HAÏTI – Transition politique paralysée : “Alix Didier Fils-Aimé et trois conseillers-présidents font échouer une réunion du Conseil des ministres…

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PORT-AU-PRINCE, mardi 24 juin 2025 (RHINEWS) — Dans une correspondance officielle transmise lundi 23 juin au Coordonnateur du Conseil présidentiel de transition (CPT), Fritz Alphonse Jean, trois membres influents du collège présidentiel – Smith Augustin, Louis Gérald Gilles et Emmanuel Vertilaire – ont mis en garde contre toute convocation ou tenue du Conseil des ministres en l’absence du quorum réglementaire. « Le respect strict du quorum réglementaire requis pour la validité des décisions prises en Conseil des ministres » est impératif, écrivent les signataires dans ce courrier dont copie a également été adressée au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, dont ils sont réputés proches.

Cette mise en garde intervient alors que l’exécutif s’apprête à se pencher sur les modifications controversées du nouveau Code pénal haïtien, en suspens depuis plus de cinq ans. Plusieurs de ses articles ont suscité des protestations véhémentes de divers secteurs de la société haïtienne, les jugeant contraires à la morale et aux valeurs traditionnelles. Or, depuis plus d’un mois, aucune réunion du Conseil des ministres n’a pu se tenir. Selon une source gouvernementale, le blocage serait dû à l’attitude de certains membres du CPT, accusés d’avoir fait passer la nomination de nouveaux directeurs généraux et de cartels municipaux avant les réformes essentielles à l’État, dont celles visant à renforcer la lutte contre l’insécurité et à améliorer les conditions de vie de la population.

Les trois signataires ont réaffirmé que « toute décision adoptée sans la majorité requise demeure nulle et sans effet », en s’appuyant sur les dispositions du décret du 27 mai 2024 qui régit le fonctionnement du CPT. Ce texte stipule clairement à l’article 15.1 qu’au moins cinq des sept membres votants doivent être présents pour que les délibérations soient valides. L’article 21, ainsi que la résolution du 7 mai 2024, renforcent cette exigence en imposant une majorité qualifiée pour toute décision majeure, y compris celles prises en Conseil des ministres. Pour eux, « il n’est pas de décisions plus importantes pour l’État que celles prises en Conseil des ministres », une instance présidée par le coordonnateur, mais obligatoirement en présence des autres membres, selon l’article 11.1 du même décret.

Le ton formel et inflexible du courrier laisse entrevoir une volonté manifeste de bloquer toute avancée gouvernementale en l’absence de leur consentement explicite. Les trois hommes sont toutefois loin d’être des figures consensuelles : tous font l’objet d’une inculpation pour leur rôle présumé dans un vaste scandale de corruption impliquant 100 millions de gourdes de la Banque nationale de crédit (BNC). Ce dossier, encore pendant devant la justice haïtienne, avait éclaté à la suite d’une plainte adressée à la Primature en octobre 2024 par Raoul Pierre-Louis, alors président du conseil d’administration de la BNC, qui les accusait d’avoir exigé un pot-de-vin en échange du maintien de son poste. Depuis, l’affaire a suscité une vive controverse au sein du CPT, divisant l’organe de transition et compromettant ses capacités d’action.

Accusés d’avoir saboté la présidence de Fritz Alphonse Jean, les trois signataires semblent aujourd’hui déterminés à verrouiller le processus décisionnel. Leur message, envoyé dans un climat politique explosif, apparaît comme un refus explicite de toute initiative unilatérale, même dans un contexte d’urgence nationale. La paralysie administrative qui en découle intervient alors que le pays traverse l’une des pires crises de son histoire récente.

L’insécurité, en particulier, continue de ravager la capitale et les grandes agglomérations. Selon les données les plus récentes du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 2 680 personnes ont été tuées entre janvier et mai 2025 dans des violences liées aux gangs. Le chiffre pour l’année 2024 s’élevait déjà à 5 601 morts. En parallèle, les déplacements internes atteignent des niveaux inédits : plus de 1,3 million de personnes ont fui leur domicile à cause des violences armées, une augmentation de 24 % depuis décembre 2024. La majorité de ces déplacés vivent dans des conditions extrêmement précaires, souvent dans des abris improvisés, sans accès à l’eau potable, à l’éducation ni aux soins de santé.

Les agences humanitaires s’inquiètent d’une « détérioration dramatique » de la situation, notant une recrudescence des violences sexuelles, en particulier contre les enfants, qui seraient de plus en plus enrôlés de force dans des groupes armés. Par ailleurs, plus de deux millions d’Haïtiens sont aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire aiguë, et les besoins d’assistance d’urgence ne cessent de croître. L’ONU a récemment lancé un appel de fonds de 46 millions de dollars pour répondre aux urgences les plus critiques.

L’absence de décisions structurantes au plus haut niveau de l’État, la suspension prolongée des réunions ministérielles et les querelles internes du CPT aggravent l’isolement et la vulnérabilité d’une population déjà meurtrie. Le pays est sans gouvernement fonctionnel depuis des mois. L’inaction politique, combinée à l’impunité et à la désintégration de l’ordre institutionnel, risque de précipiter Haïti dans un effondrement total, si un sursaut n’est pas amorcé rapidement.