Religion et technologie-La Bible numérique est-elle moins sacrée ? Entre prudence spirituelle, hypocrisie institutionnelle et défi technologique dans les Églises du XXIe siècle…

Screenshot

Par Francklyn B. Geffrard,

MIAMI, mercredi 10 juin 2026 (RHINEWS)– Dans certaines églises, la scène est devenue presque banale. Un fidèle sort son téléphone intelligent ou sa tablette pour suivre la lecture biblique du jour. Immédiatement, des regards désapprobateurs se tournent vers lui. Dans certains cas, une remarque lui est adressée. Dans d’autres, un responsable lui rappelle que la Bible devrait être lue sur un support papier. Parfois, l’utilisation d’un téléphone pendant le culte est tout simplement interdite, même lorsqu’il sert exclusivement à consulter les Écritures ou à suivre les cantiques.

Pourtant, au même moment, le prédicateur s’exprime à travers un microphone sans fil connecté à une console numérique sophistiquée. Plusieurs caméras enregistrent ou diffusent le culte en direct sur Facebook, YouTube, Instagram, X ou TikTok. Les annonces de l’église circulent par WhatsApp. Les dons et les offrandes sont parfois recueillis à travers des applications bancaires ou des plateformes de paiement électronique. Les sermons sont archivés sur Internet et consultables depuis n’importe quel coin du monde. Cette réalité soulève une interrogation légitime : pourquoi certaines technologies seraient-elles acceptables lorsqu’elles servent l’institution religieuse ou ses dirigeants, mais problématiques lorsqu’elles sont utilisées par les fidèles pour lire la Bible ou participer au culte ?

La question mérite d’être examinée avec sérieux, sans caricature et sans passion excessive. Car il ne s’agit pas de défendre aveuglément toutes les innovations technologiques ni de condamner systématiquement ceux qui s’en méfient. Il s’agit plutôt de réfléchir à la cohérence de certaines positions, à la lumière de l’histoire, de la théologie, des transformations technologiques et des défis de notre époque.

L’un des paradoxes les plus frappants de ce débat est que la technologie n’a jamais été étrangère à l’histoire du christianisme. Bien au contraire. Depuis ses origines, la transmission du message biblique a été intimement liée aux innovations disponibles dans chaque époque. Les premiers textes bibliques circulaient sous forme de rouleaux de papyrus. Plus tard, ils furent recopiés sur des parchemins. Puis vint l’invention du codex, ancêtre du livre moderne, qui facilita considérablement la consultation des textes. Des siècles plus tard, l’imprimerie révolutionna la diffusion des Écritures. Grâce aux presses de Gutenberg, la Bible put être reproduite à grande échelle et devenir progressivement accessible à un nombre croissant de croyants.

À l’époque, cette révolution technologique ne fit pas l’unanimité. Comme toute innovation majeure, elle suscita des résistances, des inquiétudes et des débats. Pourtant, avec le recul, il apparaît évident que l’imprimerie a joué un rôle déterminant dans l’expansion du christianisme, dans l’alphabétisation des populations et dans la démocratisation de l’accès aux textes sacrés. Sans elle, la diffusion mondiale de la Bible aurait été beaucoup plus lente et plus limitée.

Cette réalité conduit à une première réflexion essentielle. La Bible a changé plusieurs fois de support au cours de son histoire. Ce qui est demeuré constant n’est pas le matériau utilisé pour la porter, mais le message qu’elle contient. Le passage du rouleau au codex, puis du manuscrit au livre imprimé, n’a pas altéré la nature du texte biblique. Dès lors, pourquoi le passage du papier à l’écran serait-il perçu par certains comme une menace spirituelle intrinsèque ? En quoi la parole biblique perdrait-elle sa valeur parce qu’elle apparaît sur une tablette plutôt que sur une page imprimée ?

Il serait toutefois injuste d’écarter d’un revers de main les préoccupations exprimées par certains responsables religieux. Le téléphone intelligent n’est pas seulement une Bible numérique. Il est aussi une porte ouverte vers les réseaux sociaux, les messages instantanés, les vidéos, les jeux et une infinité de distractions. Ceux qui mettent en garde contre l’omniprésence des écrans pendant les cultes soulignent un risque réel. Dans une société où l’attention devient une ressource rare, préserver des espaces de concentration et de recueillement n’est pas une préoccupation dénuée de sens.

