Haïti/Economie : les investissements étrangers chutent de 76,5 %, la dette publique recule mais les finances de l’État restent fragiles, selon la Cour des comptes…

Un billet de 25 gourdes (recto/versi)…

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, jeudi 8 octobre 2026 (RHINEWS) – Les investissements directs étrangers en Haïti ont chuté de 76,5 % entre 2021 et 2025, tandis que les recettes publiques demeurent insuffisantes pour couvrir les dépenses de l’État, malgré une réduction de 13,1 % de la dette publique au cours de l’exercice fiscal 2024-2025. Ces constats figurent dans la deuxième partie du douzième Rapport sur la situation financière du pays et sur l’efficacité des dépenses publiques, publié par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), qui met en évidence une économie durablement affaiblie, une dépendance accrue aux dons extérieurs et des marges de manœuvre budgétaires limitées.

Dans cette partie du rapport, consacrée à l’analyse des indicateurs économiques et financiers, la Cour examine notamment l’évolution du produit intérieur brut (PIB), les investissements étrangers, l’endettement public, la situation monétaire, les performances bancaires ainsi que la viabilité, la souplesse et la vulnérabilité financières de l’État haïtien.

L’institution constate que l’économie nationale a enregistré, en 2024-2025, sa septième année consécutive de récession, avec une contraction du PIB réel de 2,7 %, après une baisse de 4,2 % durant l’exercice précédent. Cette évolution confirme la persistance des difficultés structurelles qui entravent l’activité économique.

Selon les données de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), citées par la Cour, les taux de croissance ont été négatifs durant toute la période considérée : -1,7 % en 2018-2019, -3,3 % en 2019-2020, -1,8 % en 2020-2021, -1,7 % en 2021-2022, -1,9 % en 2022-2023, -4,2 % en 2023-2024 et -2,7 % en 2024-2025.

La CSCCA attribue cette contraction prolongée à plusieurs facteurs, particulièrement l’insécurité, le blocage des axes routiers, les difficultés de circulation des marchandises, le rançonnage des transporteurs et la paralysie de plusieurs marchés publics de Port-au-Prince.

À ces contraintes s’ajoutent la suspension des vols internationaux de passagers à l’aéroport international Toussaint Louverture depuis novembre 2024 et le ralentissement des activités au port international de Port-au-Prince.

La Cour souligne que ces perturbations ont considérablement réduit les capacités de production, d’échange et d’investissement des entreprises, aussi bien dans le secteur formel que dans le secteur informel.

S’appuyant sur les comptes économiques de l’IHSI, elle estime nécessaire de restaurer la sécurité, de renforcer les infrastructures stratégiques et de stabiliser l’environnement macroéconomique pour permettre une reprise durable de l’activité.

Les investissements directs étrangers constituent un autre indicateur de la dégradation de la situation économique.

Selon les données de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), reprises dans le rapport, les entrées d’investissements directs étrangers sont passées de 51 millions de dollars américains en 2021 à 39 millions en 2022, 24 millions en 2023, 20 millions en 2024 et seulement 12 millions en 2025.

Cette évolution représente une contraction de près de 76,5 % en quatre ans, dont une baisse de 40 % entre 2024 et 2025.

La Cour relève que cette diminution intervient alors que les investissements directs étrangers à l’échelle mondiale ont progressé de 6 % en 2025, pour atteindre environ 1 600 milliards de dollars.

Elle considère que cette divergence témoigne d’une détérioration persistante de l’attractivité économique d’Haïti, notamment en raison de l’insécurité, de l’instabilité institutionnelle et des difficultés auxquelles les entreprises sont confrontées.

Sur le plan de l’endettement, le rapport fait toutefois état d’une évolution favorable.

L’encours de la dette publique est passé de 417,2 milliards de gourdes au 1er octobre 2024 à 362,5 milliards au 30 septembre 2025, soit une réduction de 13,1 %.

Cette diminution constitue la deuxième baisse annuelle consécutive, après celle de 32,5 % enregistrée en 2023-2024, principalement attribuée à l’annulation de la dette PetroCaribe envers la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA.

La Cour rappelle qu’entre 2018-2019 et 2022-2023, l’endettement public avait presque doublé, passant de 329,9 milliards à 619,1 milliards de gourdes.

La réduction constatée en 2024-2025 provient principalement de la dette interne, passée de 352,2 milliards à 300,2 milliards de gourdes, soit une baisse de 14,8 %.

