L’ONU déplore l’ineffectivité du régime de sanctions et l’aggravation de la crise sécuritaire et politique en Haïti…

Jimmy Cherizier alias Barbecue, chef de'' G-9 an Fanmi e Alye'' et porte-parole de la federation des gangs ''Viv Ansanm''...

PORT-AU-PRINCE, lundi 30 juin 2025  (RHINEWS)– Dans un rapport accablant transmis au Conseil de sécurité sous la cote S/2025/356, le Groupe d’experts des Nations Unies chargé de la surveillance du régime de sanctions sur Haïti alerte sur l’inefficacité persistante de ces mesures et sur la dégradation continue de la situation politique et sécuritaire du pays, miné par les conflits internes, l’impunité des gangs et l’effondrement institutionnel.

Les sanctions, instaurées par la résolution 2653 (2022) du Conseil de sécurité et reconduites à travers les résolutions 2692 (2023) et 2743 (2024), visent à isoler les principaux chefs de gangs et leurs complices en imposant un gel de leurs avoirs, une interdiction de voyager et un embargo sur les armes. Cependant, selon le rapport, « certaines autorités haïtiennes avaient une méconnaissance générale du régime de sanctions et manifestaient quelque réticence à le mettre en œuvre ». De fait, les mesures prévues ne sont pas appliquées de manière effective.

Le rapport cite en exemple le cas de Prophane Victor (référence ONU HTi.006), sanctionné le 27 septembre 2024 pour sa collusion avec les gangs actifs dans le département de l’Artibonite. À la suite de cette désignation, deux banques haïtiennes ont gelé trois de ses comptes, dont un seul était actif, pour un montant total de moins de 300 dollars américains. Le Groupe estime qu’« au regard de la date à laquelle le gel est intervenu, l’intéressé avait sans doute déjà déplacé ou transféré la propriété de ses avoirs ». Prophane Victor a par ailleurs été arrêté le 12 janvier 2025 par les autorités haïtiennes.

Outre Victor, six autres individus figurent actuellement sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité. Il s’agit de Jimmy Chérizier, alias « Barbecue » (HTi.001), désigné le 21 octobre 2022 pour son rôle de chef de l’alliance criminelle Viv Ansanm ; d’Andre Johnson (HTi.002), Renel Destina (HTi.003), Wilson Joseph (HTi.004) et Vitelhomme Innocent (HTi.005), tous quatre inscrits le 8 décembre 2023 ; ainsi que de Luckson Elan (HTi.007), également sanctionné le 27 septembre 2024 en même temps que Victor. Le Groupe d’experts rappelle que ces individus sont impliqués dans des actes graves de violence armée, d’extorsion, d’enlèvements, de meurtres et d’atteintes aux droits humains.

Dans le cadre de sa mission, le Groupe a adressé des correspondances officielles à Haïti, aux États-Unis et à la République dominicaine afin d’identifier de possibles avoirs ou déplacements de ces individus. Seule la République dominicaine a répondu, signalant qu’aucun compte, actif fixe ou entité commerciale n’était enregistré au nom de ces personnes et qu’aucune d’entre elles n’avait franchi sa frontière depuis sa désignation. Haïti et les États-Unis n’avaient, au moment de la publication du rapport, toujours pas donné suite.

En ce qui concerne l’embargo sur les armes, en vigueur depuis l’instauration du régime de sanctions, les experts soulignent une application quasi inexistante. La majorité des fonctionnaires haïtiens interrogés ignorent les dispositions de cet embargo, et le manque de ressources au sein des douanes et des services de sécurité empêche toute mise en œuvre efficace. Depuis le précédent rapport du Groupe en août 2024 (S/2024/704), aucune saisie officielle d’armes aux points d’entrée n’a été signalée.

Sur le plan politique, la transition reste marquée par l’instabilité. Bien que le Conseil présidentiel ait formé un Conseil électoral provisoire en décembre 2024, aucun progrès significatif n’a été réalisé concernant la tenue d’élections nationales ou du référendum constitutionnel. Les désaccords entre le Premier ministre de l’époque, Garry Conille, et les membres du Conseil présidentiel, notamment autour d’allégations de corruption visant trois conseillers, ont entraîné sa destitution le 12 novembre 2024 et son remplacement par Alix Didier Fils-Aimé.

Cette instabilité politique fragilise les institutions et compromet l’efficacité des forces de l’ordre, dont la Police nationale d’Haïti, elle-même divisée. Les groupes armés en tirent profit, multipliant les attaques coordonnées. L’alliance Viv Ansanm, dirigée par Jimmy Chérizier, a intensifié ses offensives depuis fin 2024, provoquant la fermeture de l’aéroport international et la destruction d’infrastructures médicales. Les gangs ont également appelé à la destitution du Conseil présidentiel de transition et ciblé des institutions symboliques, dont le Palais national.

Parallèlement à ses activités criminelles, Chérizier poursuit une stratégie de légitimation politique en créant un parti baptisé Viv Ansanm. Bien que cette manœuvre vise à asseoir un pouvoir, les experts soulignent que cette alliance reste une organisation criminelle responsable de violations systématiques des droits humains. Ils mettent en garde contre les risques d’une reconnaissance politique qui encouragerait l’impunité.

Face à la faiblesse persistante de l’État haïtien et à l’absence d’un déploiement massif de la Mission multinationale d’appui à la sécurité, le président du Conseil présidentiel a, dans une lettre adressée au Secrétaire général de l’ONU le 21 octobre 2024, plaidé pour la transformation de cette mission en une opération de maintien de la paix. Le Conseil de sécurité a, par la résolution S/2024/868, mandaté une mission d’évaluation afin d’explorer les options de soutien de l’ONU.

Le Groupe d’experts conclut que sans une application rigoureuse des sanctions en vigueur, un soutien international renforcé et une refondation de la gouvernance nationale, les gangs continueront de gagner du terrain et de renforcer leur emprise sur le pays.