PORT-AU-PRINCE, jeudi 8 octobre 2026 (RHINEWS) – Jean-Charles Moïse, leader du parti Pitit Dessalines, est mis en cause par le Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti pour son rôle présumé dans un réseau de contrebande de civelles, de fraude fiscale et d’influence sur la délivrance des permis d’exportation. Dans son rapport final publié le 8 septembre 2026, le Groupe affirme que l’ancien sénateur du Nord contrôlerait une chaîne commerciale reliant des fournisseurs haïtiens à des réseaux régionaux opérant dans les Caraïbes.
Le document, référencé S/2026/714, consacre les paragraphes 153 à 159 à Jean-Charles Moïse, sous l’intitulé « Jean-Charles Moïse, bénéficiaire effectif ». Il le présente comme un homme d’affaires originaire du Nord, secrétaire général de Pitit Dessalines, ancien candidat à la présidence et ancien sénateur de ce département.
Le rapport a été communiqué le 24 juillet 2026 au Comité des sanctions concernant Haïti, qui l’a examiné le 3 septembre, avant sa publication le 8 septembre. Les accusations concernant Jean-Charles Moïse reposent notamment sur des témoignages, des informations confidentielles et des communications d’autorités d’États membres. Elles constituent les conclusions du Groupe d’experts et ne sont pas présentées comme une condamnation judiciaire.
Les civelles, également appelées jeunes anguilles, « anguilles de verre », « zangi » ou « tizangi » en créole haïtien, figurent parmi les ressources naturelles les plus lucratives du pays, selon le document. Ces jeunes poissons migrent de la mer vers l’amont des rivières.
Les experts indiquent qu’un kilogramme de civelles se vend entre 3 000 et 5 000 dollars sur le marché international, alors que les pêcheurs haïtiens les cèdent sur le marché intérieur pour seulement 0,34 à 1,70 dollar le kilogramme.
Le Groupe décrit un secteur peu réglementé, « entouré d’opacité et marqué par la corruption », et affirme qu’il est « principalement dominé par Jean-Charles Moïse ». Il estime que cette activité reste exposée aux pratiques illicites, notamment parce qu’Haïti n’est pas partie à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction.
Selon les experts, cette vulnérabilité persistera tant que le pays n’aura pas adhéré à la Convention. Le rapport rappelle que l’adhésion ou la ratification d’un traité international nécessite, en Haïti, la signature du pouvoir exécutif, par le président ou les ministres désignés, puis l’approbation du Parlement et la promulgation officielle d’un décret de ratification. Il relève que l’absence de Parlement empêche ce processus.
Les permis d’exportation de civelles sont délivrés chaque année au début de la saison de pêche, qui s’étend de septembre à mars. Selon certaines sources interrogées par les experts, le réseau de Jean-Charles Moïse déterminerait les personnes affectées au bureau chargé de délivrer ces autorisations.
Le Groupe affirme que le dirigeant de Pitit Dessalines exerce une influence politique et économique sur le secteur et « en contrôle l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, de l’exploitation à la commercialisation ».
Cette influence s’étendrait au ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, par lequel sont délivrés les permis d’exportation, ainsi qu’aux agents des douanes chargés du contrôle des marchandises exportées. Selon le rapport, Jean-Charles Moïse utiliserait ces relations pour obtenir des décisions favorables à ses activités.
Les experts indiquent également que certains de ses anciens associés, auxquels il aurait refusé des permis d’exportation, sont devenus ses rivaux. Pour étayer ce volet, ils citent notamment des entretiens avec un ancien exportateur, deux intermédiaires et un ancien ministre, ainsi qu’un rapport confidentiel, recueillis ou examinés en janvier et mai 2026.
Le document lui attribue aussi des pressions sur certains agents des douanes afin qu’ils acceptent ses demandes de fraude fiscale. « Ceux qui refusent sont mutés », affirme le Groupe, qui ajoute que le refus de céder à ses exigences ou d’accepter ses pots-de-vin entraînerait des représailles.
Ces constatations s’appuient notamment sur des entretiens avec un ancien membre de la Chambre de commerce d’Haïti, un ancien ministre des Finances et deux agents des douanes, menés en novembre 2025, février et mai 2026. Les experts mentionnent aussi des témoignages confidentiels recueillis en mars et mai 2026 auprès de personnes présentées comme des victimes de ces pratiques.
