Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, jeudi 22 octobre 2026 (RHINEWS)- La musique haïtienne mérite mieux qu’un milieu où les différends professionnels se transforment en règlements de comptes publics. Elle mérite une organisation capable de protéger ses créateurs, de rémunérer ses travailleurs et de faire prospérer ses entreprises. Lorsque des musiciens, des animateurs ou des promoteurs s’affrontent à coups d’insultes, d’accusations invérifiables et d’intrusions dans la vie privée, les blessures dépassent les protagonistes. Elles atteignent leurs proches, fragilisent leurs activités et détournent l’attention des œuvres. Une question s’impose alors : comment bâtir une industrie durable si certains de ses acteurs cherchent à exister en détruisant ceux avec lesquels ils devraient pouvoir travailler ?
L’expression « Haitian Music Industry », communément désignée par le sigle HMI, évoque une ambition légitime. Mais une appellation ne suffit pas à organiser une économie. Une industrie musicale repose sur une chaîne d’activités complémentaires : création, financement, production, édition, distribution, diffusion, promotion et exploitation des œuvres. Elle suppose également des contrats, des investissements, des compétences, une gestion des droits et des mécanismes de rémunération. Sa solidité se mesure à sa capacité de faire vivre durablement les personnes qui y travaillent, y compris celles dont les noms n’apparaissent jamais sur les affiches.
La musique haïtienne possède plusieurs de ces composantes. Des auteurs écrivent, des compositeurs créent, des interprètes enregistrent, des producteurs investissent, des techniciens travaillent et des organisateurs réunissent le public. Des médias, des animateurs et des plateformes participent à la circulation des œuvres. Il existe donc une activité économique réelle, avec des savoir-faire et des marchés. La question est de savoir si ces éléments fonctionnent ensemble dans des conditions suffisamment organisées, transparentes et prévisibles pour permettre à toute une filière de se développer.
Cette interrogation dépasse les impressions. La cartographie réalisée par Ayiti Mizik avec le soutien du Fonds international pour la diversité culturelle de l’UNESCO relevait déjà un déséquilibre entre les métiers de la création et ceux de la production et de la diffusion. Elle soulignait aussi l’informalité de nombreuses activités et les difficultés des créateurs contraints d’assumer eux-mêmes plusieurs fonctions. Ce diagnostic ancien appelle une actualisation, mais il offre un point de départ pour comprendre les fragilités structurelles du secteur. (haitidocs.org)
Les discordes ne peuvent donc pas être ramenées aux seuls caractères des personnes. Elles se développent aussi dans des relations économiques mal définies. Lorsque les débouchés sont limités, qu’un contrat représente une part importante du revenu annuel et que l’exposition médiatique paraît indispensable à la survie d’un projet, la concurrence peut devenir particulièrement tendue. Un passage à la radio, une invitation à un festival ou l’appui d’un commanditaire prennent alors une importance qui dépasse leur fonction immédiate. Chacun peut finir par considérer la réussite du voisin comme une menace pour sa propre place.
La confusion des rôles aggrave cette tension. Un animateur peut également produire un spectacle, représenter un artiste ou vendre des prestations promotionnelles. Ce cumul n’entraîne pas automatiquement une faute. Il crée cependant des intérêts que le public doit pouvoir identifier. Lorsqu’une personne commente un groupe dont elle organise les concerts, son appréciation intervient dans une relation commerciale. Lorsqu’elle attaque un concurrent de son partenaire sans révéler ce lien, le public reçoit une information incomplète sur les conditions dans lesquelles ce discours est produit.
La promotion rémunérée doit elle aussi être clairement définie. Un artiste peut acheter une campagne publicitaire, une interview promotionnelle identifiée ou une prestation de communication. Il doit savoir ce qu’il paie, dans quelles conditions et pour quelle durée. Le public doit pouvoir reconnaître ce contenu. L’argent versé pour une publicité ne saurait acheter une immunité contre toute critique. À l’inverse, le refus de payer une prestation ne devrait jamais exposer un artiste à des représailles éditoriales.
Cette clarification concerne également les musiciens. Un animateur n’est pas tenu d’approuver chaque sortie musicale, de célébrer chaque spectacle ou d’épouser les préférences d’un groupe. Une mauvaise critique ne constitue pas, à elle seule, une agression. Un artiste peut contester une analyse, demander la correction d’une erreur et défendre son travail. Il ne peut raisonnablement exiger que l’accès à son répertoire ou à ses interviews soit conditionné à une admiration permanente. L’indépendance des médias culturels fait partie des conditions de crédibilité du secteur.
