Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, vendredi 24 juillet 2026 (RHINEWS)– La comparaison entre les récits relatifs à la zombification et les avancées contemporaines de la robotique ne vise ni à opposer brutalement tradition et modernité, ni à hiérarchiser des systèmes de croyances. Elle constitue plutôt une invitation à réfléchir à la finalité du savoir humain. Depuis les premières civilisations, les êtres humains n’ont cessé de produire des connaissances pour résoudre les difficultés de leur existence. Les techniques agricoles, l’écriture, les mathématiques, la médecine, l’astronomie, la navigation, la mécanique, puis l’informatique sont autant de manifestations d’une même capacité : comprendre le monde afin d’agir sur lui. Mais cette faculté n’est jamais neutre. Elle peut servir à protéger ou à dominer, à libérer ou à contraindre, à construire ou à détruire.
Toutes les sociétés possèdent leurs propres formes de savoir. Certaines sont transmises oralement de génération en génération ; d’autres sont codifiées dans des universités, des laboratoires ou des centres de recherche. Les savoirs traditionnels ont permis à des peuples de survivre pendant des siècles grâce à leur connaissance des plantes médicinales, des sols, des saisons, des phénomènes naturels ou des équilibres écologiques. Les savoirs scientifiques modernes, quant à eux, reposent sur une méthode fondée sur l’observation, l’expérimentation, la vérification indépendante et la possibilité de remettre constamment les connaissances en question. Les deux univers ne sont pas nécessairement incompatibles ; ils répondent souvent à des logiques différentes.
La question essentielle devient alors celle de l’orientation du savoir. Dans quel but mobilise-t-on l’intelligence humaine ? Que cherche-t-on à produire ? Quelles conséquences ces connaissances entraînent-elles pour les individus et pour la société ?
Les récits populaires associés à la zombification évoquent souvent des personnes privées de leur autonomie et contraintes d’exécuter des travaux agricoles, de surveiller des plantations, de garder des commerces ou d’accomplir diverses tâches répétitives. Il importe de rappeler qu’il s’agit de représentations issues de traditions orales et de témoignages dont la réalité matérielle demeure discutée par les chercheurs. Toutefois, même en les considérant comme des constructions culturelles, ces récits révèlent une interrogation universelle : l’être humain peut-il être transformé en simple outil de production ?
Cette question n’est pas propre à Haïti. Elle traverse toute l’histoire de l’humanité. Les empires antiques, les sociétés esclavagistes, les régimes totalitaires et certaines formes d’exploitation économique ont, chacun à leur manière, cherché à réduire des individus à leur seule utilité productive. Derrière des contextes historiques très différents apparaît une même tentation : augmenter la production en diminuant la liberté de ceux qui produisent.
La révolution industrielle a progressivement déplacé cette logique. Avec l’invention des machines à vapeur, des métiers mécaniques, des chaînes de montage puis des ordinateurs, les sociétés industrialisées ont commencé à remplacer une partie de la force musculaire humaine par des dispositifs mécaniques. Ce processus s’est accéléré au cours des dernières décennies avec l’émergence de l’intelligence artificielle.
Aujourd’hui, les laboratoires de recherche et les grandes entreprises technologiques développent des robots capables de marcher, de manipuler des objets, de reconnaître leur environnement, de dialoguer avec des humains, d’apprendre certaines tâches et d’effectuer des opérations complexes avec une précision remarquable. Dans les usines automobiles, des bras robotisés assemblent des milliers de pièces chaque jour avec une régularité inaccessible à l’être humain. Dans les exploitations agricoles, des tracteurs autonomes guidés par satellite préparent les sols, des drones analysent l’état des cultures, des capteurs évaluent l’humidité des terres et des robots cueillent certains fruits avec une précision croissante. Dans les hôpitaux, des systèmes robotisés assistent les chirurgiens lors d’interventions délicates tandis que des algorithmes contribuent à détecter certaines maladies à partir d’images médicales.
Les robots humanoïdes constituent une nouvelle étape de cette évolution. Leur objectif n’est pas seulement d’exécuter des gestes mécaniques, mais aussi d’interagir avec leur environnement de manière suffisamment souple pour assister les êtres humains dans des tâches variées. Certaines entreprises imaginent déjà leur utilisation dans les maisons de retraite, les hôpitaux, les entrepôts, les chantiers ou les interventions en milieu dangereux. D’autres travaillent sur des robots capables d’aider les personnes handicapées ou âgées à accomplir les gestes du quotidien.
