Éditorial
Par Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, samedi 26 juillet 2025 (RHINEWS)-En Haïti, certains hommes et femmes d’affaires occupent une position si dominante qu’ils donnent l’impression d’être au-dessus de tout. De la justice, ils n’ont rien à craindre ; des autorités politiques, ils tirent les ficelles ; du peuple, ils se tiennent à distance. Riches, influents, omniprésents dans les affaires publiques comme dans les campagnes électorales, ils vivent comme des intouchables. Leur pouvoir semble inébranlable, voire sans limite, leur impunité garantie. Pourtant, lorsqu’ils franchissent les frontières d’Haïti, ils sont brutalement ramenés à une autre réalité : celle où l’argent et l’arrogance ne les protègent plus. C’est alors qu’ils découvrent ce que c’est que d’être traités comme des suspects, voire comme des délinquants. À quoi bon, dès lors, exercer un pouvoir illimité dans son propre pays, si c’est pour être considéré comme une menace ou une racaille ailleurs ?
Ce paradoxe saisissant vient d’être illustré de manière spectaculaire par l’arrestation aux États-Unis de Pierre Réginald Boulos. Docteur en médecine homme d’affaires et politique influent, Boulos est une figure majeure de la vie politique haïtienne depuis plusieurs décennies. À travers ses entreprises, ses alliances, ses prises de position et même la création de son propre parti politique, il a façonné une partie de l’histoire contemporaine du pays. Pourtant, le 17 juillet dernier, il a été arrêté par les services d’immigration et de sécurité intérieure américains (ICE), sur la base d’accusations liées à son implication présumée dans des activités de déstabilisation d’Haïti, notamment par le soutien à des gangs armés. Selon le Département d’État, la présence de M. Boulos sur le sol américain pourrait avoir des conséquences négatives sur la politique étrangère des États-Unis, ce qui justifie légalement des procédures d’expulsion.
Ce que révèle cette arrestation, ce n’est pas seulement le parcours trouble d’un homme. C’est un miroir tendu à une classe dominante haïtienne qui, depuis des décennies, traite Haïti non comme une patrie, mais comme une mine à ciel ouvert. Ces élites économiques, souvent nées de parents étrangers ou vivant presque exclusivement à l’étranger, n’ont jamais fait de ce pays leur véritable foyer. Malades, elles se font soigner à Miami, à l’hôpital Jackson Memorial ou dans d’autres établissements publics nord-américains. Leurs enfants sont scolarisés aux États-Unis, au Canada ou en France. Leurs résidences sont situées dans des quartiers huppés de Floride ou dans les banlieues aisées de Montréal. Dans de nombreux cas, leurs comptes bancaires, leurs actifs, leurs compagnies sont immatriculés loin de Port-au-Prince.
Ceux qui, en Haïti, jouissent d’un statut quasi divin n’investissent presque rien pour améliorer les conditions de vie de leur propre peuple. Ils importent tout ce qu’ils consomment, refusent de développer une production locale, évitent soigneusement tout investissement structurant dans des secteurs comme la santé, l’éducation, l’agriculture, la culture ou même le sport et le divertissement. Dans les rares cas où ils s’impliquent dans l’économie nationale, c’est dans la sous-traitance, où ils exploitent sans état d’âme des travailleurs sous-payés, réduits au silence par la peur de perdre le peu qu’ils ont.
Le peuple haïtien ne les voit jamais dans les marchés, dans les écoles publiques, dans les universités, dans les hôpitaux, dans les stades ou les lieux de prière. Leur Haïti se résume à un périmètre hautement sécurisé, une villa, une entreprise et un garde du corps. Ils ont érigé autour d’eux des murs d’inaccessibilité. Ils sont au sommet de la pyramide, inatteignables, sauf quand ils ont besoin d’un gouvernement à faire tomber, d’un contrat à remporter, ou d’un adversaire politique à neutraliser.
Leur pouvoir repose sur une alliance solide avec la classe politique, qu’ils manipulent avec un cynisme déconcertant. Dans bien des cas, présidents, ministres, députés sénateurs, maires, directeurs généraux et juges leur doivent leur carrière. Ce sont eux qui financent les campagnes électorales, qui rédigent les projets de lois en coulisses, qui imposent les nominations. Ils dictent les politiques publiques, bloquent les réformes qui menacent leurs intérêts, et obtiennent en retour exemptions fiscales, protections judiciaires et marchés juteux. L’État haïtien n’est plus un espace de service public : c’est une entreprise contrôlée par des actionnaires invisibles.
