Fin du TPS : “une décision cynique, incohérente et dangereuse pour les Haïtiens”…

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Éditorial,

MIAMI, lundi 30 juin 2025 (RHINEWS)- Le 27 juin 2025, la Secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, Kristi Noem, a annoncé la fin du Statut de Protection Temporaire (TPS) pour Haïti. Selon le communiqué officiel du Département de la Sécurité intérieure, la désignation expirera le 3 août et le statut prendra officiellement fin le 2 septembre 2025. Cette décision, présentée comme une simple procédure administrative fondée sur une évaluation des « conditions environnementales », repose en réalité sur une négation délibérée de la situation sécuritaire et humanitaire catastrophique en Haïti. En affirmant que les Haïtiens peuvent rentrer « en toute sécurité », les autorités américaines adoptent une posture non seulement hypocrite, mais aussi gravement irresponsable.

Car les faits sont là, documentés, récents, indiscutables. Il y a à peine un mois, les États-Unis ont officiellement désigné deux fédérations criminelles haïtiennes, Gran Grif et Viv Ansanm, comme organisations terroristes étrangères. Ce type de désignation n’est pas symbolique : il indique que les groupes en question constituent une menace directe, transnationale, organisée, armée, et incontrôlable. Ces groupes ont pris le contrôle de larges pans de la capitale haïtienne, bloqué des routes stratégiques, incendié des hôpitaux, et commis des crimes de guerre contre la population civile. Dans le même temps, l’administration Trump a lancé un appel à tous les ressortissants américains pour qu’ils quittent immédiatement Haïti, et la Federal Aviation Administration maintient depuis 2024 la suspension de tous les vols commerciaux opérés par des compagnies aériennes américaines vers le territoire haïtien, invoquant des risques extrêmes pour la sécurité aérienne et des passagers.

Il est donc stupéfiant de lire dans le même espace politique que les Haïtiens peuvent désormais « organiser leur départ via l’application CBP Home » pour retourner dans leur pays, comme s’il s’agissait d’une simple formalité douanière. Ce contraste entre le langage froid de l’administration et la violence des réalités constitue un aveu cruel : le souci de cohérence, de justice ou d’humanité ne semble plus guider les décisions migratoires américaines, au moins en ce qui concerne Haïti.

Le TPS n’est pourtant pas une faveur passagère ni une anomalie du système ; c’est un dispositif légal fondé sur des critères précis, inscrit dans le droit américain depuis 1990. Il vise à protéger les ressortissants étrangers présents sur le territoire des États-Unis lorsque leur pays d’origine est confronté à des conditions extraordinaires empêchant un retour sans danger. Il a été activé à plusieurs reprises pour des pays comme le Salvador, le Honduras, le Nicaragua, le Soudan, la Syrie, le Yémen ou encore l’Ukraine. Pour Haïti, le TPS a été accordé une première fois en 2010, après le tremblement de terre meurtrier du 12 janvier, puis prolongé en raison de l’épidémie de choléra, des catastrophes naturelles récurrentes et de l’effondrement durable des institutions. Aujourd’hui encore, les conditions qui ont justifié cette protection non seulement persistent, mais se sont aggravées.

Environ 500 000 à 520 000 ressortissants haïtiens bénéficient actuellement du Statut de Protection Temporaire (TPS) aux États-Unis, selon plusieurs sources concordantes. D’après un article du Boston Globe, ils étaient précisément 520 694 au printemps 2025. Des estimations similaires sont rapportées par des médias comme l’Associated Press et Politico, qui évoquent une fourchette comprise entre 500 000 et 521 000 personnes. D’autres sources mentionnent également « plus de 500 000 » individus protégés par ce régime humanitaire.

Certains responsables américains prétendent que les Haïtiens n’ont qu’à demander un autre statut légal ou recourir au Humanitarian Parole. Or, ce dernier mécanisme, bien qu’utile dans certains cas, ne saurait constituer une solution équivalente. Créé par la section 212(d)(5) du Immigration and Nationality Act, le Humanitarian Parole permet, à titre exceptionnel, d’autoriser l’entrée temporaire d’un individu pour des raisons humanitaires urgentes ou d’intérêt public. C’est un pouvoir discrétionnaire du Département de la Sécurité intérieure. Il n’offre pas de statut stable, ne garantit aucun droit permanent, et s’applique au cas par cas. Il a été utilisé notamment pour des Afghans évacués après la chute de Kaboul, pour des Ukrainiens fuyant l’invasion russe, et plus récemment pour des Vénézuéliens, Nicaraguayens et Cubains. Dans le cas d’Haïti, son application a été extrêmement limitée, mal structurée, et inaccessible à la majorité des demandeurs en détresse.

Ainsi, la fin du TPS ne s’accompagne d’aucune mesure de remplacement à la hauteur du danger. Elle expose des milliers de familles à l’angoisse, à l’irrégularité, ou à la déportation vers une zone de guerre. Elle menace de séparer des parents de leurs enfants nés aux États-Unis. Elle crée une insécurité juridique inédite pour une communauté qui, depuis plus d’une décennie, vit, travaille, paie ses impôts, et contribue à la société américaine. Elle frappe les Haïtiens non pas pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont, dans un contexte idéologique où l’immigration n’est plus abordée comme une question humaine, mais comme une menace à neutraliser.

Au-delà des conséquences individuelles, cette décision aura des répercussions désastreuses sur Haïti elle-même. Comment un État aussi fragile, sans gouvernement légitime ni forces de sécurité fonctionnelles, pourrait-il absorber des milliers de personnes renvoyées de force, dans un contexte de famine naissante, d’épidémie de choléra, et de conflits armés urbains ? Le risque est réel de provoquer une vague de retours illégaux, une aggravation des flux de réfugiés vers les pays voisins, et un nouveau cycle de déstabilisation régionale.

La décision du DHS est donc illogique, injuste et inhumaine. Elle contredit les constats de l’ONU, les alertes des ONG, les évaluations du Département d’État lui-même, et les décisions des autres agences fédérales américaines. Elle marque une rupture profonde avec l’esprit du TPS, qui repose sur une lecture lucide de la réalité et une solidarité de circonstance entre pays démocratiques. Elle doit être dénoncée comme telle.

Il n’est pas trop tard pour corriger cette erreur. Un moratoire immédiat s’impose, suivi d’une réévaluation sérieuse des conditions actuelles. Le TPS pour Haïti ne peut pas être abrogé sans que soient prises en compte les vies, les familles et les principes en jeu. Si les États-Unis veulent se dire une nation de droit, ils doivent honorer non seulement la lettre de leur législation, mais aussi son esprit. Celui qui place la protection de l’humain au-dessus de l’arbitraire politique.