La COPAH saisit les commissions des Affaires étrangères du Congrès des Etats-Unis pour dénoncer des « interventions diplomatiques intempestives » de diplomates américains en Haïti…

Henry T. Wooster, charge d'affaires americain en Haiti...

PORT-AU-PRINCE, mercredi 3 décembre 2025 (RHINEWS)La Conférence des Pasteurs Haïtiens (COPAH) a adressé une correspondance officielle aux présidents des commissions des Affaires étrangères de la Chambre des représentants et du Sénat américain pour dénoncer ce qu’elle décrit comme « un schéma persistant et systémique d’ingérence diplomatique américaine en Haïti », estimant que ces pratiques contreviennent aux normes internationales et affectent la souveraineté du pays.

Dans cette lettre, la COPAH affirme saluer d’emblée « l’engagement envers le renforcement des États-Unis » des élus concernés et reconnaît « leur attachement constant aux principes démocratiques ainsi qu’à l’intégrité des institutions ». Toutefois, l’organisation déclare écrire pour protester formellement contre la conduite de certains diplomates américains accrédités en Haïti, la qualifiant d’incompatible avec l’Article 41.1 de la Convention de Vienne, lequel exige que les diplomates « respectent les lois de l’État de réception » et ne « s’immiscent pas dans ses affaires intérieures ».

La correspondance revient sur plusieurs épisodes historiques perçus comme des interventions américaines dans les affaires haïtiennes. Elle affirme ainsi que depuis les années 1990, « des actions diplomatiques américaines successives ont franchi de manière répétée la ligne entre une politique étrangère légitime et une intervention directe ». Elle cite notamment le renversement de Jean-Bertrand Aristide en 1991, évoquant « l’implication alléguée d’éléments de la Central Intelligence Agency », des allégations qui, selon elle, « continuent d’influencer la mémoire politique du pays et la confiance civique ».

La COPAH rappelle également qu’en 2011, au lendemain du séisme qui avait frappé Haïti, des responsables américains, dont la secrétaire d’État Hillary Rodham Clinton, avaient « publiquement contesté les résultats préliminaires » de l’élection présidentielle. La lettre estime que cette pression diplomatique a contribué à l’ascension de Michel Joseph Martelly, perçue « comme favorisée de l’extérieur plutôt que véritablement issue du processus électoral ».

La correspondance souligne aussi l’intervention de diplomates américains dans la crise institutionnelle ayant suivi l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Le soutien affiché à Ariel Henry comme chef d’État de facto aurait « ignoré la structure exécutive bicéphale prévue par la Constitution », selon les signataires, qui estiment que cette démarche a eu des effets durables sur la stabilité institutionnelle.

Sur le terrain religieux, la lettre accuse l’Ambassade américaine d’avoir « envoyé un signal explicite de préférence » dans un différend opposant la COPAH à la Fédération Protestante d’Haïti (FPH) concernant la représentation au Conseil Électoral Provisoire. La COPAH rapporte que l’ambassadeur Dennis B. Hankins a rendu visite, le 28 août 2024, au président de la FPH alors même que « l’affaire était toujours pendante devant le Conseil Préaisentiel de Transition ».

La correspondance met aussi en avant un message transmis via WhatsApp par le chargé d’affaires américain Henry Wooster à l’intention de Fritz Alphonse Jean, conseiller-président et membre du Conseil Présidentiel de Transition. Le texte, reproduit intégralement, indique : « Je comprends que vous faites partie d’un groupe qui cherche à renverser le chef du gouvernement. (…) Si vous et votre famille tenez à votre relation avec les États-Unis, je vous exhorte, dans les termes les plus fermes, à renoncer à toute initiative visant à destituer le Premier ministre (…) Ce n’est pas le moment de mettre à l’épreuve la détermination des États-Unis. »

La COPAH considère ce message comme « une intervention directe dans les affaires politiques internes d’Haïti » et affirme qu’il relève davantage de la « coercition diplomatique » que d’un dialogue entre États souverains. Selon la lettre, le ton employé « s’apparente à un avertissement explicite, voire à une menace implicite », ce qui serait « incompatible avec les normes établies du droit international ».

L’organisation indique que ce type de comportement « renforce une perception profondément enracinée dans l’opinion publique haïtienne : celle d’une humiliation collective et d’un traitement paternaliste de la part des États-Unis ». Elle estime que la politique étrangère américaine est perçue depuis des années comme « intrusive, dévalorisante et largement responsable d’impasses politiques répétées ». Elle avance que ces pratiques alimentent le sentiment que Washington « cherche à dicter les trajectoires politiques haïtiennes », contribuant à l’idée d’un pays « sous tutelle plutôt que souverain ».

Dans sa lettre, la COPAH souligne que cette perception nourrit une colère croissante au sein d’une population confrontée à l’insécurité, à la crise institutionnelle et à l’effondrement des services publics. Elle qualifie ces interventions de « non conformes aux conventions diplomatiques », « contraires au principe de non-ingérence », « préjudiciables à la confiance bilatérale » et « humiliantes pour une opinion publique particulièrement sensible à la question de la souveraineté ».

La COOAH rappelle que les responsables américains affirment régulièrement que « les crises haïtiennes sont des affaires haïtiennes que les Haïtiens doivent résoudre eux-mêmes ». Mais elle affirme que cette déclaration entre en contradiction avec certaines pratiques diplomatiques. Elle pose ainsi trois questions, qu’ils présentent comme imposées par l’histoire : « Comment Haïti peut-elle gouverner souverainement lorsque la pression diplomatique étrangère supplante de manière répétée les choix nationaux ? Comment la légitimité démocratique peut-elle s’épanouir lorsque des dirigeants élus sont écartés au profit de remplaçants perçus comme politiquement vulnérables ? Et comment une puissance mondiale qui se réclame des idéaux démocratiques peut-elle recourir à la révocation de visas comme instrument de coercition ? »

La COPAH précise reconnaître « sans ambiguïté que les États-Unis ont des intérêts légitimes en Haïti et le droit de les préserver », mais juge que cette influence ne doit pas se transformer en « levier diplomatique compromettant la dignité nationale, l’ordre constitutionnel ou la confiance civile ». Elle ajoute que ces pratiques conduisent même « des citoyens américains à éprouver de la honte face à la conduite internationale de leur propre pays ».

L’organisation appelle le Congrès américain à exercer pleinement son pouvoir de contrôle constitutionnel » afin d’examiner et de corriger ces pratiques. Elle demande que les États-Unis affirment leur soutien à la souveraineté haïtienne « non seulement dans leurs discours, mais également à travers une diplomatie responsable et respectueuse du droit à l’autodétermination du peuple haïtien ». Elle exhorte le Congrès à « aligner ses actions sur les principes de respect strict des normes régissant les relations internationales» et à contribuer à « restaurer la capacité d’Haïti à se gouverner sans intrusion diplomatique excessive ».