La dette externe a également diminué, mais dans des proportions plus modestes, passant de 65 milliards à 62,2 milliards de gourdes, ce qui représente un recul de 4,2 %.

Les créances de la Banque de la République d’Haïti (BRH) sur le Trésor public ont diminué de 293,2 milliards à 220,7 milliards de gourdes, soit une réduction de 72,5 milliards ou 24,7 %.

En revanche, l’encours des bons du Trésor a augmenté de 52,5 %, passant de 47,4 milliards à 72,3 milliards de gourdes.

La Cour constate ainsi une modification importante de la structure de l’endettement intérieur, caractérisée par une diminution de la dépendance directe envers la Banque centrale et une progression du financement par titres publics.

Au 30 septembre 2025, la dette interne représentait 82,8 % de l’endettement total, contre 17,2 % pour la dette externe. Un an auparavant, ces proportions étaient respectivement de 84,4 % et 15,6 %.

La BRH demeurait le principal créancier de l’État, avec 60,9 % de l’encours total, contre 70,3 % durant l’exercice précédent. Parallèlement, la part des bons du Trésor est passée de 11,4 % à 19,9 %.

La CSCCA estime que cette recomposition réduit certains risques liés à la concentration de la dette auprès de la Banque centrale, mais attire l’attention sur les nouveaux risques associés aux taux d’intérêt, aux échéances et aux besoins de refinancement des titres publics.

Elle précise que l’absence d’informations suffisamment détaillées sur les caractéristiques des bons du Trésor limite l’évaluation de ces risques.

La Cour confirme également qu’aucun financement monétaire nouveau n’a été enregistré durant l’exercice 2024-2025, conformément à l’objectif retenu par les autorités dans le cadre du programme de référence suivi par les services du Fonds monétaire international (FMI).

Les créances nettes de la BRH sur l’État ont diminué de 3,8 % sur l’exercice, tandis que les opérations du Trésor au quatrième trimestre ont dégagé une capacité de financement de 5,8 milliards de gourdes.

L’institution distingue toutefois l’absence de nouvelles avances monétaires du stock de créances accumulé durant les exercices antérieurs.

Elle souligne que la Banque centrale demeure fortement exposée à la dette publique, malgré la diminution des montants qui lui sont dus.

L’évolution des agrégats monétaires constitue un autre volet important du rapport.

Selon les données préliminaires de septembre 2025 publiées par la BRH, la base monétaire au sens restreint a progressé de 22,4 % sur un an, contre 8,58 % durant l’exercice précédent. Au sens large, elle a augmenté de 15,1 %, contre 8,18 % en 2024.

Cette expansion est notamment liée à la progression de 40,4 % des avoirs extérieurs nets de la Banque centrale, soutenue par les achats nets de devises sur le marché des changes dans un contexte de dynamisme des transferts de la diaspora.

La masse monétaire M1 a augmenté de 21,8 %, M2 de 20,9 % et M3 de 12,7 %. La monnaie en circulation a progressé de 24,6 %, tandis que les dépôts en gourdes ont augmenté de 18,3 % et ceux en devises étrangères de 5,4 %.

Le crédit intérieur net a enregistré une hausse de 4,1 %, portée notamment par une augmentation de 5,4 % du crédit au secteur public.

En revanche, les créances sur le secteur privé n’ont progressé que de 1,9 % en valeur nominale, après deux années consécutives de contraction.

La Cour observe que cette progression demeure largement inférieure au taux d’inflation de 31,9 % enregistré en glissement annuel à la fin de septembre 2025.

Elle en déduit que le crédit au secteur privé a continué de diminuer en termes réels, confirmant les difficultés persistantes de financement de l’économie productive.

Le rapport fait néanmoins état d’une amélioration des résultats du système bancaire haïtien, malgré la détérioration du contexte sécuritaire.

Au terme de l’exercice 2024-2025, l’actif total du système bancaire s’est établi à 706,1 milliards de gourdes, en progression de 9,1 % par rapport à l’exercice précédent.

Cette augmentation a été soutenue par la hausse des avoirs des banques commerciales auprès de la BRH, de 16,7 %, des autres liquidités, de 17 %, et des bons du Trésor détenus par les établissements bancaires, de 38,4 %.

Les dépôts totaux ont atteint 580,2 milliards de gourdes au 30 septembre 2025.

Au quatrième trimestre de l’exercice, le produit net bancaire s’est élevé à 11,09 milliards de gourdes, en hausse de 22,5 % par rapport au trimestre précédent.

