Par Evens Dubois,
NEW-YORK, jeudi 18 décembre 2025 (RHINEWS)- On aurait cru que l’histoire avait définitivement tourné la page. Après trente-cinq ans de gouvernements marqués par l’héritage du Front populaire de Salvador Allende et par la transition démocratique ayant suivi la dictature, peu imaginaient un retour au pouvoir de la droite la plus dure au Chili. Et pourtant, c’est arrivé.
Le nouveau président élu, José Antonio Kast, a prononcé un discours musclé, promettant ordre, sécurité et autorité. Ces mots ont trouvé un écho puissant dans une société épuisée par l’instabilité, la criminalité et les promesses non tenues. L’ironie de l’histoire est amère : Kast est le petit-fils d’un dignitaire nazi réfugié au Chili grâce à des filières américaines et catholiques. Loin de constituer un handicap, ce passé semble avoir renforcé son image d’homme déterminé, prêt à incarner une rupture avec une gauche jugée inefficace.
La défaite de la gauche chilienne ne peut pourtant pas être réduite à une fatalité. Elle est le résultat d’une stratégie erronée, presque suicidaire. Le Parti communiste chilien, héritier de la IIIᵉ Internationale, a choisi de mener une campagne centriste, cherchant à rassurer les électeurs modérés plutôt qu’à mobiliser sa base populaire. Ce choix a brouillé le message, affaibli la coalition et vidé le projet politique de sa substance.
Au lieu de porter haut les idéaux de justice sociale et de transformation radicale, le Parti communiste s’est enfermé dans une posture de compromis, trahissant l’esprit du Front populaire d’Allende. Les grands thèmes qui bouleversent la société chilienne — insécurité, immigration, corruption, inégalités criantes — ont été traités avec timidité ou laissés de côté. La droite, elle, a su s’en emparer avec force et clarté.
Ce scénario n’est pas propre au Chili. En Amérique latine, les partis communistes et leurs alliés reproduisent souvent la même erreur. Héritiers d’une culture politique forgée par la discipline de la IIIᵉ Internationale, ils privilégient la prudence et la ligne officielle au détriment de l’audace. Les militants qui cherchent à répondre aux colères populaires sont accusés d’« aventurisme ». Cette logique les enferme dans une tour d’ivoire idéologique, coupée des réalités brûlantes.
Le résultat est toujours le même : ces organisations apparaissent comme des appareils rigides, incapables de saisir les secousses sociales, laissant le champ libre à des figures autoritaires promettant des solutions simples et radicales.
Dans ce contexte, le centrisme apparaît comme une véritable imposture. Né à la Révolution française pour désigner ceux qui refusaient les extrêmes, il s’est transformé au XXᵉ siècle en idéologie du compromis. Mais ce « juste milieu » n’est souvent qu’un mirage. Il prétend dépasser les clivages alors qu’il nie la réalité de la lutte des classes. On n’est pas « au centre » : on est du côté de ceux qui profitent de l’ordre établi ou de ceux qui veulent le transformer.
Le centrisme fait rêver au consensus, mais il désarme les forces de changement. Il neutralise les colères populaires au lieu de les canaliser. Dans des sociétés traversées par des inégalités profondes, il finit par apparaître comme une trahison.
Le discours brutal et direct de Kast a su exploiter cette faille. Là où la gauche parlait de réformes graduelles et de compromis, il promettait autorité et sécurité. Là où le Parti communiste cherchait à rassurer, il galvanisait. Face à la montée de la criminalité et à la désillusion économique, les électeurs ont choisi celui qui semblait incarner la force.
Le contraste est saisissant : un parti qui se voulait révolutionnaire s’est retrouvé à défendre une ligne centriste, tandis qu’un héritier d’un dignitaire nazi parvenait à se présenter comme le champion de l’ordre et de la stabilité. L’ironie de l’histoire est cruelle.
Cette défaite doit être comprise comme une leçon. Le centrisme n’est pas une voie de salut, mais une impasse. À force de vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne convaincre personne. Si les partis communistes veulent retrouver leur force, ils doivent sortir de la tour d’ivoire, écouter les colères populaires et assumer la radicalité de leur projet.
Car le « juste milieu » n’est pas une solution : c’est une illusion qui nie la lutte des classes et prépare le terrain au retour de la droite. Le Chili en est aujourd’hui la preuve éclatante.
Evens Dubois
Brooklyn, NY
18 décembre 2025
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Références
La Presse. (2025, 14 décembre). Chili : le candidat d’extrême droite José Antonio Kast élu président.
Paris, R. (2016, 29 juillet). L’opportunisme, une dérive dont les meilleures organisations révolutionnaires ne sont pas à l’abri. Matière et Révolution.
Parti communiste du Mexique. (2013). Certaines caractéristiques de l’opportunisme américain. International Communist Review, n° 4.
Cautrès, B., & Bourlanges, J.-L. (2025). Le centrisme en France. Revue Politique et Parlementaire.

