Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mardi 30 juin 2026 (RHINEWS)– Il est des absences qui valent davantage que de longs discours. Elles révèlent une orientation politique, une conception de l’État, une hiérarchie des priorités et parfois même une rupture profonde avec l’histoire d’une nation. L’absence d’Haïti à la Conférence d’Accra sur les réparations de l’esclavage, alors que près de quatre-vingts États africains et caribéens, organisations régionales, universitaires et représentants de la société civile y réfléchissaient aux voies d’une justice réparatrice, dépasse largement le simple incident diplomatique. Elle constitue un fait politique majeur qui interroge la capacité de l’État haïtien à défendre ses intérêts historiques et stratégiques dans un monde où les rapports de force se construisent désormais autant par la mémoire que par l’économie, le droit et la diplomatie.
Cette absence est d’autant plus saisissante que nul autre État ne possède une légitimité comparable à celle d’Haïti dans ce débat. Avant d’être une nation, Haïti fut une idée. Avant d’être une République, elle fut une révolution qui bouleversa les fondements mêmes de l’ordre colonial mondial. L’indépendance proclamée le 1er janvier 1804 ne constitua pas seulement la naissance d’un nouvel État. Elle représenta la première victoire militaire durable d’esclaves contre une puissance coloniale européenne, la première abolition définitive de l’esclavage réalisée par les esclaves eux-mêmes et la création de la première République noire libre et indépendante du monde. Aucun autre peuple ne porta aussi loin la revendication universelle selon laquelle aucun être humain ne peut être la propriété d’un autre.
La Révolution haïtienne modifia profondément l’histoire de l’humanité. Elle fragilisa les empires coloniaux, accéléra les mouvements abolitionnistes, inspira les luttes d’indépendance en Amérique latine et nourrit les combats anticoloniaux qui se développeraient au XIXe et au XXe siècle. En ce sens, Haïti n’est pas simplement concernée par la question des réparations ; elle en est l’une des principales références historiques. Son histoire lui confère une autorité morale exceptionnelle. Pourtant, paradoxalement, au moment où le monde noir organise méthodiquement la bataille diplomatique des réparations, le pays qui en possède probablement la plus forte légitimité historique choisit le silence.
Ce silence contraste fortement avec la dynamique actuellement observée en Afrique et dans les Caraïbes. La conférence d’Accra a montré que les réparations ne relèvent plus uniquement des revendications portées par des intellectuels, des historiens ou des organisations militantes. Elles sont désormais devenues un véritable dossier de politique étrangère. Des chefs d’État, des gouvernements, des diplomates, des institutions régionales et des experts travaillent à élaborer des stratégies communes, à harmoniser leurs positions et à construire un argumentaire fondé sur le droit international, l’histoire, l’économie et les droits humains. Les réparations ne sont plus considérées comme une simple revendication morale. Elles deviennent progressivement un enjeu géopolitique majeur.
Cette évolution est fondamentale. Pendant longtemps, les demandes de réparations furent présentées comme irréalistes, excessives ou symboliques. Aujourd’hui, elles s’inscrivent dans une réflexion beaucoup plus vaste sur les conséquences durables de la traite transatlantique, de l’esclavage colonial et du colonialisme sur les inégalités contemporaines. Elles interrogent les mécanismes historiques de l’accumulation des richesses, les déséquilibres du développement mondial, la restitution des patrimoines culturels, les discriminations structurelles et les responsabilités historiques des anciennes puissances esclavagistes. Il ne s’agit donc plus uniquement d’obtenir une compensation financière, mais d’engager un processus global de justice réparatrice.
L’Afrique l’a compris. Les États caribéens l’ont compris. La CARICOM travaille depuis plusieurs années sur un programme structuré de réparations. L’Union africaine s’engage progressivement dans la même direction. Les gouvernements ne délèguent pas cette bataille à la seule société civile. Ils la portent eux-mêmes, conscients qu’elle engage leur souveraineté, leur mémoire collective et leurs intérêts économiques futurs.
Pourquoi Haïti ne fait-elle pas de même ?
La question mérite d’être posée avec sérieux, sans passion inutile mais sans complaisance. Car il ne s’agit pas ici de rechercher des coupables ; il s’agit de comprendre une trajectoire politique qui conduit progressivement le pays à disparaître d’un débat auquel son histoire aurait dû lui assurer une place centrale.
