préoccuper : malgré tant d’organisations sérieuses et tant d’investissements, pourquoi la situation en Haïti a-t-elle continué à se détériorer ? », a-t-il interrogé.

Pierre Espérance a estimé que les difficultés d’Haïti ne peuvent être attribuées à un manque d’idées, d’initiatives ou de détermination de la population.

« Les Haïtiens ne manquent pas d’idées. Les Haïtiens ne manquent pas d’initiative. Les Haïtiens ne manquent pas de détermination. Mais ils essaient de construire leur vie dans des systèmes où la corruption n’a aucune conséquence », a-t-il soutenu.

Il a notamment cité les vols de terres, le financement des gangs et les abus de pouvoir commis par des responsables publics comme autant de phénomènes qui, selon lui, peuvent se poursuivre sans entraîner de conséquences suffisantes.

Dans cette perspective, le responsable du RNDDH considère que la reddition de comptes ne constitue pas uniquement une question institutionnelle ou de gouvernance.

« C’est aussi une question de développement. Une question d’éducation. Une question de santé. C’est une question humanitaire », a-t-il déclaré.

Il a illustré son propos en évoquant les difficultés auxquelles sont confrontés différents secteurs de l’économie et de la société : « Un agriculteur ne peut pas investir dans son avenir si ses terres peuvent lui être volées. Une entreprise ne peut pas prospérer lorsque l’extorsion fait partie de la vie quotidienne. Un projet de développement ne peut pas prendre de l’ampleur lorsque la corruption n’a aucune conséquence. »

À New York, Pierre Espérance a également mis en garde contre une approche de la crise haïtienne qui se concentrerait principalement sur les groupes armés sans s’intéresser aux acteurs qui les financent, les protègent ou leur permettent d’exercer leur influence.

« Le récit international se concentre souvent sur les gangs. Mais les gangs ne sont pas arrivés au pouvoir par eux-mêmes. Ils ont été financés, protégés et favorisés par des acteurs politiques et économiques qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont pour l’essentiel subi aucune conséquence en Haïti », a-t-il affirmé.

Il a ainsi établi un lien direct entre la question sécuritaire et celle de la responsabilité des acteurs qui contribuent, directement ou indirectement, au maintien de la violence.

Pierre Espérance a également évoqué les limites du mandat de la Force de soutien à la sécurité en Haïti (GSF), soulignant que les opérations sécuritaires, même lorsqu’elles permettent d’améliorer les conditions de sécurité ou de reprendre le contrôle de certains territoires, ne peuvent à elles seules résoudre les problèmes de corruption et d’impunité.

« La GSF elle-même a déclaré à plusieurs reprises que son mandat est limité. Elle peut améliorer les conditions de sécurité. Elle peut retirer des acteurs armés d’un territoire. Mais elle ne peut pas créer de reddition de comptes. Elle ne peut pas poursuivre ceux qui financent la violence. Elle ne peut pas s’attaquer à la corruption, à l’impunité ou à la captation politique », a-t-il déclaré.

Selon lui, cette limite devrait être prise en considération alors que la communauté internationale investit d’importantes ressources dans la sécurité et se prépare parallèlement à accompagner l’organisation d’élections en Haïti.

« On nous dit que ces responsabilités relèvent d’autres instances. Et pourtant, au même moment où la communauté internationale investit massivement dans la sécurité et prépare les élections, les mécanismes de reddition de comptes sont affaiblis », a-t-il relevé.

Le directeur exécutif du RNDDH a notamment exprimé des préoccupations concernant plusieurs décrets adoptés par le gouvernement de transition. Il a cité le décret relatif à la Haute Cour de justice, le décret électoral ainsi que le décret sur la diffamation.

Selon son analyse, le décret relatif à la Haute Cour de justice « affaiblit les mécanismes de reddition de comptes et compromet l’un des rares dispositifs capables de demander des comptes aux acteurs puissants ».

Le décret électoral, a-t-il ajouté, « soulève des préoccupations concernant l’indépendance du processus électoral », tandis que le décret sur la diffamation « restreint les journalistes et les organisations de surveillance qui dénoncent la corruption, le financement des gangs et les activités criminelles ».

« Au moment même où la reddition de comptes devrait être renforcée, elle est en train de s’affaiblir », a-t-il déclaré à Washington.

