Par Evens Dubois,
NEW-YORK, dimanche 28 décembre 2025 (RHINEWS)- Les vies chrétiennes ne se valent pas partout. La compassion s’arrête là où la géopolitique commence. Il y a des drames qui attirent les projecteurs et d’autres qui restent dans la pénombre. Des chrétiens que l’on protège avec éclat, et d’autres que l’on laisse s’effacer dans un silence presque assourdissant. Du Nigeria à la Palestine, jusqu’à Haïti, trois crises révèlent la même démarche : la compassion américaine n’est jamais un principe universel, mais une émotion sélective, déclenchée ou étouffée selon les intérêts du moment.
La nouvelle a traversé Abuja comme une onde de choc : les États-Unis ont frappé une faction affiliée à l’État islamique dans le nord-ouest du Nigeria. Selon la BBC, Washington a présenté l’opération comme un geste urgent pour sauver des chrétiens menacés. Le Pentagone a parlé d’une action « nécessaire », presque salvatrice.
Dans les églises du nord, certains fidèles ont accueilli la nouvelle comme une bouffée d’air. « Au moins, quelqu’un nous écoute », murmure un pasteur de Kaduna. Mais dans les couloirs du ministère de la Sécurité, le ton est plus sec. « Ces groupes armés frappent tout le monde, pas seulement les chrétiens », rappelle un fonctionnaire.
Les rapports d’Amnesty International et de l’International Crisis Group confirment cette réalité : les violences relèvent autant de rivalités locales, de pauvreté et de criminalité que d’idéologie religieuse. Mais cette nuance n’entre pas dans le narratif américain. Depuis plusieurs années, l’administration Trump se façonne l’image d’un « protecteur des chrétiens persécutés ». Le Nigeria offre un décor parfait : un ennemi identifiable, des victimes visibles, une intervention valorisante. Peu importe que les autorités locales contestent la lecture strictement religieuse des attaques. Ce qui compte, c’est l’image d’une Amérique qui frappe fort et juste. Une image qui, ailleurs, se fissure.
À Bethléem, la nuit tombe sur la place de la Mangeoire. Les guirlandes de Noël scintillent encore, mais l’atmosphère est lourde. La veille, des fidèles ont été bousculés près d’une église. L’Associated Press a rapporté des agressions contre des religieux, des processions perturbées, des lieux saints vandalisés.
Dans un café voisin, le père Elias secoue la tête : « Les attaques augmentent, mais personne ne dit rien. » Dans les ruelles de Jérusalem, des commerçants chrétiens montrent des portes brûlées, des croix arrachées, des graffitis hostiles.
Les rapports de la Custodie de Terre Sainte et de Human Rights Watch décrivent la même montée de violences : prêtres agressés, couvents dégradés, intimidations répétées. Les ONG alertent, les responsables religieux dénoncent, les diplomates observent. Mais Washington, lui, se tait. Pas un mot. Pas une condamnation. Pas même un geste symbolique.
Pourquoi ? Israël est un allié stratégique. La diplomatie américaine repose sur un soutien sans faille à l’État hébreu. Reconnaître les violences contre les chrétiens palestiniens reviendrait à fissurer une alliance centrale. « Nous ne sommes pas les bons chrétiens pour leur récit », glisse une religieuse franciscaine. Sa phrase tombe comme un verdict. Ici, la défense des chrétiens n’est plus un principe : c’est une variable diplomatique, ajustée selon les besoins du moment.
Et puis, il y a cette vallée de larmes qu’est devenue Haïti. Ce ne sont pas des aborigènes qui y vivent, mais une nation christianisée depuis des lustres. En Haïti, les églises brûlent. Les prêtres sont enlevés. Les fidèles prient derrière des murs barricadés. La violence n’est plus un épisode, elle fait partie du paysage.
Dans le quartier de Carrefour-Feuilles, une église calcinée se dresse comme un cri silencieux. Les vitraux ont explosé, les bancs ont fondu. Une statue de la Vierge gît au sol, décapitée. « Ils ont tiré, mis le feu, enlevé le prêtre. On a couru. Personne n’est venu », raconte Marie-Lourdes, encore tremblante.
Les rapports du BINUH et de Human Rights Watch décrivent un pays où les gangs contrôlent des quartiers entiers, où les enlèvements se multiplient, où les religieux sont devenus des cibles. Le New York Times et Le Monde ont documenté des églises incendiées, des processions attaquées, des prêtres exécutés ou kidnappés.
Et pourtant, aucune opération américaine. Aucun discours solennel. Aucune indignation comparable à celle affichée pour le Nigeria. Pourtant, Haïti est à 90 minutes de la Floride, la porte d’à côté. Dans le livre du Zabelbok américain, c’est comme si le pays n’existait pas. « Nous sommes trop proches pour être exotiques, trop pauvres pour être stratégiques », résume une sœur de Pétion-Ville.
Ainsi, dans les villages du Nigeria, les fidèles remercient une Amérique enfilant son costume de sauveur. À Bethléem, les chrétiens se demandent pourquoi leur souffrance ne compte pas. À Port-au-Prince, les Haïtiens prient dans un pays qui s’effondre, sans que personne ne tende la main.
Trois scènes, trois silences, trois vérités. Nigeria, Palestine, Haïti : trois crises, trois réponses américaines radicalement différentes. Au Nigeria, l’intervention devient spectacle. En Palestine, le silence protège une alliance gravée dans le marbre. En Haïti, l’indifférence révèle un désintérêt profond.
La défense des chrétiens n’est pas un principe universel. C’est un outil. Une indignation que l’on active ou que l’on éteint selon l’intérêt du moment. Et cette question persistante et brûlante demeure : pourquoi certaines vies chrétiennes méritent-elles d’être sauvées, et d’autres ignorées ?
Evens Dubois
Brooklyn, NY
28 décembre 2025