Et pourtant, cette domination s’effrite dès qu’ils quittent leur territoire. À l’étranger, leurs titres ne valent plus rien. Les juges américains ou canadiens n’ont aucun compte à leur rendre. Les services d’immigration examinent leurs dossiers avec rigueur. Les lois s’appliquent à eux comme à n’importe quel autre individu. Ainsi, Pierre Réginald Boulos, qui jouissait en Haïti d’un pouvoir considérable, se retrouve aujourd’hui détenu par les autorités américaines. Il est accusé d’avoir soutenu des gangs armés considérés comme des organisations terroristes par les États-Unis. Il aurait omis de déclarer des informations cruciales dans sa demande de résidence permanente, notamment son implication politique et des soupçons de détournement de prêts. Toutes ces accusations, qui en Haïti n’auraient jamais donné lieu à des poursuites sérieuses, constituent aux États-Unis une base juridique solide pour son expulsion.
Et il n’est pas le seul. Le Département d’État a établi que d’autres individus, détenteurs de la résidence permanente, ont également soutenu des chefs de gangs haïtiens liés à Viv Ansanm, une organisation terroriste étrangère. Le message est clair : les États-Unis ne toléreront pas que des personnes jouissant de privilèges légaux sur leur territoire contribuent à la violence et à l’instabilité ailleurs, particulièrement dans leur sphère d’influence.
Cette situation met à nu l’hypocrisie de cette élite : elle exploite un pays qu’elle méprise, tout en quémandant respect et privilèges à l’étranger. Elle veut être traitée comme une aristocratie chez elle, tout en étant acceptée dans les pays du Nord comme une bourgeoisie respectable. Mais ce double jeu a des limites. Le monde change. Les États changent. Les institutions internationales commencent à s’intéresser à la corruption transnationale, au blanchiment d’argent, au financement du terrorisme. Et lorsque la justice frappe, elle ne distingue pas entre celui qui finance dans l’ombre et celui qui tire sur la foule.
Mais l’extraterritorialité de certaines juridictions, comme celle des États-Unis, vient brutalement rappeler que l’impunité n’a pas de passeport diplomatique. L’intervention du département de la Sécurité intérieure (DHS), à travers sa branche Homeland Security Investigations (HSI), marque une rupture : elle démontre que des faits jugés anecdotiques ou banalisés en Haïti peuvent être considérés ailleurs comme des menaces graves à la sécurité internationale. Selon le communiqué des autorités américaines, Boulos aurait « soutenu une campagne de violence et encouragé les activités de gangs armés déstabilisant Haïti », une accusation qui, aux États-Unis, justifie une arrestation immédiate.
Ce décalage est révélateur. Il montre que certains individus, jouissant de réseaux puissants dans leur pays d’origine, peuvent bâtir des empires ou des carrières politiques tout en se rendant complices de pratiques illégales, parfois violentes, sans être inquiétés. Mais ce qui est toléré, voire occulté en Haïti, devient un motif d’action judiciaire ailleurs.
Ce cas illustre également le déséquilibre profond entre les systèmes judiciaires nationaux et internationaux. Là où l’État haïtien s’enlise dans l’inefficacité et l’instabilité, d’autres pays prennent les devants, non sans intérêts géopolitiques. Cela pose la question du droit à la souveraineté : faut-il se réjouir qu’un présumé instigateur de violence soit arrêté à l’étranger ? Ou faut-il s’inquiéter qu’il ait fallu une puissance étrangère pour faire ce que notre propre justice n’a jamais osé entreprendre?
Ce n’est pas une question de vengeance ou de joie malsaine. Il ne s’agit pas de se réjouir de l’arrestation de tel ou tel personnage influent. Il s’agit de tirer les leçons d’un système moralement et structurellement corrompu. Car ce n’est pas seulement Pierre Réginald Boulos qui est en cause : c’est une classe entière, un modèle, une mentalité, une culture de l’impunité, du mépris, de la prédation. Une élite qui a perdu le sens de l’honneur national et qui, au lieu de construire, a contribué à l’effondrement.
Mais il n’est pas trop tard pour inverser la tendance. Cette crise peut devenir un tournant. Haïti a besoin d’une nouvelle élite. Une élite enracinée, patriote, compétente, solidaire. Une élite qui n’oppose pas réussite personnelle et engagement civique. Une élite qui investit localement, forme les jeunes, crée de la richesse et de la dignité dans le pays. Une élite qui n’attend pas l’approbation de Washington ou d’Ottawa pour agir selon l’éthique et la justice.
Le temps du mépris est terminé. L’illusion d’être à l’abri des lois s’effondre. Le passeport étranger ne protège plus contre la responsabilité. Être intouchable en Haïti n’a aucun sens si l’on est méprisé ou rejeté ailleurs. La dignité ne se monnaie pas. Le respect se mérite par l’action juste, l’attachement sincère à sa communauté, et le courage de servir le bien commun.
À quoi bon, en effet, dominer un pays qu’on refuse d’aimer, si c’est pour finir exilé, rejeté, et parfois enfermé par ceux dont on cherchait la validation ?