Mais cette observation, aussi pertinente soit-elle, ne règle pas entièrement le problème. Une distraction potentielle n’est pas une distraction certaine. Posséder un téléphone pendant un culte ne signifie pas nécessairement naviguer sur les réseaux sociaux. De même, tenir une Bible papier entre ses mains ne garantit pas automatiquement une attention parfaite. L’esprit humain a toujours été capable de s’évader, avec ou sans technologie. Bien avant l’apparition des téléphones intelligents, certains fidèles rêvassaient déjà pendant les sermons, regardaient ailleurs ou pensaient à leurs préoccupations quotidiennes. Le véritable défi n’est donc pas uniquement technologique. Il touche à la discipline personnelle, à la maturité spirituelle et à la capacité de concentration.

C’est précisément à ce niveau qu’apparaît parfois une forme d’infantilisation subtile des fidèles. Lorsque des adultes responsables sont systématiquement traités comme des individus incapables de faire un usage approprié des outils qu’ils possèdent, la frontière entre accompagnement pastoral et contrôle excessif devient floue. Une communauté religieuse a évidemment le droit d’établir certaines règles pour préserver l’ordre et le respect du culte. Mais lorsqu’une interdiction absolue remplace l’éducation, la responsabilisation et le discernement, il est légitime de s’interroger sur les motivations réelles qui sous-tendent cette démarche.

Cette interrogation devient encore plus pertinente lorsqu’on observe la manière dont la technologie est utilisée par les institutions religieuses elles-mêmes. L’immense majorité des églises contemporaines dépendent aujourd’hui d’équipements technologiques sophistiqués. Les microphones, les haut-parleurs, les systèmes de sonorisation numériques, les projecteurs, les écrans géants, les ordinateurs, les caméras et les plateformes de diffusion sont devenus des composantes ordinaires de la vie ecclésiale.

Il est intéressant de rappeler qu’autrefois, un prédicateur devait littéralement s’égosiller pour être entendu par son auditoire. Dans les grands rassemblements, la fatigue vocale faisait partie intégrante de l’exercice du ministère. L’invention du microphone a profondément modifié cette réalité. Aujourd’hui, il suffit de projeter sa voix avec modération ; le système de sonorisation se charge du reste. Pourtant, certains prédicateurs continuent paradoxalement à crier avec une intensité disproportionnée, créant parfois davantage de bruit que de clarté, au risque d’assourdir ceux qu’ils cherchent à édifier. Ce détail illustre une vérité plus large : l’existence d’un outil ne garantit ni son bon usage ni son mauvais usage. Tout dépend de la manière dont il est employé.

Le même raisonnement devrait s’appliquer aux téléphones intelligents et aux tablettes. Ces appareils peuvent distraire, certes. Mais ils peuvent aussi permettre à un fidèle de consulter plusieurs traductions bibliques, d’accéder à des dictionnaires, de prendre des notes, de suivre un plan de lecture ou de rechercher rapidement une référence citée pendant une prédication. Dans certains contextes, ils facilitent même l’accès aux Écritures pour des personnes malvoyantes grâce aux fonctions d’agrandissement du texte ou de lecture audio.

Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on considère le rôle des réseaux sociaux dans l’activité religieuse contemporaine. De nombreuses églises investissent massivement dans leur présence numérique. Elles diffusent leurs cultes en direct, publient des enseignements quotidiens, organisent des campagnes d’évangélisation en ligne et utilisent les algorithmes des plateformes pour toucher de nouveaux publics. Les mêmes appareils qui seraient parfois considérés comme inappropriés dans les mains d’un fidèle deviennent alors des instruments privilégiés d’évangélisation lorsqu’ils servent la mission institutionnelle.

La question se pose avec une acuité particulière lorsqu’il s’agit des finances religieuses. Les paiements mobiles, les virements bancaires et les plateformes numériques de dons sont aujourd’hui largement utilisés dans de nombreuses communautés chrétiennes. Peu de responsables dénoncent ces outils comme incompatibles avec la foi. Au contraire, ils sont souvent présentés comme des moyens modernes et efficaces de soutenir l’œuvre religieuse. Cette situation nourrit inévitablement une impression de deux poids, deux mesures. Si la technologie peut être bénie lorsqu’elle facilite la collecte des offrandes ou la diffusion des sermons, pourquoi deviendrait-elle suspecte lorsqu’elle facilite la lecture de la Bible ?

Pour comprendre l’arrière-plan de ce débat, il est utile de replacer la question dans l’histoire plus large des révolutions industrielles. Chaque grande transformation technologique a suscité son lot de peurs, d’espoirs et de controverses. La première révolution industrielle a mécanisé la production et révolutionné les transports. La deuxième a introduit l’électricité, le téléphone et la radio. La troisième a donné naissance à l’informatique et à Internet. Aujourd’hui, la quatrième révolution industrielle se caractérise par l’intelligence artificielle, l’automatisation, la robotique avancée et l’exploitation massive des données.

