Tribune (3/3)- De la zombification à l’intelligence artificielle : quel usage une société choisit-elle de faire de son savoir ?

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Par Francklyn B. GEFFRARD,

PORT-AU-PRINCE, samedi 25 juillet 2026 (RHINEWS)– À l’heure où l’intelligence artificielle, la robotique et les biotechnologies redessinent l’économie mondiale, la véritable compétition entre les nations ne se joue plus seulement sur les ressources naturelles ou la puissance militaire, mais sur leur capacité à produire, maîtriser et orienter le savoir. Pour Haïti, cette mutation constitue une occasion unique de s’interroger sur la place qu’elle souhaite occuper dans le XXI siècle. Sans renier son héritage culturel ni porter de jugement sur les croyances qui ont façonné son histoire, le pays peut engager une réflexion collective sur la manière de transformer son intelligence, sa créativité et son patrimoine immatériel en moteurs de développement, de liberté et de prospérité.

La véritable leçon de cette comparaison entre les récits de zombification et la révolution de l’intelligence artificielle ne réside pas dans une opposition entre croyances populaires et sciences modernes. Elle invite plutôt à réfléchir au destin que chaque société choisit de donner à son intelligence collective. L’histoire démontre que les peuples ne sont jamais condamnés à demeurer prisonniers de leurs traditions, pas plus qu’ils ne sont tenus d’abandonner leur patrimoine pour entrer dans la modernité. Les civilisations qui ont marqué l’histoire sont précisément celles qui ont su préserver leur identité tout en adaptant leurs connaissances aux défis de leur époque.

Le Japon constitue souvent un exemple cité dans les études sur le développement. Ce pays demeure profondément attaché à ses traditions, à sa spiritualité, à ses arts et à ses valeurs ancestrales, tout en étant devenu l’un des principaux centres mondiaux de la robotique et des technologies de pointe. La Corée du Sud, Singapour ou encore l’Estonie ont également démontré qu’il était possible de construire une économie fondée sur la connaissance sans renoncer à leur identité culturelle. Le progrès scientifique n’exige pas l’effacement des héritages culturels ; il suppose avant tout une orientation résolue vers l’éducation, la recherche et l’innovation.

Pour Haïti, cette réflexion revêt une importance particulière. Première République noire indépendante, la nation haïtienne est née d’une révolution qui a profondément transformé l’histoire universelle. Son patrimoine culturel est d’une richesse exceptionnelle. Sa musique, sa littérature, sa peinture, sa langue, ses traditions religieuses, ses pratiques artistiques et son histoire révolutionnaire constituent un capital immatériel reconnu dans le monde entier. Cette richesse culturelle n’est pas un obstacle au développement scientifique ; elle peut au contraire devenir une source d’inspiration pour une nouvelle génération de chercheurs, d’ingénieurs, d’entrepreneurs et de créateurs.

La difficulté apparaît lorsque certaines connaissances, quelles qu’elles soient, cessent de contribuer à l’émancipation de l’être humain pour devenir des instruments de domination, de peur ou de manipulation. Cette observation ne concerne pas une religion en particulier. Toutes les sociétés ont connu, à différentes périodes de leur histoire, des pratiques qui ont été progressivement abandonnées parce que l’évolution des connaissances, du droit ou de l’éthique les rendait incompatibles avec les valeurs contemporaines. Les progrès de la médecine ont remplacé des traitements autrefois inefficaces. Les avancées du droit ont conduit à l’abolition de l’esclavage. Les découvertes scientifiques ont permis de mieux comprendre des phénomènes autrefois attribués exclusivement au surnaturel. Ce mouvement d’évolution constitue l’une des caractéristiques permanentes de l’histoire humaine.

Dans cette perspective, la question n’est pas de savoir s’il faut opposer les savoirs traditionnels aux savoirs scientifiques. Elle consiste plutôt à déterminer quels types de connaissances permettent aujourd’hui de répondre aux besoins les plus urgents de la société haïtienne. Les défis auxquels le pays est confronté sont immenses : insécurité, pauvreté, faiblesse des infrastructures, difficultés d’accès à l’éducation, vulnérabilité climatique, faible industrialisation, dépendance alimentaire, exode des compétences et fracture numérique. Aucun de ces problèmes ne pourra être résolu sans une mobilisation massive de l’intelligence, de la recherche et de l’innovation.

L’intelligence artificielle offre déjà des perspectives concrètes dans des domaines essentiels. En agriculture, elle peut contribuer à prévoir les rendements, à détecter précocement les maladies des cultures, à optimiser l’irrigation et à améliorer la sécurité alimentaire. En santé, elle peut faciliter le diagnostic de certaines pathologies, renforcer la télémédecine et mieux répartir les ressources médicales. Dans l’éducation, elle permet de personnaliser les apprentissages, de produire des contenus pédagogiques adaptés et d’élargir l’accès au savoir dans les régions les plus isolées. En matière de gestion publique, elle peut renforcer la transparence administrative, améliorer les services aux citoyens et soutenir la lutte contre la corruption grâce à une meilleure exploitation des données.