Cette transformation répond à une logique fondamentalement différente de celle que suggèrent les récits de zombification. Au lieu de chercher à disposer d’une main-d’œuvre humaine privée de volonté, la recherche scientifique tente de créer des outils capables d’effectuer certaines tâches sans mobiliser directement un être humain. Le travail est transféré vers la machine plutôt que vers un individu réduit à l’obéissance. Ce déplacement représente l’une des mutations majeures de l’histoire économique.
La surveillance constitue un autre exemple révélateur. Dans les récits populaires, certaines personnes dites zombifiées auraient été utilisées pour garder des plantations, des habitations ou des commerces. Aujourd’hui, ces fonctions sont largement assurées par des caméras intelligentes, des détecteurs de mouvement, des systèmes d’alarme connectés et des logiciels capables d’analyser automatiquement des images en temps réel. Depuis un téléphone portable, un propriétaire peut observer son domicile situé à plusieurs milliers de kilomètres, recevoir une alerte instantanée lorsqu’un mouvement inhabituel est détecté et conserver des enregistrements consultables à tout moment. Ce qui nécessitait autrefois une présence humaine permanente est désormais accompli par des dispositifs technologiques dont le coût diminue progressivement.
L’agriculture offre sans doute la comparaison la plus saisissante. Pendant des millénaires, elle a reposé presque exclusivement sur la force physique. Les récoltes dépendaient de la capacité des hommes, des femmes et des animaux à travailler la terre pendant de longues heures. Aujourd’hui, dans plusieurs régions du monde, des exploitations agricoles utilisent des systèmes automatisés capables de semer, irriguer, fertiliser et récolter avec une précision exceptionnelle. L’intelligence artificielle analyse les données météorologiques, détecte les maladies des plantes avant qu’elles ne soient visibles à l’œil nu et optimise l’utilisation de l’eau ou des engrais. Cette évolution ne supprime pas entièrement le travail humain, mais elle modifie profondément sa nature. L’agriculteur devient de plus en plus un gestionnaire de données, un technicien et un décideur plutôt qu’un simple exécutant de travaux physiques.
Cette comparaison invite à une réflexion plus générale sur la notion même de progrès. Le progrès ne consiste pas uniquement à inventer des technologies plus sophistiquées ; il réside également dans la capacité d’une société à orienter ses connaissances vers l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de sa population. Une invention n’est véritablement porteuse de progrès que lorsqu’elle contribue à accroître la dignité humaine, à réduire les souffrances inutiles et à ouvrir de nouvelles possibilités de développement.
Cependant, il serait illusoire de présenter l’intelligence artificielle comme une solution dépourvue de risques. Chaque révolution technologique s’accompagne de nouvelles interrogations. Les métiers les plus répétitifs sont aujourd’hui les premiers concernés par l’automatisation. Des économistes estiment que des millions d’emplois pourraient être profondément transformés, tandis que d’autres soulignent que de nouvelles professions apparaîtront parallèlement. L’histoire économique montre que les grandes innovations détruisent souvent certains emplois tout en en créant d’autres, mais cette transition peut être longue et douloureuse pour les travailleurs qui ne disposent pas des compétences nécessaires pour s’adapter.
L’intelligence artificielle soulève également des questions relatives à la protection de la vie privée, à la concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques entreprises, aux biais algorithmiques, à la désinformation et à l’utilisation militaire de systèmes autonomes. Les mêmes outils capables d’améliorer la médecine peuvent aussi servir à surveiller massivement des populations ou à influencer des comportements à grande échelle. Là encore, la technologie ne possède pas de morale intrinsèque. Elle reflète les intentions de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent.
Cette réalité conduit à dépasser les oppositions simplistes. Il ne s’agit pas de célébrer aveuglément la technologie ni de condamner indistinctement les traditions. L’enjeu consiste plutôt à examiner la manière dont chaque société mobilise son intelligence collective. Les connaissances, qu’elles soient héritées des générations passées ou produites dans les laboratoires contemporains, acquièrent leur véritable valeur à travers les usages qui en sont faits. La véritable richesse d’une nation ne réside donc pas uniquement dans les savoirs qu’elle possède, mais dans la capacité de ses institutions, de ses chercheurs, de ses éducateurs et de ses citoyens à orienter ces savoirs vers le bien commun, le respect de la dignité humaine et la construction d’un avenir plus libre.