Pour Pierre Espérance, ces différentes évolutions soulèvent une interrogation sur la nature même des objectifs poursuivis par les efforts internationaux en Haïti.

« Sommes-nous en train de contribuer à créer les conditions nécessaires à la reddition de comptes, ou permettons-nous à ces conditions de se détériorer ? », a-t-il demandé.

À New York, il a formulé la question en termes plus directement liés aux objectifs actuels de la transition : « Qu’est-ce qui est exactement en train d’être stabilisé ? Et qu’est-ce que les élections vont exactement légitimer ? »

Le responsable du RNDDH a reconnu que l’amélioration de la sécurité et l’organisation d’élections constituent deux objectifs importants. Il a toutefois estimé qu’ils ne suffiront pas, à eux seuls, à modifier durablement les rapports de force qui alimentent la crise.

« Beaucoup de personnes dans cette salle se concentrent sur deux objectifs : améliorer la sécurité et organiser des élections. Les deux sont importants. Mais sans reddition de comptes, ni les opérations de sécurité ni les élections ne changeront le statu quo de violence, de corruption, d’impunité et de souffrance », a-t-il soutenu.

Il a également établi une distinction entre la légitimité procédurale issue d’un scrutin et la confiance de la population dans les institutions qui en résultent.

« Les Haïtiens ont déjà connu des gouvernements issus d’élections qui n’ont jamais obtenu la confiance du public. La légitimité procédurale et la légitimité populaire ne sont pas la même chose », a-t-il affirmé.

Dans ce contexte, Pierre Espérance estime que l’organisation d’élections doit être accompagnée d’un renforcement des mécanismes de responsabilité publique.

« Si ceux qui financent la violence continuent d’opérer en toute impunité, les élections risquent de devenir un instrument de préservation des mêmes réseaux qui ont créé la crise plutôt qu’une voie permettant d’en sortir », a-t-il déclaré.

Il a également invité les organisations internationales présentes en Haïti à intégrer la question de la reddition de comptes dans leurs propres critères d’évaluation des programmes qu’elles financent.

« Pour les organisations présentes dans cette salle, la reddition de comptes devrait devenir un élément de la manière dont vous définissez le succès », a-t-il recommandé.

Selon lui, lorsque les mécanismes de responsabilité sont affaiblis, que l’espace civique est restreint et que les organisations de surveillance sont limitées dans leur capacité d’action, il ne s’agit pas seulement de problèmes institutionnels.

« Ce sont aussi des préoccupations de développement. Ce sont des préoccupations humanitaires. Ce sont des préoccupations liées à l’éducation et à la santé. Elles affectent la capacité de vos investissements à réussir », a-t-il souligné.

Pierre Espérance a, en conséquence, appelé les partenaires internationaux à utiliser leur influence, leurs partenariats, leur capacité de mobilisation et leurs relations avec le gouvernement et les bailleurs afin de renforcer les mécanismes de reddition de comptes.

« Lorsque les mécanismes de reddition de comptes sont affaiblis, vous ne pouvez pas rester silencieux. Vous devez utiliser votre influence, vos partenariats, votre capacité de mobilisation et vos relations avec le gouvernement et les bailleurs pour renforcer la reddition de comptes », a-t-il déclaré.

Il a enfin estimé qu’Haïti avait besoin de davantage que des investissements internationaux.

« Haïti a besoin de plus que des investissements. Haïti a besoin d’investissements qui contribuent à créer des incitations pour que le gouvernement haïtien rende des comptes au peuple haïtien », a-t-il soutenu.

Pour le directeur exécutif du RNDDH, l’enjeu ne réside donc pas uniquement dans la tenue d’élections ou la reprise de territoires par les forces de sécurité, mais dans la capacité de ces initiatives, ainsi que des efforts de développement, à modifier les mécanismes et les incitations qui ont permis à l’instabilité de se maintenir au fil des années.

« La question n’est pas de savoir si les élections auront lieu. Et ce n’est pas de savoir si des territoires seront repris. La question est de savoir si les investissements dans la sécurité, les élections et les efforts de développement modifient les incitations qui ont entretenu l’instabilité pendant des années », a-t-il déclaré.

« Si ce n’est pas le cas, alors les mêmes réseaux qui ont contribué à la crise haïtienne conserveront ou étendront leur pouvoir, quelle que soit l’issue des élections », a conclu Pierre Espérance.