Sur le volet transnational, le Groupe affirme que Jean-Charles Moïse « dirige un réseau d’exportateurs illicites lié à un réseau régional plus vaste opérant dans les eaux des Caraïbes ». Selon son analyse, ces activités contribuent à affaiblir l’économie haïtienne et favorisent les réseaux de contrebande de la région.
Les experts indiquent avoir approfondi leur compréhension de ce dispositif en enquêtant sur des incidents survenus pendant la saison de pêche 2024-2025. Ce volet repose notamment sur un entretien, en février 2026, avec un ancien haut responsable des douanes, un analyste des exportations et un ancien ministre.
Des sources connaissant le fonctionnement du réseau, dont un ancien fournisseur de civelles, un loueur d’embarcations et un marchand établi en République dominicaine, ont expliqué aux experts que Jean-Charles Moïse n’avait pas pu exporter ses marchandises comme prévu pendant cette saison.
Le rapport rattache ces difficultés à la suspension, par l’Administration fédérale de l’aviation américaine, des vols entre Port-au-Prince et les États-Unis. Selon les témoignages rapportés, Jean-Charles Moïse aurait alors mobilisé son réseau de contrebande dans le Nord pour acheminer les civelles hors d’Haïti.
Cette opération aurait impliqué des douaniers haïtiens facilitant la fraude fiscale et des propriétaires dominicains d’embarcations privées fournissant les moyens de transport. Les experts citent notamment, à l’appui de ce passage, un entretien réalisé en juin 2026 avec le capitaine d’un cargo opérant au départ de Fort-Liberté.
Des fournisseurs haïtiens travaillant avec Jean-Charles Moïse et des commerçants dominicains ont également affirmé que ses réseaux s’étendaient à d’autres secteurs économiques du Nord. Selon le document, ils ont confirmé qu’il contrôlait étroitement un marché régional du commerce illicite des civelles.
Une enquête sur un incident survenu le 20 décembre 2024 dans la région de Fort-Liberté a, selon le Groupe, apporté des éléments supplémentaires sur le fonctionnement de ce réseau transnational.
Les investigations complémentaires auraient établi que le réseau mélangeait des marchandises provenant de fournisseurs illicites d’Haïti et d’autres territoires de la région, avant de les exporter en les présentant comme exclusivement d’origine haïtienne.
Le Groupe indique que ces informations ont été corroborées par plusieurs sources, dont des personnes affiliées au réseau et d’autres chargées d’enquêter sur ses activités. Les références citées comprennent une communication des autorités d’un État membre, des entretiens avec deux enquêteurs en mai et juin 2026, ainsi que des informations recueillies en avril et mai auprès d’une source confidentielle de première main, d’agents de sécurité haïtiens et de deux marchands de civelles.
En juin 2026, les services douaniers d’un État membre ont confirmé aux experts l’existence d’un réseau de contrebande s’approvisionnant en civelles en Haïti. Ils ont signalé deux cas portant sur des civelles vivantes, survenus entre octobre et décembre 2024.
L’analyse des opérations a conduit ces services à conclure que « ces deux incidents étaient liés, tant par la participation d’au moins une personne commune que par l’existence d’un seul et même mode opératoire illicite : la tentative d’exporter des civelles sans les documents légalement requis ».
Selon les douaniers cités dans le rapport, les documents d’exportation et les déclarations en douane correspondantes étaient absents dans les deux cas.
Le Groupe affirme avoir poursuivi ses investigations en Haïti et établi que ces deux opérations faisaient partie d’une série d’exportations effectuées par le réseau de Jean-Charles Moïse pendant la saison 2024-2025. Il cite, pour cette conclusion, des entretiens menés en mars et mai 2026 avec deux enquêteurs spécialisés dans les crimes et délits économiques et un expert en blanchiment d’argent.
La section consacrée au leader de Pitit Dessalines ne précise ni les quantités exportées dans les opérations décrites, ni leur valeur totale, ni l’identité de l’État membre ayant communiqué les informations douanières. Elle ne reproduit pas non plus de réponse de Jean-Charles Moïse aux accusations exposées par les experts.
Les démarches entreprises par la rédaction de RHINEWS pour recueillir la réaction de Jean-Charles Moïse aux accusations formulées dans le rapport sont restées sans réponse au moment de la publication de cet article.

