PORT-AU-PRINCE, samedi 26 septembre 2026 (RHINEWS)– La Conférence épiscopale d’Haïti (CEH) s’inquiète de l’aggravation de la situation sécuritaire, politique, économique et sociale du pays et met en question les conditions dans lesquelles pourraient se tenir les prochaines élections, appelant les autorités, les forces politiques, la société civile, les acteurs économiques et les partenaires internationaux à prendre des engagements précis pour protéger la population et rétablir les conditions nécessaires à un scrutin crédible.
Dans un message publié à l’issue de sa 147e Assemblée ordinaire, tenue du 21 au 24 septembre 2026, les évêques catholiques d’Haïti disent porter « dans nos cœurs le fardeau de la souffrance de notre peuple », confronté, selon eux, à « une nuit de détresse marquée par la violence et l’insécurité ». Ils indiquent vouloir, face à la détérioration de la situation nationale, « consoler, éclairer, interpeller et rassembler ».
La CEH estime que la situation générale « s’aggrave sous nos yeux terrifiés », évoquant notamment « l’avancée vertigineuse des groupes armés qui occupent nos quartiers », la recrudescence des enlèvements et leurs conséquences sur les familles ainsi que sur le fonctionnement des écoles et des universités.
Les évêques associent à cette situation sécuritaire ce qu’ils qualifient de « spectacle d’une gouvernance défaillante, incapable d’assurer le rétablissement de la paix publique et la protection de la population ». Ils déplorent également « une grande confusion, un manque flagrant de leadership et une absence de vision à long terme », estimant que « la population est livrée à elle-même ».
Dans leur message, les évêques reviennent sur le massacre de Kenscoff, dont ils disent que le souvenir reste présent dans les esprits. « Le sang des victimes crie justice vers le ciel », écrivent-ils, avant de soulever plusieurs interrogations sur la capacité des institutions nationales et de la Force de Répression des gangs (FRG) à contribuer au rétablissement de la sécurité.
« Dans ce sombre tableau, l’arrivée progressive de la Force de Répression des gangs pourra-t-elle aider concrètement le pays ? », demandent-ils. Ils s’interrogent également sur la capacité de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti à « reprendre le contrôle des villes et des quartiers abandonnés aux bandes armées », ainsi que sur la mise en œuvre effective des promesses formulées par la communauté internationale.
La CEH tient toutefois à reconnaître les efforts des forces publiques engagées sur le terrain. « Nous devons reconnaître et saluer les efforts non négligeables de ces forces publiques dont les membres payent parfois le prix sacrificiel de leur vie », souligne-t-elle, estimant que leur engagement « a, à n’en pas douter, permis d’éviter le pire ».
Les évêques expriment par ailleurs leur préoccupation pour les Haïtiens vivant à l’étranger, particulièrement aux États-Unis et en République dominicaine. Ils évoquent les « rapatriements massifs », la précarité et, dans certains cas, des « traitements dégradants », appelant à ne pas abandonner les compatriotes expatriés ou exilés.
« Tout migrant et tout réfugié doivent être accueillis et protégés comme des personnes humaines, porteuses de droits inaliénables », affirme la CEH, pour qui « lorsque la dignité d’un seul est bafouée, c’est notre commune humanité qui est blessée ». Les évêques remercient également la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) pour son engagement en faveur des Haïtiens confrontés aux déportations et à l’incertitude liée au Statut de protection temporaire (TPS).
Sur le terrain politique, la CEH observe « avec une vive préoccupation » l’évolution de la situation nationale, marquée, selon elle, par « l’emprise croissante de la violence sur la vie du pays et par son influence déterminante sur le jeu politique ». Elle estime que l’avenir demeure incertain à l’approche d’une échéance électorale elle-même qualifiée d’« incertaine ».
Les évêques posent alors directement la question des conditions dans lesquelles les élections pourraient se dérouler. « Dans quel contexte et dans quelles conditions ces élections se tiendront-elles ? », demandent-ils, avant de s’interroger sur leur caractère inclusif, impartial et transparent.
Ils soulignent également la nécessité de garantir la sécurité des électeurs : « Quelles garanties de sécurité offre-t-on au citoyen ordinaire afin qu’il puisse exercer son droit civique sans risquer sa vie ? »
Dans cette perspective, la CEH affirme que le retour à l’ordre constitutionnel par la voie électorale demeure nécessaire. Citant l’encyclique Centesimus annus, elle rappelle que « l’Église ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’État au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques ».
« Le retour à l’ordre constitutionnel par la voie des urnes est une nécessité absolue. Le libre choix de nos dirigeants est un pilier de la démocratie », soutiennent les évêques.
La CEH insiste cependant sur le fait que l’organisation d’un scrutin ne saurait, à elle seule, garantir une issue politique stable. « Sans un environnement pacifié, sans la neutralité des institutions de l’État et sans un consensus sincère, le scrutin risque d’engendrer de nouvelles crises plutôt que d’apporter la stabilité souhaitée », avertit-elle.
« Il ne suffit pas de convoquer des élections. Il faut aussi créer les conditions qui leur donnent leur pleine valeur démocratique », poursuivent les évêques, en plaçant la sécurité des citoyens avant l’opération électorale. « Nul ne devrait être contraint de choisir entre l’exercice de son droit civique et la protection de sa vie », affirment-ils.
La Conférence épiscopale appelle ainsi les différents secteurs de la société haïtienne et les partenaires internationaux à un « engagement commun et ferme », fondé sur des obligations précises. Elle identifie quatre priorités : protéger la population, répondre à l’urgence humanitaire, restaurer l’autorité de l’État et créer les conditions permettant l’organisation d’élections crédibles.
Dans la dernière partie de leur message, les évêques exhortent les Haïtiens à dépasser les divisions et les affrontements. « Il est urgent de dépasser les querelles de chapelle, les intérêts mesquins et les haines stériles », écrivent-ils, appelant à « se donner la main », à se réconcilier et à « sauver Haïti, notre patrie commune ».
Ils invitent également la population à renouer avec le dialogue et le pardon réciproque « dans la justice et la vérité ». Les communautés de foi, estiment-ils, doivent pour leur part devenir « de véritables écoles de réconciliation et de communion » dans une société marquée par les divisions, les heurts et la violence.
Les évêques concluent leur message par un appel à l’espérance et à la construction d’une société fondée sur le droit et la justice. « Soyons forts et courageux ! », exhortent-ils, avant d’appeler les Haïtiens à demeurer dans l’espérance et à bâtir « dans la foi et la justice, une société où le droit l’emporte sur la force et où règnent la justice et la paix ».