À chacune de ces étapes, les religions ont été contraintes de s’adapter. Elles ont parfois résisté. Elles ont parfois adopté avec enthousiasme certaines innovations. Mais elles n’ont jamais pu ignorer durablement les transformations de leur environnement. Les trains, les automobiles, les radios, les télévisions, les ordinateurs et Internet ont profondément modifié la manière dont les croyants communiquent, apprennent, travaillent et pratiquent leur foi.

L’intelligence artificielle constitue aujourd’hui la nouvelle frontière de cette évolution. Elle soulève des questions fascinantes et inquiétantes à la fois. D’un côté, elle peut faciliter la traduction des textes bibliques, améliorer l’accessibilité des ressources théologiques et enrichir l’enseignement religieux. De l’autre, elle peut contribuer à la diffusion de fausses informations, à la manipulation des contenus ou à une dépendance accrue envers les technologies numériques. Comme les innovations qui l’ont précédée, elle n’est ni intrinsèquement bonne ni intrinsèquement mauvaise. Son impact dépendra largement de l’usage que les individus et les institutions choisiront d’en faire.

L’histoire enseigne également une autre leçon importante : les sociétés ont souvent tendance à surestimer les dangers immédiats des nouvelles technologies tout en sous-estimant leurs bénéfices à long terme. L’imprimerie, la radio, la télévision et Internet ont toutes été accusées à un moment ou à un autre de menacer la culture, la morale ou la religion. Certaines critiques se sont révélées pertinentes. D’autres se sont avérées excessives. Cette expérience historique invite à la prudence, mais aussi à l’humilité.

Car il existe un risque inverse souvent négligé : celui de transformer la prudence en idéologie du refus. Une méfiance systématique envers toute innovation peut conduire à isoler progressivement les communautés religieuses des réalités de leur époque. Or les jeunes générations grandissent dans un univers profondément numérique. Elles étudient, travaillent, communiquent et s’informent à travers des outils technologiques omniprésents. L’enjeu n’est donc pas de prétendre que ce monde n’existe pas. L’enjeu consiste à apprendre à y vivre de manière responsable.

Cela ne signifie pas que tout ce que la révolution numérique produit doit être adopté sans discernement. Bien au contraire. La dépendance aux écrans, la désinformation, la surveillance numérique, la polarisation des débats publics et l’économie de l’attention constituent des défis réels. Les croyants, comme l’ensemble des citoyens, doivent développer une véritable culture du discernement technologique. Refuser l’adoration naïve du progrès est aussi nécessaire que refuser sa diabolisation systématique.

Le véritable équilibre réside probablement dans une approche fondée sur la responsabilité plutôt que sur l’interdiction généralisée. Une église peut encourager ses membres à utiliser leurs appareils avec respect pendant les cultes. Elle peut rappeler l’importance de la concentration et du recueillement. Elle peut enseigner les dangers d’une utilisation compulsive des écrans. Mais elle peut aussi reconnaître qu’une Bible numérique demeure une Bible, qu’un support électronique n’altère pas le caractère sacré du texte et qu’un fidèle adulte est capable, dans bien des cas, d’exercer son propre discernement.

Au fond, le débat sur les téléphones intelligents dans les lieux de culte dépasse largement la question des écrans. Il révèle des tensions plus profondes concernant l’autorité, la modernité, la liberté individuelle et la place de la religion dans un monde en mutation rapide. Il interroge également la cohérence de certaines pratiques institutionnelles. Car lorsque ceux qui condamnent certains usages technologiques bénéficient eux-mêmes quotidiennement des avantages offerts par ces mêmes technologies, la critique risque de perdre en crédibilité.

La foi chrétienne a traversé des siècles de bouleversements politiques, scientifiques, culturels et technologiques. Elle a survécu à l’invention de l’imprimerie, à la révolution industrielle, à l’apparition de la radio, de la télévision et d’Internet. Rien n’indique qu’elle soit menacée par le simple fait qu’un croyant lise désormais les Écritures sur une tablette ou un téléphone. La véritable question n’est peut-être pas de savoir si la Bible est consultée sur du papier ou sur un écran. La véritable question est de savoir comment les communautés religieuses peuvent accompagner les transformations de leur temps sans sacrifier leurs convictions fondamentales, tout en évitant que la prudence ne devienne un prétexte à la domination, au contrôle excessif ou à l’hypocrisie institutionnelle.

Une technologie n’est jamais un substitut à la foi. Mais la foi n’a jamais eu pour vocation de s’opposer systématiquement à la technologie. Entre fascination aveugle et rejet dogmatique, il existe une voie plus exigeante : celle du discernement, de la cohérence et de la responsabilité. C’est probablement sur ce terrain que les Églises du XXIe siècle devront relever l’un de leurs défis les plus importants.