En réalité, l’État haïtien n’a pas toujours été absent de cette question. En 2003, l’administration du président Jean-Bertrand Aristide lança officiellement une revendication concernant la restitution de la dette de l’indépendance imposée par la France en 1825. Cette initiative marquait une rupture importante. Pour la première fois depuis longtemps, l’État haïtien réintroduisait la question des réparations dans sa diplomatie officielle. Ce débat dépassait largement le cadre bilatéral franco-haïtien. Il réinscrivait Haïti dans une réflexion internationale sur les conséquences économiques durables de l’esclavage et de la colonisation.
L’année suivante, le renversement du président Aristide interrompit brutalement cette dynamique. Depuis lors, aucune stratégie gouvernementale cohérente n’a véritablement repris le flambeau.
L’épisode survenu quelques mois plus tard lors de la visite du Premier ministre Gérard Latortue à Paris illustre parfaitement ce changement de doctrine. Reçu à l’Élysée par le président Jacques Chirac, il déclara que les demandes de restitution formulées par le gouvernement précédent ne reposaient sur « aucune base légale » et exprima le souhait d’ouvrir une nouvelle coopération avec la France. Au-delà des débats juridiques qu’une telle affirmation peut susciter, cette déclaration constitua un signal politique fort. Elle signifiait que l’État haïtien renonçait publiquement à porter cette revendication sur la scène internationale.
Depuis lors, les gouvernements successifs semblent avoir laissé cette question dans une sorte de parenthèse diplomatique.
Certes, le 26 septembre 2024, lors de son intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies, Edgard Leblanc, alors président du Conseil présidentiel de transition, remit la question des réparations à l’ordre du jour en évoquant les injustices historiques subies par Haïti. Ce rappel fut salué par plusieurs observateurs. Mais un discours, aussi pertinent soit-il, ne constitue pas une politique publique. Une déclaration à la tribune des Nations unies n’acquiert de portée réelle que lorsqu’elle s’accompagne d’une stratégie diplomatique permanente, de consultations internationales, d’alliances politiques, de propositions institutionnelles, de rencontres bilatérales et d’un travail continu auprès des organisations régionales et multilatérales.
Or, depuis cette intervention, aucun suivi diplomatique majeur n’a été observé. Aucun plan d’action officiel n’a été présenté. Aucun mécanisme interministériel n’a été créé. Aucune commission nationale permanente sur les réparations n’a été installée. Aucun programme universitaire d’envergure n’a été lancé sous l’impulsion de l’État. Aucun leadership régional n’a été revendiqué.
Cette inertie soulève des interrogations auxquelles les responsables publics devraient répondre.
Pourquoi Haïti demeure-t-elle absente des principaux forums consacrés aux réparations ?
Pourquoi l’État ne développe-t-il aucune doctrine officielle sur un sujet qui touche directement son histoire fondatrice ?
Pourquoi laisse-t-il d’autres États occuper un espace diplomatique où il devrait naturellement exercer un rôle moteur ?
De quoi a-t-on peur ?
Craint-on de froisser certains partenaires internationaux ?
Redoute-t-on d’être marginalisé sur la scène diplomatique ?
Ou assiste-t-on simplement à une forme de renoncement intellectuel où les urgences quotidiennes ont fini par faire disparaître toute vision stratégique de long terme ?
Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que les réparations ne constituent pas une revendication abstraite. Elles concernent des enjeux économiques considérables. Les historiens, économistes et juristes démontrent depuis plusieurs décennies que l’esclavage colonial fut l’un des principaux moteurs de l’accumulation primitive du capital ayant contribué à l’industrialisation de plusieurs puissances européennes. Les richesses extraites des colonies, la traite négrière et l’exploitation servile ont durablement façonné l’économie mondiale. Les déséquilibres contemporains ne peuvent être analysés indépendamment de cette histoire.
Dans cette perspective, les réparations ne consistent pas uniquement à réclamer une indemnisation financière. Elles ouvrent également la voie à des investissements dans l’éducation, la recherche, les infrastructures, la santé, la préservation du patrimoine, les transferts technologiques, le développement institutionnel et la coopération scientifique. Elles interrogent également les mécanismes de la dette, les politiques de développement et les responsabilités historiques des anciennes puissances coloniales.
Pour Haïti, cette réflexion possède une dimension supplémentaire. Le pays ne fut pas seulement victime de l’esclavage ; il fut ensuite contraint de payer, pendant plus d’un siècle, une indemnité destinée à compenser les anciens colons français pour la perte de leurs esclaves et de leurs plantations. Peu de situations historiques illustrent avec autant de force l’inversion du principe même de justice.
