PORT-AU-PRINCE, lundi 19 octobre 2026 (RHINEWS) – Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, a appelé les forces de sécurité haïtiennes et la Force de répression des gangs (FRG) à intensifier leurs opérations contre les groupes armés de la coalition criminelle « Viv Ansanm », jusqu’à leur délogement de leurs derniers retranchements, tout en prenant les dispositions nécessaires pour protéger la population civile. Cette déclaration intervient au lendemain de l’attaque armée menée, dimanche 18 octobre, contre des soldats salvadoriens déployés en Haïti dans le cadre de la mission internationale.
Le militant des droits humains estime que cette attaque illustre la capacité opérationnelle persistante des groupes armés, malgré les efforts entrepris pour rétablir la sécurité. Il exhorte les autorités nationales et les responsables de la force internationale à adopter une stratégie plus offensive, dans le strict respect de la loi et des obligations relatives à la protection des personnes civiles.
Selon les informations rapportées sur l’incident, des membres de groupes armés opérant dans la zone de Croix-des-Bouquets ont pris pour cible un véhicule blindé transportant des militaires salvadoriens. L’attaque, menée à l’aide d’armes à feu et d’explosifs, a provoqué l’incendie du véhicule.
Quatre soldats salvadoriens étaient initialement signalés comme étant introuvables après avoir quitté le blindé. Des hélicoptères mobilisés pour les rechercher auraient également essuyé des tirs.
Dans sa déclaration, Pierre Espérance a notamment évoqué la présence de membres du groupe armé « Chèn Mechan », affilié à la coalition Viv Ansanm, dans le secteur où l’attaque s’est produite.
Pour le responsable du RNDDH, les gangs doivent être contraints de déposer les armes et de se rendre aux autorités compétentes. À défaut, il considère que les forces de sécurité doivent poursuivre leurs interventions pour mettre fin aux activités criminelles et reprendre le contrôle des territoires occupés.
« Il faut les attaquer », a-t-il insisté en créole, tout en soulignant la nécessité de prendre des précautions pour éviter les dommages collatéraux et protéger les habitants des zones concernées.
Pierre Espérance défend, dans ce contexte, l’application d’une politique de « tolérance zéro » à l’égard des groupes criminels qui s’en prennent aussi bien à la population qu’aux agents chargés d’assurer la sécurité et la défense du territoire national. Il précise que les opérations doivent être conduites dans le cadre de la loi, avec pour objectif de rétablir l’autorité de l’État et de garantir la protection des vies et des biens.
Il estime que les autorités gouvernementales, la Police nationale d’Haïti (PNH), les Forces armées d’Haïti (FAd’H) et les responsables de la FRG doivent coordonner leurs actions pour reprendre les territoires sous l’emprise des gangs et permettre aux populations de retrouver des conditions de vie normales.
Les violences des groupes armés, notamment les assassinats, les enlèvements contre rançon, les massacres et les déplacements forcés, continuent de perturber les activités économiques et sociales dans plusieurs régions du pays, particulièrement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, le Plateau central et l’Artibonite.
Le directeur exécutif du RNDDH affirme observer une recrudescence des activités criminelles depuis le retour en Haïti de l’ancien président Michel Martelly, dont la candidature à la prochaine élection présidentielle a été signalée. Il établit un rapprochement entre ce retour, la multiplication des violences et les ambitions politiques de certains anciens responsables du pouvoir.
Pierre Espérance met particulièrement en cause Michel Martelly et sa formation politique, le Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), qu’il accuse d’avoir contribué à la « gangsterisation » du pays en favorisant, selon lui, l’utilisation de groupes armés pour réprimer les mouvements de contestation populaire et les revendications en faveur de la reddition des comptes.
Il soutient que les racines de l’aggravation de la crise sécuritaire remontent notamment à 2018, année marquée par une mobilisation nationale exigeant des explications sur l’utilisation des ressources du programme PetroCaribe.
Selon lui, c’est à partir de cette période que le « véritable calvaire » de la population haïtienne s’est intensifié, avec le recours croissant à des groupes armés pour intimider les citoyens, affaiblir les mouvements populaires et empêcher l’aboutissement des revendications contre la corruption.
Le programme PetroCaribe, lancé en 2005 à l’initiative du Venezuela, constituait un mécanisme de coopération énergétique permettant à plusieurs pays de la Caraïbe, dont Haïti, de bénéficier de conditions préférentielles pour l’achat de produits pétroliers.
Dans le cadre de cet accord, une partie de la facture pétrolière devait être réglée à court terme, tandis que le solde faisait l’objet d’un financement à long terme à des conditions avantageuses. Les ressources ainsi dégagées devaient permettre au gouvernement haïtien de financer des programmes de développement économique et social, notamment dans les domaines des infrastructures, de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et de l’amélioration des conditions de vie de la population.
Les opérations réalisées dans le cadre de ce mécanisme ont représenté plusieurs milliards de dollars américains. Pour la période allant de septembre 2008 à septembre 2016, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) a notamment recensé 409 projets inscrits dans les résolutions gouvernementales, pour un budget initial totalisant environ 2,24 milliards de dollars américains.
Ces montants correspondent aux projets budgétisés examinés par la Cour et ne doivent pas être confondus avec l’ensemble des ressources générées par le mécanisme PetroCaribe.
La gestion de ces ressources a suscité de nombreuses controverses, alimentées par des soupçons de détournement de fonds publics, de surfacturation, d’irrégularités dans l’attribution des marchés et de mauvaise exécution de plusieurs projets.
