Devoir de mémoire
PORT-AU-PRINCE, mardi 29 juillet 2025 (RHINEWS)- Ce 29 juillet 2025 marque le soixante-septième anniversaire de la création du corps des Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN), tristement célèbres sous le nom de « tontons macoutes ». Fondée en 1958 par François Duvalier, cette milice paramilitaire a incarné l’une des formes les plus brutales de la terreur d’État en Haïti. Jusqu’à la chute du régime le 7 février 1986, les tontons macoutes ont été responsables d’innombrables exactions : arrestations arbitraires, tortures, vols, viols, assassinats, disparitions, commis dans une impunité totale. Ils n’étaient pas des agents de sécurité au service du peuple, mais les exécuteurs de la volonté d’un président à vie qui, pour asseoir son pouvoir personnel, a créé une machine à réprimer, à intimider, à soumettre.
Organisés comme une police parallèle dépendant directement du chef de l’État, les tontons macoutes assuraient la surveillance des villes, des campagnes, des frontières, aux côtés de l’armée régulière, tout en servant d’outil de contrôle social. L’arrêté présidentiel du 7 novembre 1961 leur attribue des pouvoirs exceptionnels, sans encadrement judiciaire, sans contrôle parlementaire, sans mécanismes de reddition de comptes. Leurs crimes n’étaient jamais punis, ou tout au plus sanctionnés par une « dégradation » administrative, rarement appliquée. Ce corps, sans traitement régulier, puisait ses revenus dans la prédation directe de la population. Il recrutait sans discrimination sociale : bourgeois, petits commerçants, paysans, chômeurs des bidonvilles… tous pouvaient devenir macoutes. Ce qui unifiait ces recrues, c’était l’adhésion ou la soumission à un système de pouvoir fondé sur la peur, la délation et la récompense du silence.
La terreur s’était alors installée dans les esprits comme une règle de survie. Chacun surveillait l’autre. Une critique du régime suffisait pour disparaître. Les lieux d’incarcération et de torture comme Fort-Dimanche symbolisaient l’anéantissement de la dissidence. On ne sortait pas vivant de Fort-Dimanche, à moins d’être exilé. Pendant 29 ans, entre 1957 et 1986, aucune tentative de renversement du régime n’a abouti. Le président à vie avait bâti un système de contrôle total, étendu, redouté et fidèle.
Quand le régime de Jean-Claude Duvalier s’effondre en février 1986, la colère populaire se déchaîne. En l’absence d’un système judiciaire fonctionnel, les tontons macoutes deviennent les cibles d’une justice de rue : supplices du collier, lynchages, pillages. C’est le « déchoukage » : l’arrachage d’un pouvoir qui n’avait jamais rendu de comptes. L’armée, également victime des humiliations subies sous le régime des Duvalier, n’intervient pas. Elle laisse faire. Mieux encore, elle prend les rênes du pouvoir à travers un Conseil National de Gouvernement (CNG), formé de hauts gradés et de civils cooptés. La dictature s’effondre, mais l’État macoute, dans sa structure et dans ses réflexes, ne disparaît pas.
Trente-neuf ans après la chute du régime, l’esprit macoute n’a jamais vraiment quitté la scène politique haïtienne. Car le macoutisme n’est pas seulement une affaire d’hommes en chemises bleues armés de machettes. C’est une culture politique : celle de l’intolérance absolue, de la répression comme mode de gouvernance, de la confusion entre autorité et violence, de l’impunité érigée en principe de pouvoir. C’est un système qui ne tolère aucune opposition, aucune critique, aucune voix dissonante. Et ce système a muté. Aujourd’hui, les tontons macoutes ne sont plus. Mais leur place est occupée par des groupes armés qui reproduisent, avec des moyens modernes, la même logique de terreur. Ces gangs, qui contrôlent des portions entières du territoire, disposent de la complicité de certains membres du secteur privé, de la classe politique et même de partenaires internationaux. Ils reçoivent les armes, les munitions, la logistique. Ils sont protégés par des réseaux d’impunité. Ils brûlent, violent, kidnappent, massacrent. Leurs crimes rappellent tragiquement ceux des tontons macoutes : arbitraires, sadiques, impunis.
La commémoration du 67e anniversaire de la naissance des tontons macoutes devrait donc être un moment de devoir de mémoire. Un rappel historique pour comprendre ce qu’a été la terreur d’État sous les Duvalier. Mais aussi un miroir tendu à notre présent. Car le macoutisme ne se limite pas au passé. Il est dans nos institutions affaiblies, dans la peur du citoyen, dans l’absence de justice, dans la culture de l’intimidation et de la violence qui gangrène l’espace politique haïtien. Rompre avec cet héritage ne peut pas être une simple déclaration symbolique. Cela exige une justice véritable, une réforme en profondeur de l’État, une mémoire historique assumée, une éducation civique reconstruite.
On ne pourra sortir du cycle de la terreur qu’en brisant le pacte d’impunité qui lie le passé au présent. Le 29 juillet n’est pas seulement une date à commémorer. C’est un avertissement à ne pas oublier.

