Dans le chaos, le rythme persiste : le konpa, seul contre tous…

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Par Jude Martinez Claircidor,

PORT-AU-PRINCE, samedi 26 juillet 2025 (RHINEWS)- C’était un mardi. Le 26 juillet 1955, sur la place Sainte-Anne à Port-au-Prince, le saxophoniste Nemours Jean-Baptiste, flanqué de son complice musical Webert Sicot, présente pour la première fois son orchestre : le Conjunto International. Ce soir-là, dans une capitale encore imprégnée de meringue traditionnelle et d’influences caribéennes, une nouvelle langue musicale prend vie. Ni imitation cubaine, ni folklore figé, mais une pulsation syncopée, sensuelle, organique. Un 1-2 balancé avec obstination contre le chaos. Le compas direct – bientôt orthographié konpa – venait de naître, dans une lumière modeste, mais avec une portée qui allait traverser les frontières et les décennies.

Soixante-dix ans plus tard, l’écho de cette fondation se perd dans un silence assourdissant. En ce samedi 26 juillet 2025, aucun hommage national, aucune déclaration officielle, aucun geste symbolique. Pas même un dépôt de gerbe sur la tombe du fondateur, enseveli au cimetière de Port-au-Prince, devenu presque inaccessible à cause des gangs armés de l’avenue Monseigneur Guilloux, à quelques pas de l’endroit où résonnèrent les premières notes du genre. Son caveau est fermé au public, verrouillé comme si la mémoire elle-même devait rester hors d’atteinte. L’homme dont la musique résonne encore de Paris à Miami, de Montréal à Tokyo, repose dans l’oubli, sans reconnaissance ni rite de la République. Celui qui aurait dû trôner au Panthéon haïtien demeure prisonnier d’un silence institutionnel.

Ce vide n’est pas anodin. Il reflète le naufrage plus vaste de l’État haïtien, où même les gestes de mémoire deviennent inaccessibles. Il n’aurait pourtant pas fallu grand-chose : une note ministérielle, une fanfare d’école, une plaque sur une place. Mais ici, les monuments se fissurent, les symboles se taisent, les cultures meurent en sourdine.

Et pourtant, pour les 50 ans du konpa, ce fut différent. Il est vrai que le contexte sociopolitique était plus stable, même si la période post-2004 était chaotique et peu propice aux grands événements. Le climat géopolitique, notamment aux États-Unis, fut plus favorable – en témoigne une célébration majeure à Miami, lors du 7ᵉ Festival annuel du compas haïtien, organisé le 14 mai 2005 au Bayfront Park. Plusieurs milliers de festivaliers étaient présents pour fêter les 50 ans du compas, avec une scène regroupant des groupes de renom comme Zenglen, Zin, Kreyòl La, Tropicana, Djakout Mizik, Nu Look et Carimi. Ironie du sort : c’est loin de Port-au-Prince que cette musique haïtienne a reçu l’un de ses plus vibrants hommages. La chanson Happy Fifty de Richie a également marqué cette célébration en devenant un hymne de la mémoire collective.

Avec les technologies de l’information, le konpa va désormais plus loin. Certaines chansons dépassent les 100 millions de vues sur les plateformes numériques, portées par une audience internationale. Des vedettes du sport, notamment dans le monde du football, dansent sur des rythmes konpa et en font la promotion à travers les réseaux sociaux. Ce style musical, enraciné dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, continue ainsi de rayonner sur les scènes virtuelles du monde entier, gagnant de nouveaux publics au-delà de la diaspora.

Mais ce rayonnement numérique cache mal les faiblesses structurelles du secteur. Aujourd’hui, le konpa souffre cruellement de l’absence d’une véritable organisation professionnelle. Il n’existe pas de structure associative solide pour encadrer les musiciens, défendre leurs droits d’auteur, promouvoir leur travail ou les accompagner dans leurs projets. Les artistes évoluent dans un marché éclaté, sans appui institutionnel, sans filet économique. La production musicale est souvent portée à bout de bras, sans financement ni stratégie durable.

Pire encore, de nombreux groupes du XXIe siècle sont critiqués pour la légèreté de leurs textes – des paroles souvent creuses, sans profondeur, loin de l’engagement social ou poétique des grandes heures du konpa. Cette tendance affaiblit la portée du genre et nuit à sa crédibilité, notamment auprès des jeunes générations en quête de sens. À cela s’ajoute un manque cruel de promoteurs capables de mettre en scène de grandes productions, de créer des événements d’envergure et de faire rayonner la musique haïtienne à l’échelle mondiale. Les rares passionnés qui s’y essaient le font sans soutien, dans un isolement préjudiciable à la vitalité du secteur.

Et pourtant, quel parcours. Né d’un croisement audacieux entre jazz, big band, rythmes latins et manouba haïtien, le konpa a traversé les époques. Des cuivres brillants du Jazz des Jeunes, de l’Orchestre Citadelle ou de Sicot, à l’électrification urbaine des mini-jazz – Shleu-Shleu, Frères Déjean, Difficiles de Pétion-Ville – jusqu’à la sophistication électronique de DP Express, Skah Shah, Scorpio, et plus tard les voix de la diaspora : Tabou Combo, Magnum Band, Volo Volo, Zin, Top Vice, Sweet Micky, Nu Look, Klass, Djakout #1, Kreyòl La… Il est à noter que la génération des mini-jazz a particulièrement marqué les esprits, par la profondeur des textes et la qualité musicale. D’ailleurs, cette musique reste très demandée dans les maisons de disques à l’étranger, preuve de son ancrage dans la mémoire collective.

Le konpa a survécu aux dictatures, aux tremblements de terre, à l’exil, à la censure, à la ruine de ses infrastructures. Il a connu ses crises, ses scissions, ses métamorphoses, mais n’a jamais quitté les corps. Il vit dans les bals de banlieue à Paris, les clubs de Brooklyn, les radios de Montréal, les rues de Port-de-Paix. Il est une résistance populaire autant qu’un art musical.

Mais à quoi sert une musique si elle n’est pas écoutée par ceux qui gouvernent ? Où est l’État quand ses tambours s’éteignent ? La Fondation Konpa Direct Nemours Jean-Baptiste, censée porter l’héritage de Nemours, reste muette. Les artistes, trop souvent livrés à eux-mêmes, peinent à faire front commun. Même les initiatives privées manquent d’écho sans un minimum de volonté publique.

Qu’un tombeau demeure inaccessible sans que nul ne s’en émeuve témoigne d’un naufrage culturel. Ce n’est pas une simple négligence, c’est un symptôme. La mémoire, comme le pays, est éclatée, douloureuse, oubliée. Or, la culture n’est pas un luxe. Elle est la condition de toute souveraineté. Elle précède même la politique. Elle est la langue dans laquelle un peuple se parle à lui-même.

Et pourtant, le konpa vit encore. Il palpite dans un riff de guitare, un glissement de clavier, une ligne de basse qui refuse de céder. Il persiste dans les mariages, les taxis, les départs en exil. Il chante encore dans la douleur, dans la fête, dans l’absence. Il murmure au pays, malgré tout : « Je suis encore là. »

Soixante-dix ans après, le konpa ne demande ni pitié ni mausolée. Il attend juste qu’on l’écoute.