Haïti : Un rapport accablant de l’ONU accuse les gangs de crimes de masse et dénonce l’inaction des autorités face à l’effondrement sécuritaire et les exécutions sommaires de Jean-Ernest Muscadin…

Post image

NEW YORK, jeudi 26 juin 2025 (RHINEWS)Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti dresse un constat alarmant : la violence des gangs , désormais désignées comme des organisations terroristes par les Etats-Unis, s’est intensifiée de manière spectaculaire depuis octobre 2024, marquée par des massacres, des enlèvements, des déplacements massifs de population et une prise de contrôle progressive de la capitale par des groupes armés, dans un climat d’impunité généralisée et d’effondrement institutionnel.

« La violence armée atteint des niveaux sans précédent », alertent les experts onusiens, évoquant des attaques coordonnées menées par la coalition criminelle Viv Ansanm contre les derniers quartiers encore hors de leur emprise, notamment Pétion-Ville, Kenscoff et le Haut-Delmas. Ces offensives, précisent-ils, visent à contrôler les zones économiquement vitales afin d’augmenter les revenus issus des enlèvements, de l’extorsion et du trafic.

Le rapport dénonce également des complicités au sein même des institutions haïtiennes. « Certains acteurs de la transition cherchent à instrumentaliser les gangs à des fins électorales ou pour renverser le pouvoir en place », affirment les auteurs, citant des sources confidentielles. Parmi les figures citées, Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », avait menacé publiquement le Conseil présidentiel de transition peu avant l’attaque du 18 novembre 2024 contre Pétion-Ville.

Le bilan humain est effroyable : 7 342 homicides recensés en 2024, dont près de 900 femmes et 177 enfants, 2 017 enlèvements, plusieurs centaines de viols documentés, plus d’un million de déplacés internes – soit trois fois plus qu’en 2023 – et une flambée des actes de lynchage. Le phénomène de justice populaire, notamment incarné par le mouvement Bwa Kale, a coûté la vie à au moins 596 personnes. « Souvent avec l’assentiment implicite de la police », souligne le rapport.

La Police nationale d’Haïti (PNH) est également pointée du doigt pour son usage illégal de la force létale. Plus de 556 personnes auraient été tuées par la police en 2024, dont 40 % sans lien établi avec des gangs. « Il s’agit d’un usage aveugle et arbitraire de la force », dénonce le Groupe d’experts, qui met également en lumière une inquiétante collusion entre certains agents de la PNH et des milices communautaires.

Entre le 26 et le 29 janvier 2025, le gang Viv Ansanm, dirigé notamment par le groupe de Krisla basé à Ti Bwa, a attaqué Kenscoff dans le but stratégique de sécuriser l’accès au Sud-Est du pays. Le rapport évoque un massacre de 90 à 150 personnes, plus de 100 foyers incendiés et quelque 3 139 déplacés. La Fondasyon Je Klere (FJKL) dénonce « une cruauté inouïe » et fustige « la désinvolture et le cynisme du Conseil présidentiel de transition » face à cette tragédie.

Le 24 février, à Tabarre 27, au moins 22 personnes, dont huit femmes et trois garçons, ont été massacrées par le gang des 400 Mawozo. Le lendemain, à Delmas 30, 23 personnes, dont deux soldats hors service des Forces armées d’Haïti, ont été exécutées par les gangs Delmas 6 et Les Argentins.

Le nombre de déplacés internes atteint des sommets inédits. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) signale qu’un enfant sur huit en Haïti est aujourd’hui déplacé, soit une hausse de 50 % depuis septembre 2024. Le rapport précise que les expulsions massives de ressortissants haïtiens par plusieurs États de la région aggravent la situation : « La majorité de ces personnes ne peuvent pas retourner dans leur communauté d’origine en raison de l’insécurité généralisée. »

Le rapport souligne également la faiblesse chronique des moyens logistiques de la PNH. À Kenscoff, les forces de l’ordre ne sont intervenues que plusieurs heures après le début des violences, alors que des dizaines de maisons brûlaient déjà. « Le manque de véhicules, d’hélicoptères et de drones rend toute riposte quasi impossible », notent les experts.

Le 18 novembre 2024, lors d’une tentative d’incursion de Viv Ansanm à Pétion-Ville, des groupes d’autodéfense et des foules ont lynché entre 70 et 90 personnes soupçonnées d’être affiliées aux gangs, sous le regard passif de plusieurs policiers. Le 11 novembre, des agents de police et des civils armés ont intercepté une ambulance de Médecins sans frontières (MSF) à Port-au-Prince, proférant des menaces de viol et de mort à l’encontre du personnel médical, avant d’exécuter deux patients à bord. MSF a alors suspendu ses activités dans la capitale pendant près d’un mois.