Ces perspectives ne signifient pas que la technologie remplacera l’être humain. Elles montrent plutôt que les compétences attendues évolueront rapidement. Les emplois de demain exigeront davantage de créativité, de capacité d’analyse, d’esprit critique, de collaboration et de maîtrise des outils numériques. Les pays qui investiront massivement dans l’éducation scientifique, les mathématiques, l’informatique, la robotique, les sciences de l’ingénieur et la recherche disposeront d’un avantage décisif dans l’économie mondiale.

Pour Haïti, cette évolution représente peut-être l’un des plus grands défis de son histoire contemporaine. Pendant longtemps, les ressources naturelles, la position géographique ou la main-d’œuvre constituaient les principaux facteurs de richesse. Désormais, la première ressource stratégique est devenue la connaissance. Les entreprises les plus valorisées au monde ne possèdent pas nécessairement les plus grandes mines ni les plus vastes territoires ; elles produisent des logiciels, des algorithmes, des brevets, des innovations et des services fondés sur le savoir. Cette transformation bouleverse les hiérarchies économiques internationales.

Dans ce contexte, la jeunesse haïtienne représente sans doute la principale richesse du pays. Chaque enfant qui apprend à programmer, à concevoir un robot, à développer une application, à maîtriser les mathématiques, la physique ou les sciences de la vie constitue un investissement pour l’avenir national. Chaque enseignant qui transmet l’esprit critique plutôt que la simple mémorisation contribue à préparer une société capable d’innover. Chaque université qui développe la recherche renforce la souveraineté intellectuelle du pays.

Cette ambition ne suppose pas de rompre avec le passé. Elle implique au contraire de regarder l’héritage culturel avec suffisamment de confiance pour ne pas le considérer comme incompatible avec la modernité. Une culture vivante n’est pas une culture figée. Elle dialogue avec son temps, assimile de nouvelles connaissances et continue de produire des réponses originales aux défis de chaque génération.

La réflexion engagée autour de la zombification conduit finalement à une interrogation plus universelle. Depuis toujours, l’humanité cherche à alléger le poids du travail. Hier, cette aspiration passait par la force animale, les moulins à eau, les machines à vapeur ou les moteurs industriels. Aujourd’hui, elle prend la forme d’algorithmes capables d’apprendre, de robots autonomes et de systèmes intelligents. Demain, d’autres technologies viendront probablement transformer encore davantage notre rapport au travail, à la production et à la connaissance.

Mais aucune innovation, aussi spectaculaire soit-elle, ne répondra à la question essentielle : quel projet de société souhaitons-nous construire ? Les robots pourront accomplir certaines tâches physiques ou intellectuelles, mais ils ne remplaceront ni la conscience morale, ni la responsabilité politique, ni la capacité humaine à définir des valeurs communes. La science peut produire des outils d’une puissance considérable ; elle ne décide pas de l’usage qui en sera fait.

C’est pourquoi la véritable révolution à laquelle Haïti est aujourd’hui appelée n’est peut-être pas uniquement numérique ou technologique. Elle est avant tout intellectuelle. Elle consiste à faire de la connaissance la première richesse nationale, à considérer l’école comme un investissement stratégique plutôt qu’une dépense, à soutenir les chercheurs, les innovateurs, les entrepreneurs et les créateurs, à encourager les jeunes à explorer les sciences sans cesser d’apprécier leur héritage culturel, et à comprendre que la souveraineté du XXIsiècle dépendra autant de la maîtrise des algorithmes que de celle des institutions démocratiques.

La question n’est donc pas de savoir si les récits de zombification appartiennent au passé ou au présent. Elle est de déterminer quel avenir Haïti souhaite écrire. Les nations qui prospèrent sont celles qui utilisent leur intelligence pour accroître la liberté, créer des opportunités, résoudre des problèmes et améliorer la condition humaine. Les connaissances qui traversent le temps sont celles qui permettent de construire plutôt que de soumettre, d’émanciper plutôt que d’asservir, d’éclairer plutôt que d’entretenir la peur.

En définitive, la comparaison entre la zombification et l’intelligence artificielle révèle moins un affrontement entre deux mondes qu’un choix fondamental de civilisation. D’un côté comme de l’autre, il est question de savoir, de pouvoir et de transformation. La différence réside dans la finalité recherchée. Le défi du XXI siècle consiste à mettre l’intelligence humaine au service d’une société où la technologie renforce la dignité plutôt qu’elle ne la diminue, où les traditions demeurent des sources d’identité sans empêcher l’innovation, et où la connaissance devient le principal instrument de la liberté. C’est peut-être dans cet équilibre entre mémoire et modernité que réside l’une des plus grandes promesses de l’avenir d’Haïti.