Crise de l’éthique en Haïti et en Afrique: MOJES appelle à opposer l’intégrité à la corruption…

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PORT-AU-PRINCE, mercredi 10 juin 2026 (RHINEWS) – Le Mouvement Justice, Solidarité et Éthique (MOJES) a rendu public un texte de réflexion intitulé Le Paradoxe du Labyrinthe Éthique, dans lequel l’auteure togolaise Farida Bemba Nabourema soutient que les sociétés contemporaines, notamment en Afrique et en Haïti, sont confrontées à une crise profonde où « le vice devient rentable » tandis que « la vertu devient ruineuse », créant un environnement qui récompense la corruption et pénalise l’intégrité.

Diffusé par le MOJES dans le cadre de son plaidoyer en faveur de l’éthique dans la vie publique, le document est précédé d’une note introductive dans laquelle l’organisation réaffirme que l’éthique doit constituer « une condition » et « un pilier fondamental » de l’action politique afin que celle-ci puisse véritablement servir le bien-être collectif et la dignité nationale. Le mouvement rappelle également son mot d’ordre : « VIN SÈVI LETA pou Rebati Ayiti » (« Venez servir l’État pour reconstruire Haïti »).

Dans cette introduction, le MOJES affirme que plusieurs responsables politiques ont rejeté cette vision parce qu’ils « refusent d’assumer l’utilisation de la politique pour construire un État serviteur » et demeurent, selon l’organisation, dans une logique consistant à utiliser l’appareil étatique à des fins personnelles ou partisanes. Le mouvement critique également la gouvernance haïtienne de ces dernières années, évoquant notamment la période ayant suivi la présidence de Jovenel Moïse ainsi que la situation actuelle du pays.

Dans son essai, Farida Bemba Nabourema choisit d’illustrer son propos à travers l’histoire d’un fonctionnaire ouest-africain d’une quarantaine d’années, père de trois enfants, qui refuse systématiquement les pots-de-vin malgré les difficultés économiques auxquelles sa famille est confrontée. Tandis que ses collègues s’enrichissent, construisent des maisons et offrent à leurs enfants une éducation privilégiée, lui rentre chaque soir à pied faute de moyens pour acheter du carburant. Lorsque son épouse lui demande si l’honnêteté permet de nourrir les enfants, il reste sans réponse. Selon l’auteure, « c’est dans cet espace de silence, entre ce qu’il veut être et ce que le monde lui permet d’être, que se joue l’une des crises les plus profondes de notre époque : la crise de l’éthique ».

L’auteure explique qu’elle ne souhaite pas aborder l’éthique comme une simple abstraction philosophique, mais comme « un champ de bataille » où se définissent quotidiennement les contours des humanités individuelles et collectives. Selon elle, les sociétés marquées par « des décennies d’oppression systémique, de pillage colonial, de dictatures entretenues et de néolibéralisme débridé » ne souffrent pas seulement d’un manque de vertu, mais d’un système conçu de telle manière que « le vice soit rentable et la vertu ruineuse ».

S’appuyant sur les travaux de l’historien guyanien Walter Rodney, l’auteure affirme que le colonialisme n’a pas seulement produit un sous-développement économique, mais a également provoqué une déstructuration morale durable. Elle écrit que ce processus a remplacé des systèmes de responsabilité communautaire par « des hiérarchies fondées sur la servitude, la délation et la cooptation », semant ainsi les bases d’une confusion éthique persistante.

Farida Bemba Nabourema mobilise également les analyses du penseur martiniquais Frantz Fanon. Citant Les Damnés de la Terre, elle soutient que la colonisation a constitué une « conquête des consciences » et que la décolonisation ne peut être uniquement politique ou économique. Selon elle, l’échec à mener cette transformation profonde explique en partie pourquoi les sociétés contemporaines se retrouvent dans « une situation vertigineuse où la transgression de l’éthique est non seulement tolérée, mais souvent célébrée ».

L’auteure observe que dans de nombreux pays, des responsables politiques corrompus continuent d’être admirés tandis que des militants intègres sont emprisonnés ou contraints à l’exil. Elle évoque également les milieux professionnels où ceux qui refusent de falsifier des documents sont marginalisés alors que ceux qui couvrent les abus de leurs supérieurs progressent rapidement dans leur carrière. À ses yeux, ces situations ne relèvent pas du hasard mais constituent « le résultat d’un conditionnement long, patient, systématique, qui a inversé la hiérarchie des valeurs ».