En 2024, les unités spécialisées de la PNH auraient procédé à 281 exécutions sommaires, dont 22 femmes et huit enfants. Le 12 novembre, un jeune homme a été exécuté pour ne pas avoir présenté sa carte d’identité. Le 7 février 2025, six agriculteurs, dont un adolescent de 15 ans, ont été arrêtés puis exécutés à Petite-Rivière-de-l’Artibonite.

Entre octobre et décembre 2024, l’Inspection générale de la police n’a mené à terme que neuf enquêtes sur 32, avec une seule affaire transmise à la justice.

Le rapport consacre une section complète au rôle controversé de Jean Ernest Muscadin, commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance de Miragoâne, dans le département des Nippes. Selon les experts onusiens, ce haut magistrat de l’appareil judiciaire haïtien est directement impliqué dans des exécutions extrajudiciaires à répétition – un comportement qui viole gravement les normes nationales et internationales des droits humains, tout en illustrant la dérive autoritaire de certains représentants de l’État.

Entre octobre et décembre 2024, six personnes soupçonnées d’être membres de gangsont été arrêtées, puis exécutées sans jugement dans la juridiction de Miragoâne. Le rapport précise que ces exécutions ont été ordonnées ou effectuées personnellement par le commissaire Muscadin lui-même. Les faits ont été documentés par plusieurs sources concordantes, y compris des témoins, des défenseurs des droits humains et des enregistrements vidéos circulant sur les réseaux sociaux.

Mais cette série d’exécutions ne constitue pas une exception. Depuis son entrée en fonction, Jean Ernest Muscadin est accusé d’avoir commis ou dirigé au moins 42 exécutions sommaires entre 2022 et 2025. Il est devenu, aux yeux de nombreux observateurs, le symbole d’un appareil judiciaire hors contrôle, qui applique une justice expéditive et brutale en dehors de tout cadre légal. Dans certains cas, les exécutions ont eu lieu en plein jour, sur la voie publique, en présence de la population, avec un discours assumé de « justice immédiate » contre les criminels présumés.

« Ce commissaire s’est arrogé le droit de vie ou de mort sur des citoyens sans procès ni recours », déplore un défenseur des droits humains interrogé par les experts de l’ONU. Dans une interview largement relayée en novembre 2024, Jean Ernest Muscadin affirmait qu’il « ne laisserait jamais un bandit respirer plus d’un jour à Miragoâne ». Cette posture, perçue par certains comme un acte de fermeté face à la violence, est, selon le rapport, en réalité une violation grave de la séparation des pouvoirs et de l’État de droit.

Le Groupe d’experts dénonce une forme de « banalisation institutionnalisée de la violence d’État », aggravée par le fait que Muscadin bénéficie encore aujourd’hui d’un large soutien populaire dans certaines zones rurales, où la population, livrée à elle-même, le considère comme l’un des seuls à agir contre les gangs. Ce soutien populaire constitue, selon les experts, un obstacle majeur à toute tentative de poursuite judiciaire ou de suspension administrative.

Pire encore, le rapport note l’absence de réaction significative de la part des plus hautes autorités judiciaires et politiques. Aucune enquête officielle indépendante n’a été ouverte, et aucune procédure disciplinaire n’a été enclenchée par le ministère de la Justice contre le commissaire, malgré les alertes répétées des organisations de défense des droits humains. Cette impunité flagrante est qualifiée par les experts d’« encouragement tacite à la violence institutionnelle ».

« Le cas Muscadin illustre la manière dont des agents publics se placent au-dessus de la loi et profitent de la crise sécuritaire pour imposer leur propre ordre », conclut la section. « Il incarne l’effondrement des garanties procédurales fondamentales en Haïti, dans un climat où la justice se confond de plus en plus avec la vengeance sommaire. »

Les experts concluent à une rupture complète des circuits logistiques du pays : routes contrôlées par les gangs, ports et aéroports bloqués, attaques armées contre des avions et convois humanitaires empêchés d’atteindre les zones assiégées.

« La chute de Kenscoff serait un tournant stratégique majeur et un pas de plus vers la prise de contrôle totale de la capitale par les gangs », alertent les Nations Unies, qui appellent à une mobilisation urgente de la communauté internationale. À la mi-février 2025, les affrontements autour de Pétion-Ville se poursuivaient sur plusieurs fronts, laissant craindre un basculement irréversible du pays dans le chaos.