Le bénéfice net trimestriel a atteint 2,81 milliards de gourdes, soit une progression de 26,9 %.

Sur l’ensemble de l’exercice, les bénéfices nets cumulés du système bancaire se sont établis à 8,60 milliards de gourdes, en augmentation de 32,1 % sur un an.

Les indicateurs de rentabilité ont également évolué favorablement, avec un rendement de l’actif de 1,61 % et un rendement des fonds propres de 18,91 % au quatrième trimestre.

Le rapport relève par ailleurs que le ratio des prêts improductifs bruts sur les prêts bruts est passé de 14,17 % au 30 juin 2025 à 9,98 % au 30 septembre de la même année. Le taux de provisionnement des créances douteuses s’est établi à 92,41 %.

La Cour appelle toutefois à la prudence dans l’interprétation de cette amélioration.

Elle explique que la diminution du ratio des prêts improductifs résulte notamment du prolongement du moratoire accordé par la BRH sur le remboursement des créances.

Cette mesure permet de reporter certaines obligations de remboursement sans nécessairement supprimer les risques de dégradation future du portefeuille bancaire.

La CSCCA souligne ainsi que l’amélioration des résultats financiers des banques ne signifie pas nécessairement une reprise du financement des activités productives.

Dans le deuxième chapitre de cette partie, consacré à la viabilité, à la souplesse et à la vulnérabilité financières du pays, la Cour examine la capacité de l’État à honorer ses obligations, à mobiliser des ressources supplémentaires et à limiter sa dépendance aux financements extérieurs.

L’analyse s’appuie sur une méthodologie inspirée de celle de l’Institut canadien des comptables agréés (ICCA), déjà utilisée dans les éditions précédentes du rapport.

S’agissant de la viabilité financière, la Cour constate que le ratio de la dette publique brute au PIB nominal est passé de 13 % en 2023-2024 à 8,7 % en 2024-2025.

Cette diminution s’explique par la réduction de 13,1 % de l’encours de la dette et par une progression de 30,7 % du PIB nominal.

La Cour précise cependant que l’augmentation du PIB nominal est partiellement liée à l’inflation, alors que la production réelle a continué de diminuer.

Elle avertit, en conséquence, que l’amélioration du ratio d’endettement ne traduit pas automatiquement une amélioration équivalente de la capacité de remboursement de l’État.

À titre comparatif, le ratio de la dette publique au PIB nominal s’établissait à 27,2 % en 2020-2021, 24,4 % en 2021-2022, 22,4 % en 2022-2023, 13 % en 2023-2024 et 8,7 % en 2024-2025.

L’institution examine également la capacité des recettes courantes et des dons à financer les dépenses publiques.

Elle constate une détérioration significative de cet indicateur, passé de 98,3 % en 2023-2024 à 82,3 % en 2024-2025.

Cette baisse résulte d’une progression des dépenses publiques de 34,1 %, nettement supérieure à l’augmentation combinée des recettes courantes et des dons, évaluée à 20,1 %.

En valeur absolue, les recettes courantes et les dons ont représenté environ 220,1 milliards de gourdes, contre 267,7 milliards de gourdes de dépenses exécutées.

L’écart entre ces deux catégories de ressources et de charges atteint ainsi environ 47,5 milliards de gourdes.

La Cour souligne que ce déséquilibre traduit une diminution de la capacité des ressources ordinaires et des dons à couvrir les dépenses de l’État.

L’évolution historique de cet indicateur fait apparaître un ratio de 75 % en 2018-2019, 59 % en 2019-2020, 69 % en 2020-2021, 70,2 % en 2021-2022, 99,2 % en 2022-2023, 98,3 % en 2023-2024 et 82,3 % en 2024-2025.

La dégradation constatée durant le dernier exercice interrompt donc l’amélioration observée au cours des années précédentes.

Le rapport indique par ailleurs que les dépenses publiques exécutées ont représenté 6,4 % du PIB nominal en 2024-2025, contre 6,2 % durant l’exercice précédent.

Ce ratio était de 12 % en 2020-2021, 9 % en 2021-2022 et 7 % en 2022-2023.

La Cour souligne que la légère remontée de cet indicateur ne correspond pas à une augmentation équivalente de l’effort d’investissement.

Les dépenses de programmes et projets n’ont été exécutées qu’à hauteur de 46,8 % des crédits prévus, tandis que les dépenses de fonctionnement ont dépassé les prévisions, notamment sous l’effet de l’amortissement de la dette.