L’essai cite aussi Steve Biko, figure majeure de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Selon l’auteure, Biko avait compris que « la libération politique sans libération psychologique était une illusion dangereuse ». Elle reprend son idée selon laquelle le système d’oppression le plus puissant est celui qui convainc les individus de leur propre infériorité. Dans cette perspective, une société longtemps gouvernée par la prédation finit par intégrer cette prédation comme norme sociale. « À ce stade, l’oppression n’a même plus besoin de se maintenir par la coercition brute. Elle se perpétue par le consentement des opprimés eux-mêmes », écrit-elle.

L’auteure distingue ensuite deux niveaux de la crise éthique. Le premier est celui de « la corruption des puissants », définie comme le choix délibéré des élites politiques et économiques de détourner les ressources publiques et de trahir les mandats qui leur ont été confiés. « Cette forme de corruption est un acte politique. Elle est criminelle et elle doit être nommée comme telle », affirme-t-elle.

Le second niveau concerne ce qu’elle appelle « la compromission des faibles ». Elle cite notamment le père de famille qui verse un pot-de-vin pour éviter une saisie injuste, la femme qui accepte une faveur humiliante pour obtenir un emploi indispensable à sa survie ou encore l’étudiant qui achète un diplôme parce que toutes les autres voies lui ont été fermées. Selon elle, cette forme de corruption « n’est pas d’abord une défaillance morale individuelle » mais « le symptôme d’un effondrement structurel ».

Au cœur de son analyse se trouve ce qu’elle nomme « le paradoxe du labyrinthe éthique ». « Nous vivons dans un système dans lequel la corruption engendre les conditions qui rendent la corruption rationnelle, et dans lequel l’honnêteté engendre les conditions qui rendent l’honnêteté insoutenable », écrit-elle. À ses yeux, ce mécanisme produit une spirale autoalimentée qui pousse les individus à agir contre leurs propres convictions morales.

Reprenant le concept de « double conscience » développé par W.E.B. Du Bois, l’auteure estime que les sociétés contemporaines connaissent désormais une « double conscience éthique », dans laquelle les individus savent ce qui est juste, le désirent et le ressentent, mais se voient contraints d’agir autrement sous l’effet des pressions économiques, sociales ou institutionnelles. Elle décrit cette situation comme « épuisante » et souvent « silencieusement dévastatrice ».

Malgré ce constat, Farida Bemba Nabourema affirme que « les labyrinthes, même les plus complexes, ont des sorties ». Elle cite l’ancien président burkinabè Thomas Sankara, qui exhortait les Africains à « oser inventer l’avenir », ainsi que Patrice Lumumba, présenté comme un dirigeant ayant choisi de dire la vérité malgré les risques encourus. Selon elle, ces figures considéraient l’éthique non comme un instrument de survie politique, mais comme un élément constitutif de leur identité.

L’auteure plaide enfin pour une reconstruction de l’éthique à partir des traditions africaines de responsabilité, de réciprocité et de recherche du bien commun. S’inspirant des travaux de Ngugi wa Thiong’o sur la décolonisation des imaginaires, elle estime que le renouveau moral ne peut reposer uniquement sur des modèles institutionnels importés de l’extérieur. « Ce que nous devons construire aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des institutions plus transparentes, des lois plus sévères contre la corruption ou des mécanismes de redevabilité plus robustes », écrit-elle. « Ce que nous devons construire, c’est une culture dans laquelle l’éthique redevient désirable, dans laquelle être intègre est perçu comme une force et non comme une faiblesse. »

Concluant son texte par une référence au fonctionnaire présenté au début de son récit, Farida Bemba Nabourema soutient que chaque geste d’intégrité conserve une portée politique et morale. « Dans une société qui se normalise autour du vice, chaque acte d’intégrité, même silencieux, même solitaire, même invisible, est une forme de résistance », affirme-t-elle. Selon l’auteure, la vocation de l’éthique dans les périodes de crise n’est pas nécessairement d’assurer la victoire, mais de « refuser la capitulation ».