Par Edwin Paraison,
SAINT-DOMINGUE, jeudi 15 janvier 2026- La République dominicaine vit depuis des décennies avec une réalité que beaucoup préfèrent simplifier, malgré sa portée profonde : des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents haïtiens — ou d’origine haïtienne — fréquentent le système scolaire dominicain. Dans certaines communautés frontalières, ils traversent même quotidiennement la frontière pour aller en classe. À l’université, on observe un phénomène similaire : au cours des cinquante dernières années, le pays a formé de nombreux professionnels haïtiens, dont des hauts fonctionnaires, ce qui constitue une contribution réelle au renforcement du capital humain d’Haïti. Parallèlement, la main-d’œuvre et les investissements haïtiens ont également participé au dynamisme économique dominicain.
À première vue, ces faits pourraient laisser croire que la coexistence, bien qu’imparfaite, tient bon. Mais une tragédie vient briser cette illusion et nous oblige à regarder en face ce qui continue de germer dans les profondeurs : la mort de la fillette haïtienne Stephora Anne-Mircie Joseph.
Et la question revient, brutale, implacable, frappant la conscience nationale. C’est la même que le père Jacques Jean, prêtre haïtien de la paroisse Saint Jean Macías, à Santiago, a formulée lors d’une messe de requiem célébrée le 10 de ce mois, avec une force morale qui ne laisse place à aucune échappatoire : pourquoi Stephora est-elle morte ?
À cette messe, nous étions présents, entre autres, la mère Lovelie Joseph et des membres de la famille, des proches, des représentants consulaires, les avocats de la partie civile, des journalistes connaissant le dossier, ainsi que le soussigné. Ce n’était pas un simple acte liturgique ni un rendez-vous protocolaire : c’était un moment de recueillement où la douleur, la dignité et l’attente de justice se lisaient sur les visages. Et où une question, encore sans réponse, demeurait suspendue au-dessus de nous comme une exigence adressée au pays tout entier.
Y répondre exige plus que des larmes. Cela exige de la clarté. Et le premier élément qui ne peut être passé sous silence est une grave irresponsabilité institutionnelle. L’établissement scolaire a pris la décision d’organiser une excursion interdite, sans encadrement adéquat pour de jeunes enfants, et dans un lieu qui – selon les informations disponibles – ne disposait pas des conditions de sécurité nécessaires. Lorsqu’une école sort ses élèves d’un environnement relativement contrôlé, elle n’organise pas une activité anodine : elle assume un devoir supérieur de protection. Cela implique une planification sérieuse, une évaluation des risques, une surveillance stricte, un personnel suffisant, ainsi que des garanties minimales de sécurité. Si ces conditions ont fait défaut, nous ne sommes pas face à un malheureux hasard : nous sommes face à une chaîne de négligences.
Une vérité dérangeante s’impose alors : une enfant ne meurt pas « par accident » lorsque des adultes responsables sont censés être en charge. La mort de Stephora force à poser des questions sans détour : qui a failli ? qui a pris des décisions qui n’auraient jamais dû être prises ? qui n’a pas assumé sa responsabilité ?
Et dans le cas de Stephora, le plus douloureux est que sa mort ne survient pas seule. Elle s’accompagne d’indices d’un harcèlement scolaire à connotation raciale, de paroles cruelles qu’aucun enfant ne devrait entendre. Les insultes visant sa couleur de peau ou sa nationalité ne sont pas des mots improvisés dans une cour de récréation : ce sont des préjugés hérités, appris, répétés. Ils traduisent l’échec d’une éducation sociale, dans laquelle certains discours ont fini par banaliser l’humiliation de l’autre.
Autrement dit : il y a eu une faille de sécurité, mais aussi une faille d’humanité. Et cette double dimension fait de cette affaire une blessure nationale qui ne peut être refermée ni par des excuses, ni par des silences.
Pourtant, la réaction du pays mérite également d’être soulignée. L’indignation généralisée, le débat public, la profusion d’articles et de commentaires, et le fait que le dossier ait atteint les plus hautes instances de l’État — avec notamment une déclaration présidentielle et une minute de silence au Sénat — montrent que ce drame a touché quelque chose de profond. Il faut mentionner aussi le geste profondément humain de l’un des enfants, qui a tenté de récupérer le corps de sa camarade dans la piscine, contrastant avec la peur ou l’indifférence d’autres témoins.
En ce sens, la réponse collective a représenté une défaite de l’antihaitianisme: la preuve que la majorité ne s’identifie ni à la haine ni à cette logique de déshumanisation. Mais une nation ne se mesure pas seulement à ce qu’elle ressent au moment du drame : elle se mesure à ce qu’elle décide d’accomplir après.
Car l’émotion ne suffit pas. Le symbole ne suffit pas. La justice ne peut rester au stade du geste.
Ce 14 janvier, cela fait deux mois que Stephora est morte. Et même si l’actualité médiatique est occupée par d’autres crises – qu’il s’agisse de SENASA ou du Venezuela -la mère de Stephora, sa famille et la société tout entière restent suspendues à une seule exigence : une justice exemplaire. À ce stade, un processus d’appel est en cours concernant la garantie économique imposée par le tribunal aux trois enseignantes mises en cause, ainsi qu’une demande visant à inclure l’établissement scolaire dans le dossier. Mais ce que l’opinion attend n’est pas un simple enchaînement de procédures : elle attend la vérité, des responsabilités clairement établies et des sanctions proportionnées — non seulement individuelles, mais également institutionnelles.
Car si l’on réduit ce drame à « trois personnes » tout en laissant intacte l’organisation qui a autorisé une activité à risque, le message serait désastreux : que la vie d’un enfant est négociable, que la négligence peut être maquillée, que la vérité peut être diluée. Cela ne doit pas être permis.
Le Ministère public a donc le devoir d’aller jusqu’au bout, sans hésitations, sans pressions et sans raccourcis. Et le Ministère de l’Éducation doit répondre par des mesures fortes : des protocoles obligatoires, un contrôle réel des excursions et activités scolaires, des sanctions administratives lorsque cela s’impose, et surtout une politique nationale sérieuse contre le harcèlement scolaire, notamment lorsqu’il se mêle à la discrimination raciale.
Les écoles ne sont pas seulement des lieux d’apprentissage : ce sont des espaces de protection. Et lorsqu’une école échoue à protéger, elle n’échoue pas sur un détail : elle échoue sur sa raison d’être.
Si cette affaire se conclut par des demi-vérités ou par des sanctions faibles, une occasion historique aura été perdue. En revanche, si elle est éclaircie avec rigueur et sanctionnée avec fermeté, le pays enverra un message clair : ici, l’enfance est respectée ; ici, la couleur ne condamne pas ; ici, l’école protège ; ici, la vie a de la valeur.
Le plus grand hommage à rendre a Stephora serait peut-être que son nom ne reste pas prisonnier de la douleur, mais devienne un point de bascule. Un programme national de prévention du harcèlement scolaire portant son nom serait plus qu’un symbole : ce serait une réparation morale et une promesse collective.
Car vivre ensemble ne suffit pas.
Sans respect et sans protection, la coexistence reste fragile.
Et sans justice, le deuil se transforme en blessure permanente.

