ÉDITORIAL:
Par Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, dimanche 30 novembre 2025 (RHINEWS)- La crise politique haïtienne, que beaucoup s’obstinent encore à décrire comme un dysfonctionnement institutionnel ordinaire, s’apparente aujourd’hui à une opération méthodique de privatisation de l’État par une élite économique qui confond la République avec un actif financier. Ce phénomène n’a rien de nouveau. Ce qui est inédit, c’est son ampleur, sa désinhibition et le niveau de complicité assumée de la classe politique comme d’une diplomatie étrangère qui, loin de défendre la souveraineté et la stabilité, agit désormais comme le bras armé d’intérêts privés régionaux.
Depuis des mois, des centaines de milliers de dollars sont mobilisés dans les circuits informels de lobbying, de pressions diplomatiques et de tractations occultes, uniquement pour maintenir la mainmise d’une poignée d’hommes et de femmes d’affaires sur l’appareil exécutif. Pendant ce temps, la majorité de la population, confinée à la misère systémique, voit son État devenir un dispositif au service des privilégiés et non un instrument de protection collective.
Depuis août 2025, l’État haïtien fonctionnant sous un exécutif bicéphale composé d’un chef de gouvernement et d’une présidence collégiale de neuf membres, dont sept disposent d’un droit de vote et deux d’un statut d’observateurs, est désormais contrôlé par deux éléments issus du secteur privé des affaires. Dans cet espace institutionnel déjà fragile, une constante s’impose : un seul conseiller-président, Fritz Alphonse Jean, refuse obstinément que les centres névralgiques de l’exécutif soient capturés par les secteurs privés des affaires, régulièrement accusés d’avoir participé à l’effondrement du pays, à l’érosion de ses institutions et à la marchandisation des décisions publiques. Cette position, minoritaire mais ferme, a fait de lui une cible.
Les représailles n’ont pas tardé. Des diplomates américains et canadiens, rompant avec les obligations strictes posées par la Convention de Vienne de 1961- notamment l’article 41, qui interdit aux agents diplomatiques toute ingérence dans les affaires intérieures de l’État accréditaire — ont exercé sur lui des pressions directes, allant jusqu’à l’annulation de son visa. Ils l’ont accusé sans preuve de soutenir des gangs terroristes, puis menacé de sanctions personnelles si son projet de limoger le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé n’était pas abandonné.
Cette intervention extérieure constitue non seulement une violation manifeste du droit international, mais un affront direct à la dignité de la fonction présidentielle bien que collégiale, déjà fragilisée par l’extrême dépendance d’une partie de ses membres. Au-delà du CPT, c’est l’e semble de la nation qui est humiliée.
La réaction interne à cette agression diplomatique aurait pu être l’occasion de réaffirmer la souveraineté nationale, d’appliquer la doctrine de non-ingérence et de rappeler fermement aux partenaires étrangers que la politique haïtienne doit être définie en Haïti, selon les intérêts d’Haïti. Deux membres du Conseil — Edgard Leblanc et Leslie Voltaire- ont manifesté un soutien apparent à la position nationale défendue par Fritz Alphonse Jean.
Mais pour le reste, la lâcheté a prévalu. L’actuel coordonateur du CPT, Laurent Saint-Cyr, lui-même issu du milieu économique qu’on accuse de noyauter l’État, a choisi de se ranger du côté du premier ministre Fils-Aimé, préférant la docilité à la défense de la Convention de Vienne, la complaisance à la souveraineté, l’allégeance aux intérêts étrangers à l’honneur de sa charge publique. Un visa vaut-il plus qu’Haïti?
Ce ralliement n’a rien d’un geste isolé. Il témoigne d’une vérité crue : une grande partie de la classe politique haïtienne- ministres, coordonnateurs, parlementaires en devenir, aspirants dirigeants-se comporte comme des mandataires d’intérêts privés. Ils ne gouvernent pas. Ils obéissent. Ils ne servent pas l’État. Ils servent leurs protecteurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Ils ne défendent pas la République. Ils la bradent. Ils trahissent la doctrine dessalinienne.
Dans ce contexte, le maintien du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, malgré un bilan objectivement maigre, une compétence largement remise en question et son allégeance aux groupes d’intérêts manifestement anti-nationaux, n’est pas une question de gouvernance. Il est le symbole même de cette privatisation de l’État. Son pouvoir ne tient ni à son efficacité administrative, ni à un soutien populaire, ni même à une légitimité institutionnelle incontestée. Il repose sur une chaîne d’appuis économiques et diplomatiques qui n’a d’autre objectif que de conserver le contrôle opérationnel de l’exécutif, d’écarter toute tentative de réforme structurelle et d’éviter que l’État haïtien échappe à cette oligarchie qui le considère comme une entreprise familiale.
Le harcèlement diplomatique dont Fritz Alphonse Jean fait l’objet révèle ainsi un double scandale : d’abord, l’ingérence étrangère brutale et assumée dans les choix internes de gouvernance ; ensuite, l’alignement servile de responsables haïtiens qui, loin d’opposer la moindre résistance, participent à leur propre désappropriation du pouvoir souverain. Que des diplomates puissent annuler un visa, proférer des accusations diffamatoires et menacer de sanctions un membre de la présidence collégiale simplement pour défendre un premier ministre contesté, démontre à quel point la politique étrangère dans la région fonctionne désormais comme une extension directe du secteur privé haïtien. Ce ne sont plus les États qui dialoguent. Ce sont des réseaux d’influence qui opèrent sous couvert diplomatique.
Cette diplomatie d’intimidation, qui s’apparente de plus en plus à une forme de coercition politique, est non seulement contraire aux engagements internationaux des États concernés, mais elle constitue un précédent dangereux pour l’ensemble de la région. Elle normalise l’idée qu’un État fragile peut être dirigé non par ses institutions, mais par ceux qui ont les moyens de financer sa paralysie, d’acheter des loyautés ou de menacer ceux qui tentent de restaurer l’équilibre républicain.
Si rien ne change, l’État haïtien cessera définitivement d’être un espace public. Il deviendra une franchise politique, concédée à un groupe restreint d’intérêts économiques qui sous-traite sa gestion à des chefs de gouvernement dociles et à des coordonateurs institutionnels dépourvus de courage. Mais une voix s’élève encore au sein de l’exécutif pour refuser cette mise sous tutelle publique et privée. Elle est isolée. Elle est attaquée. Elle est menacée. Et c’est précisément pour cela qu’elle révèle la profondeur de la crise : dans un pays où contester la privatisation de l’État est devenu un acte de résistance, c’est bien que l’État n’appartient déjà plus à son peuple.
Il revient désormais à l’opinion publique, aux forces intellectuelles et aux secteurs patriotiques du pays de refuser cette privatisation totale de l’État et de dénoncer la logique perverse qui transforme les institutions en propriétés privées et la diplomatie en instrument de terreur politique. Car tant que les leviers de l’exécutif resteront entre les mains d’une minorité d’acteurs économiques adossés à des protecteurs internationaux, Haïti ne pourra ni se relever, ni se réinventer, ni restaurer les fondements d’un État véritablement souverain, au service de la nation et non de quelques intérêts affairistes

