Fritz Alphonse Jean met en garde contre le contrat avec la firme d’Erik Prince pour la gestion des recettes frontalières

Fritz Alphonse Jean, President du Conseil Presidentiel de Transition (CPT)...

PORT-AU-PRINCE, samedi 16 août 2025 (RHINEWS) –  Dans une note adressée aux journalistes nationaux et internationaux, M. Jean affirme que « personne de [son] bureau n’est au courant de cette initiative », dénonçant des « rumeurs persistantes » qui devraient interpeller l’ensemble du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Selon lui, un tel contrat, conclu dans la discrétion, soulève « des préoccupations lourdes de conséquences » pour la souveraineté et la crédibilité institutionnelle d’Haïti.

Le conseiller-président juge la démarche « pour le moins hasardeuse », rappelant qu’un engagement d’une durée de dix ans « constitue en lui-même une sorte de défi envers les institutions étatiques ». Il reproche au gouvernement de « valider, à la cloche de bois, des décisions qui engageront les futures autorités élues, en dehors de toute concertation avec les corps constitués de l’État ».

Tout en reconnaissant l’existence de problèmes cruciaux au niveau de la frontière, tant sur le plan de la sécurité que de la perception des recettes, M. Jean estime que « l’urgence, même sécuritaire, ne saurait autoriser des écarts administratifs ni justifier la signature précipitée d’un tel contrat ». Il souligne que la faiblesse d’Haïti dans l’indice mondial de corruption impose au contraire plus de rigueur et de transparence.

Afin d’éviter toute dérive, il rappelle que « l’État haïtien dispose d’un cadre normatif » et expose une série de conditions préalables. D’abord, insiste-t-il, « le dossier doit être soumis à l’appréciation du CPT qui doit donner son aval », après des diagnostics institutionnels impliquant toutes les institutions opérant à la frontière. Ces évaluations devraient permettre la conception d’un cahier des charges complet, incluant « un calendrier prévisionnel d’exécution et des indicateurs de performance précis ». Ce document, dit-il, doit être discuté avec le CPT et conçu « en concertation avec tous les secteurs concernés », en s’inspirant des expériences d’autres pays.

Ensuite, M. Jean propose la création d’« un comité de négociation » pour discuter avec la firme éventuellement retenue, précisant que ce comité devrait répondre aux standards internationaux. Celui-ci, une fois le contrat conclu, pourrait devenir le « comité de suivi » pour garantir le respect des engagements.

Le conseiller-président insiste également sur l’« implication du Conseil des ministres » dans l’ensemble du processus. Selon lui, seule une décision prise en Conseil peut autoriser le ministre de l’Économie et des Finances à entamer les démarches, avec l’appui éventuel du ministre de la Justice, du ministre de la Défense et du ministre de l’Intérieur. « La Présidence détient la haute responsabilité en matière de sécurité nationale. Par conséquent, l’octroi d’un plein pouvoir par le CPT aux ministres signataires serait requis », précise-t-il.

Concernant la durabilité du projet, M. Jean juge impératif qu’une « stratégie de sortie soit clairement explicitée » afin de garantir que le contrat contribue à la modernisation durable des administrations. Selon lui, les indicateurs de performance et résultats spécifiques doivent être intégrés dès la conception pour éviter que l’État ne devienne dépendant d’une firme privée.

Enfin, il plaide pour une mise en concurrence transparente : « Dans le cas où Haïti devrait juger judicieux de faire appel à une assistance, il est recommandé de faire appel à des firmes capables de démontrer une expérience avérée, preuves de résultats et recommandations de clients à l’appui. »

Fritz Alphonse Jean a lancé un avertissement solennel : « Le pays est à un carrefour rempli d’embûches, mais aussi d’opportunités. C’est à nous de nous prendre en charge et de nous défaire des mauvaises pratiques qui nous ont conduit à ce niveau de déchéance institutionnelle. »

Qui est Erik Prince ?

La polémique prend une dimension particulière du fait de l’identité de l’opérateur mentionné. Erik Prince, ancien Navy SEAL américain, est le fondateur de Blackwater, une entreprise de sécurité privée tristement célèbre pour son rôle en Irak et en Afghanistan dans les années 2000. Rebaptisée plusieurs fois après de graves scandales, dont le massacre de Nisour Square à Bagdad en 2007 où 17 civils irakiens furent tués par ses contractants, la société a cristallisé les critiques contre l’externalisation de missions régaliennes à des acteurs privés.

Prince, qui a depuis diversifié ses affaires dans les domaines de la sécurité et de la logistique militaire en Afrique et au Moyen-Orient, reste une figure controversée. Ses initiatives, souvent marquées par des contrats opaques et une proximité avec certains gouvernements, ont suscité l’inquiétude des défenseurs des droits humains et des experts en gouvernance. Sa présence dans le dossier haïtien soulève ainsi la crainte d’une privatisation partielle de fonctions souveraines comme la collecte fiscale et la gestion de la frontière.