Deux commissions d’enquête sénatoriales ont successivement examiné ce dossier. La première, présidée par l’ancien sénateur Youri Latortue, a soulevé des questions sur l’utilisation des fonds et les responsabilités de plusieurs gestionnaires publics. La seconde, dirigée par l’ancien sénateur Evalière Beauplan, a approfondi les investigations en examinant notamment les opérations financières, les contrats et les procédures administratives concernant la période 2008-2016.
Les travaux de cette seconde commission ont mis en évidence diverses anomalies comptables, des insuffisances documentaires et des irrégularités dans la gestion des ressources. Ils ont également renforcé les demandes d’enquêtes judiciaires et de reddition des comptes.
En 2018, la contestation a pris une nouvelle dimension avec l’émergence du mouvement citoyen « Kot Kòb PetwoKaribe a ? » (« Où est passé l’argent de PetroCaribe ? »), porté par des militants, des organisations de la société civile et de nombreux citoyens.
Cette mobilisation, largement relayée sur les réseaux sociaux avant de se traduire par des manifestations dans les rues, exigeait des autorités des explications sur l’utilisation des fonds, la publication des documents financiers et l’engagement de poursuites contre les éventuels responsables de détournements.
Le mouvement a contribué à placer la question de la corruption et de la responsabilité des dirigeants au centre du débat public, dans un contexte de dégradation des conditions économiques et de tensions politiques croissantes.
À la suite d’une résolution adoptée par le Sénat le 1er février 2018, la CSCCA a entrepris un audit approfondi de la gestion du fonds PetroCaribe. Ses conclusions ont été présentées dans trois rapports publiés en janvier 2019, mai 2019 et août 2020.
Ces travaux ont relevé des défaillances dans les mécanismes de contrôle, des irrégularités administratives et contractuelles, des problèmes de justification des dépenses ainsi que des insuffisances dans la réalisation de plusieurs projets financés par les ressources du programme.
La Cour a également formulé des recommandations destinées à renforcer la transparence et la responsabilité dans la gestion des finances publiques. Ses constats constituent des éléments documentaires importants pour d’éventuelles procédures judiciaires, sans se substituer à des décisions de justice établissant la culpabilité pénale des personnes concernées.
Pierre Espérance considère que l’absence de suites judiciaires suffisamment effectives dans les dossiers de corruption, notamment celui de PetroCaribe, a contribué à installer un climat d’impunité favorable au développement des réseaux criminels.
Il accuse certains anciens responsables politiques d’avoir privilégié leurs intérêts et leurs ambitions personnelles au détriment du renforcement des institutions publiques, tout en entretenant, selon lui, des relations avec des groupes armés.
Dans son analyse, la fédération progressive de plusieurs gangs répondrait notamment à une volonté de neutraliser les mouvements populaires réclamant des comptes sur la gestion des ressources publiques. Il estime que ces groupes, initialement utilisés à des fins d’intimidation politique, ont progressivement acquis une autonomie et une puissance de feu leur permettant de défier directement les institutions de l’État.
Le responsable du RNDDH s’inquiète également des conséquences de l’impunité sur le processus électoral. Il affirme que certaines personnalités ayant exercé des responsabilités publiques et faisant l’objet de sanctions internationales chercheraient à revenir au pouvoir, alors que des dossiers les concernant seraient toujours pendants devant les autorités judiciaires.
Il appelle le Conseil électoral provisoire (CEP) à examiner rigoureusement la situation des personnalités concernées et à appliquer les dispositions légales relatives aux conditions d’éligibilité, en tenant compte des décisions judiciaires et des restrictions juridiquement applicables.
Pour Pierre Espérance, la tenue d’élections ne saurait suffire à résoudre la crise si les institutions chargées de garantir la sécurité, de faire respecter la loi et de poursuivre les auteurs présumés d’infractions ne disposent pas des moyens nécessaires pour remplir leurs missions.
Il demande ainsi au gouvernement de mettre fin aux pratiques favorisant l’impunité, de soutenir le fonctionnement de la justice et de veiller à ce que les personnes soupçonnées d’avoir participé à des détournements de fonds publics ou entretenu des liens avec des groupes criminels répondent de leurs actes devant les juridictions compétentes.
Le militant des droits humains insiste parallèlement sur la nécessité de restaurer la capacité opérationnelle des forces de sécurité, estimant que les groupes armés ont continué à renforcer leurs positions malgré les dispositifs sécuritaires mis en place au cours des derniers mois.
Il cite notamment les massacres perpétrés à Kenscoff et les attaques répétées contre les forces de l’ordre comme des manifestations de la persistance de la menace criminelle.
À ses yeux, l’attaque du 18 octobre contre les soldats salvadoriens représente un nouveau défi pour la FRG, dont la mission consiste à appuyer les autorités haïtiennes dans la lutte contre les gangs, la reprise des territoires occupés et la protection des populations.
Pierre Espérance demande que les opérations soient conduites sans considérations partisanes, économiques ou sociales susceptibles de compromettre leur efficacité. Il souligne cependant que la lutte contre les groupes criminels doit respecter les droits fondamentaux et éviter d’exposer davantage les populations déjà victimes des violences.
Il estime que les autorités nationales et leurs partenaires internationaux doivent prendre des dispositions concrètes pour empêcher les gangs de poursuivre leurs attaques et rétablir la présence effective des institutions publiques dans les zones actuellement sous leur contrôle.
Pour le directeur exécutif du RNDDH, la réponse à l’insécurité doit associer des opérations de sécurité coordonnées, des poursuites judiciaires contre les responsables présumés de crimes et la lutte contre les réseaux de financement et de soutien des groupes armés.
Il considère enfin que le rétablissement durable de la sécurité dépendra de la capacité de l’État à combattre simultanément les violences criminelles, la corruption et l’impunité, afin de permettre à la population de circuler librement, de reprendre ses activités et de vivre sans la menace permanente des gangs.