Pourquoi un État ayant subi une telle injustice renonce-t-il à participer activement au débat mondial sur les réparations ?
La réponse ne peut être réduite à une seule cause. Elle résulte probablement d’un ensemble de facteurs : faiblesse chronique des institutions, instabilité politique, absence de vision diplomatique, dépendance économique, priorité accordée à la gestion immédiate des crises, insuffisance de la recherche stratégique et parfois incapacité des élites dirigeantes à penser l’État au-delà de leur propre mandat.
Depuis plusieurs décennies, la politique haïtienne semble enfermée dans une logique de court terme. Les gouvernements se succèdent, absorbés par les crises sécuritaires, les urgences humanitaires, les équilibres politiques précaires et les rapports de force internes. Gouverner consiste souvent à administrer l’urgence plutôt qu’à construire l’avenir. Les grandes causes nationales disparaissent progressivement derrière les impératifs immédiats du maintien au pouvoir.
Pourtant, les nations qui transforment leur destin sont précisément celles dont les dirigeants savent dépasser le calendrier électoral ou institutionnel pour inscrire leur action dans le temps long de l’histoire.
Le combat pour les réparations appartient à cette catégorie.
Il ne produira peut-être pas ses effets demain.
Il n’apportera probablement pas de bénéfices politiques immédiats.
Mais il engage l’avenir de plusieurs générations.
La véritable souveraineté ne consiste pas uniquement à administrer un territoire. Elle consiste aussi à défendre la mémoire nationale, les intérêts permanents de l’État et les droits historiques du peuple.
Réclamer réparation n’est ni un acte de mendicité, ni un exercice de victimisation, ni une posture idéologique. C’est un acte de responsabilité politique. C’est reconnaître que certaines injustices produisent encore aujourd’hui des effets économiques, sociaux et institutionnels qui ne disparaissent pas simplement avec le passage du temps. C’est aussi rappeler que le droit international évolue constamment et que des revendications autrefois considérées comme irréalistes deviennent parfois, plusieurs décennies plus tard, des principes largement admis.
Il serait donc profondément regrettable que les générations futures découvrent que, pendant que le monde noir construisait les fondements d’une nouvelle architecture internationale de la justice réparatrice, Haïti avait choisi d’observer ce mouvement depuis les marges de l’histoire.
Les jeunes Haïtiens doivent comprendre que les réparations ne concernent pas seulement le passé. Elles concernent leur avenir. Elles interrogent le financement du développement, la reconnaissance internationale, la place du pays dans les grands débats contemporains, la valorisation de son patrimoine historique et sa capacité à redevenir une puissance morale dans les relations internationales.
L’État haïtien devrait donc faire de cette question une priorité permanente de sa diplomatie. Il devrait constituer une commission nationale indépendante réunissant historiens, économistes, juristes, diplomates et représentants de la diaspora afin d’élaborer une doctrine nationale sur les réparations. Il devrait renforcer sa coopération avec les États africains et caribéens engagés dans cette démarche, participer systématiquement aux conférences internationales sur le sujet, soutenir les programmes universitaires spécialisés et inscrire cette revendication dans une stratégie diplomatique de long terme.
L’histoire enseigne que les peuples qui renoncent à défendre leurs droits finissent souvent par voir d’autres écrire leur mémoire à leur place. Haïti ne peut accepter une telle perspective. Son histoire lui impose une responsabilité particulière. Elle ne lui donne pas seulement des droits ; elle lui confère aussi un devoir de leadership.
La véritable question n’est donc plus de savoir si les réparations sont moralement justifiées, historiquement fondées ou juridiquement défendables. Les débats académiques, diplomatiques et politiques démontrent qu’elles occupent désormais une place croissante dans l’agenda international. La véritable interrogation est ailleurs : pourquoi le pays qui incarne le plus puissamment la lutte victorieuse contre l’esclavage semble-t-il avoir renoncé à conduire l’un des plus importants combats de son époque ?
Le plus grand paradoxe de notre temps serait que la première République noire libre et indépendante du monde demeure absente du rendez-vous historique où se redéfinit la justice due aux descendants des peuples réduits en esclavage. Si tel devait être le cas, ce ne serait pas seulement un échec diplomatique. Ce serait une abdication silencieuse de l’État devant son propre héritage, un renoncement à une part essentielle de sa mission historique et une occasion manquée dont les générations futures pourraient légitimement demander des comptes.