L’institution estime que la composition des dépenses doit être prise en considération pour apprécier leur contribution à la viabilité des finances publiques.

Concernant la souplesse financière, définie comme la capacité de l’État à faire face à ses engagements et à mobiliser des ressources supplémentaires, le rapport relève une évolution contrastée.

Le service de la dette est passé de 16,8 milliards de gourdes en 2023-2024 à 13,9 milliards en 2024-2025.

Sa part dans les recettes courantes et les dons a diminué de 8,6 % à 6,3 %.

La Cour considère que cette réduction constitue une évolution favorable, dans la mesure où une proportion moins importante des ressources disponibles est absorbée par les obligations liées à la dette.

Elle précise néanmoins que cette amélioration demeure partielle, compte tenu de la progression des dépenses publiques et du déficit budgétaire de 22,6 milliards de gourdes enregistré durant l’exercice.

L’autre indicateur de souplesse financière, correspondant aux recettes courantes rapportées au PIB nominal, présente une évolution défavorable.

Ce ratio est passé de 5,1 % en 2023-2024 à 4,5 % en 2024-2025, son niveau le plus faible sur la période examinée.

Les recettes courantes ont pourtant progressé de 11 % en valeur nominale, passant de 170,2 milliards à 189 milliards de gourdes.

Cette augmentation demeure cependant très inférieure à celle du PIB nominal, estimée à 30,7 %.

La Cour relève que les recettes courantes n’ont donc pas progressé au même rythme que la valeur nominale de l’économie.

Sur la période 2018-2019 à 2024-2025, le ratio des recettes courantes au PIB nominal a évolué de 6,4 % à 6 %, puis 6,8 %, 5,1 %, 6,1 %, 5,1 % et finalement 4,5 %.

Cette évolution traduit, selon l’institution, une capacité de mobilisation des ressources domestiques encore limitée au regard de la taille nominale de l’économie.

La Cour examine enfin la vulnérabilité financière de l’État, notamment sa dépendance à l’égard des dons extérieurs.

Elle constate que le rapport entre les dons reçus et les recettes courantes est passé de 15,1 % en 2023-2024 à 16,5 % en 2024-2025.

Cette augmentation résulte d’une progression de 20 % des dons, passés de 26 milliards à 31,2 milliards de gourdes, contre une hausse de 11 % des recettes courantes.

Le rapport rappelle que cet indicateur s’établissait à 16,6 % en 2018-2019, 19,7 % en 2019-2020, 19,6 % en 2020-2021, 22,4 % en 2021-2022, 13,4 % en 2022-2023 et 15,1 % en 2023-2024.

La remontée observée durant les deux derniers exercices traduit une augmentation du poids relatif de l’aide extérieure dans le financement des activités de l’État.

La CSCCA attire particulièrement l’attention sur l’incertitude entourant la mobilisation effective de ces ressources.

Pour l’exercice 2024-2025, le gouvernement avait prévu 68 milliards de gourdes de dons.

Toutefois, seulement 31,2 milliards ont été effectivement mobilisés, soit un taux de réalisation de 45,9 %.

Cette différence entre les prévisions et les décaissements constitue, selon la Cour, un facteur de vulnérabilité pour la programmation et l’exécution du budget.

L’institution souligne que le gouvernement ne maîtrise entièrement ni le montant des dons extérieurs ni leur calendrier de décaissement.

La progression de cette dépendance intervient alors que les recettes courantes rapportées au PIB ont diminué, ce qui limite davantage les possibilités de financement des politiques publiques à partir des ressources domestiques.

Pour la CSCCA, le renforcement de la mobilisation des recettes nationales constitue, dans ces conditions, un facteur essentiel de réduction de la vulnérabilité financière de l’État.

Au terme de cette deuxième partie, les indicateurs examinés font ainsi apparaître une situation contrastée : une réduction de l’endettement public, l’absence de nouveau financement monétaire et une amélioration des résultats bancaires, mais également une contraction persistante de l’économie, un recul des investissements étrangers, une faiblesse du crédit productif et une capacité limitée de l’État à couvrir ses dépenses par ses recettes courantes et les dons.

Ces constats, établis à partir des données officielles de l’IHSI, de la BRH, du ministère de l’Économie et des Finances, de la CNUCED et des comptes généraux de l’administration centrale, constituent les principaux éléments de l’évaluation de la situation financière d’Haïti pour l’exercice 2024-2025.