WASHINGTON, mardi 24 juin 2025 (RHINEWS)- Derriere l’apparente ligne rouge du nucléaire militaire iranien, c’est un demi-siècle de contradictions stratégiques délibérées, d’alliances réversibles et de logiques de puissance qu’il faut relire. Le 22 juin 2025, l’opération « Midnight Hammer » vient clore une phase, mais pas l’histoire.
Washington — Juin 2025.
Le fracas des GBU-57 larguées par les bombardiers furtifs B-2, les frappes israéliennes du 13 juin, et le sifflement des missiles Tomahawk tirés depuis un sous-marin américain sur les installations nucléaires iraniennes dépassent le seul cadre technique d’une opération militaire. Fordow, Natanz, Ispahan, Parchin : autant de noms qui, ces derniers jours, résonnent avec insistance dans l’imaginaire stratégique global. L’histoire, pourtant, avait commencé autrement.
En 1953, Dwight D. Eisenhower prononce un discours qui allait marquer la doctrine américaine du nucléaire civil : « Atoms for Peace ». L’Iran du Shah, alors allié stratégique de Washington dans le Golfe, bénéficie très tôt d’un transfert de technologie nucléaire à des fins civiles. En 1967, un réacteur de recherche est inauguré à Téhéran avec du combustible hautement enrichi fourni par les États-Unis eux-mêmes.
Mais derrière cette coopération scientifique, se cache une lecture géopolitique beaucoup plus réaliste. Avec la doctrine Nixon — promulguée en 1969 — les États-Unis se déchargent progressivement de leur rôle de gendarme direct, misant sur des puissances régionales comme l’Iran et l’Arabie saoudite pour maintenir un ordre favorable. L’Iran devient alors l’un des « Twin Pillars » d’une architecture sécuritaire déléguée. Un rôle quasi-impérial assumé par le Shah, encouragé par les transferts massifs d’armes et de compétences techniques.
C’est donc sans surprise qu’à partir de 1974, l’Iran lance un programme nucléaire ambitieux, prévoyant la construction de plus de vingt réacteurs pour atteindre une capacité de 23 000 mégawatts, ainsi qu’une infrastructure de retraitement. La France, l’Allemagne de l’Ouest et les États-Unis s’engagent dans cette logique. Rien n’indique encore une volonté militaire. Mais le potentiel était là. Et les événements de 1979 vont changer la donne.
La Révolution islamique met fin à cette convergence d’intérêts. Washington coupe court à tout soutien, les contrats sont rompus, les experts quittent le pays. L’Iran, isolé, continue en catimini. Le programme passe dans l’ombre. Vingt ans plus tard, la CIA tente une opération de désinformation technique, selon certaines révélations, connue sous le nom de « Merlin ». Son efficacité demeure contestée et n’a jamais été officiellement confirmée.
Il faut attendre juin 2025 pour que les choses basculent à nouveau dans la lumière. Le 13 juin, Israël mène une série de frappes coordonnées sur plusieurs dizaines de cibles militaires et nucléaires en Iran, incluant notamment Natanz, Parchin et des centres de commandement du Corps des Gardiens de la révolution islamique ; des infrastructures autour de Fordow auraient également été visées, notamment les routes d’accès, mais sans confirmation d’une frappe directe sur le site souterrain lui-même. Plusieurs généraux et scientifiques de haut niveau trouvent la mort dans cette offensive d’envergure. Le 22, les États-Unis emboîtent le pas : l’opération « Midnight Hammer » mobilise sept bombardiers furtifs B-2 Spirit décollant de la base de Whiteman, dans le Missouri, pour frapper Fordow, Natanz et Ispahan, visant les installations les plus sensibles. Près de trente missiles Tomahawk complètent l’offensive depuis un sous-marin américain positionné dans le Golfe.
Ce qui frappe, c’est moins la puissance de feu que la radicalité du virage stratégique. Les États-Unis, qui avaient conçu ce programme non seulement comme un projet civil mais aussi comme un levier géopolitique dans le cadre de la doctrine Nixon, deviennent ceux qui réduisent en poussière, dit-on, la version militarisée d’une architecture qu’ils avaient eux-mêmes contribué à poser. L’argument de la prolifération, du point de vue des États-Unis et de leurs alliés, peut sembler légitime au regard des risques liés à l’acquisition d’une arme nucléaire par un régime perçu comme hostile. Mais il est aussi le produit d’un demi-siècle de jeux ambivalents, d’alliances déplacées et de lignes rouges floues. Le nucléaire iranien n’est pas qu’une question d’enrichissement. C’est le miroir d’une histoire inachevée entre deux puissances qui, chacune, se pensent légitimes à dominer l’ordre régional. Téhéran, de son côté, soutient que son programme nucléaire est strictement civil, en conformité avec le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), et dénonce une politique de deux poids deux mesures, notamment face à Israël, puissance nucléaire non déclarée et non signataire du traité.