La critique doit rester libre, y compris lorsqu’elle est sévère. Un album peut être jugé faible, une interprétation peu convaincante, une programmation répétitive ou un spectacle mal organisé. Ces appréciations nourrissent le débat artistique. Leur légitimité ne dépend pas de leur capacité à faire plaisir. Elle tient à leur objet, à leur argumentation et à l’honnêteté de la démarche. En revanche, inventer un fait, humilier une famille ou divulguer une intimité sans intérêt public ne contribue pas à l’examen d’une œuvre.
C’est précisément à cette frontière que la responsabilité professionnelle devient décisive. Une accusation factuelle doit être vérifiée. La personne mise en cause doit pouvoir répondre. Une erreur doit être corrigée avec une visibilité suffisante. Les liens commerciaux susceptibles d’influencer une couverture doivent être déclarés. Ces exigences d’indépendance, de transparence et de responsabilité figurent parmi les principes reconnus de la déontologie journalistique. Leur application à la couverture culturelle protège à la fois le public et les personnes concernées. (unodc.org)
Les réseaux sociaux rendent ces exigences plus nécessaires encore. Ils ont ouvert des possibilités précieuses de diffusion et permis à des artistes de rejoindre leur public sans passer par les circuits traditionnels. Mais la recherche de visibilité peut aussi encourager la surenchère. Une provocation appelle une réponse, puis une nouvelle émission et de nouveaux commentaires. Lorsque ce mécanisme s’installe, la musique devient le prétexte d’un affrontement dont la poursuite semble plus profitable que la résolution.
Les conséquences humaines ne doivent pas être banalisées. Derrière un nom de scène ou un pseudonyme d’animateur, il y a une personne qui peut être atteinte dans sa dignité, son travail et ses relations familiales. Les proches n’ont pas à devenir les instruments d’un conflit professionnel. Les enfants, les conjoints et les parents ne devraient pas être exposés pour alimenter une audience. Le succès d’une émission ou d’une publication ne justifie pas qu’une famille soit livrée à l’humiliation publique.
Une partie des tensions prend également naissance à l’intérieur des groupes musicaux. Qui possède le nom du groupe ? À qui appartiennent les enregistrements ? Comment les cachets sont-ils partagés ? Quelles dépenses peuvent être déduites ? Que se passe-t-il lorsqu’un membre quitte la formation ? Tant que ces questions restent soumises aux habitudes, aux rapports de force ou aux promesses verbales, les conditions d’une rupture conflictuelle demeurent réunies. Des accords écrits ne suppriment pas tous les désaccords, mais ils permettent de les traiter à partir d’engagements identifiables.
La même exigence doit régir les rapports avec les promoteurs. Le montant du cachet, les échéances, les responsabilités techniques, les conditions d’annulation, le transport, l’hébergement et la sécurité doivent être convenus à l’avance. Un événement réussi repose sur une chaîne de prestations dont chaque intervenant doit connaître les obligations. Le respect du contrat protège autant l’artiste que l’organisateur, le technicien et le public.
Pour devenir une filière plus solide, la HMI doit aussi mieux organiser la circulation de l’argent. Une chanson entendue partout ne garantit pas que ses créateurs soient correctement rémunérés. Encore faut-il identifier les ayants droit, préciser leurs parts, documenter les exploitations et rendre les comptes. Le Bureau haïtien du droit d’auteur présente notamment la perception et la répartition des droits parmi ses missions. Les professionnels doivent pouvoir disposer d’informations compréhensibles sur les procédures, les sommes collectées et les distributions effectuées. (bhda.gouv.ht)
Cette organisation permettrait de mieux valoriser des métiers trop souvent placés derrière les vedettes. Ingénieurs du son, arrangeurs, choristes, éclairagistes, vidéastes, graphistes, photographes, régisseurs, comptables et responsables de communication contribuent à la qualité et à la rentabilité des projets. Leur travail doit être budgétisé, contractualisé et payé. Faire vivre des milliers de personnes suppose que la valeur produite circule effectivement à travers la filière.
Il faut, dans cette perspective, diversifier les revenus et les compétences. Les spectacles, l’exploitation numérique des enregistrements, l’édition, les utilisations audiovisuelles, l’enseignement et les prestations techniques constituent des activités complémentaires. Leur développement exige des formations en gestion, en contrats, en distribution et en production. Il demande aussi une connaissance des publics, en Haïti comme dans la diaspora, ainsi qu’une ouverture à l’ensemble des expressions musicales haïtiennes. La HMI perdrait une partie de son potentiel si elle réduisait son horizon à quelques groupes ou à un seul genre.
Une concertation interprofessionnelle pourrait aider à porter ces changements. Elle devrait réunir les différents métiers, les régions et la diaspora, avec des règles transparentes de représentation et de financement. Elle pourrait élaborer des contrats types, proposer des formations et faciliter la médiation. Sa crédibilité dépendrait de son indépendance à l’égard des groupes dominants et de sa capacité à accueillir les nouveaux venus. Elle n’aurait aucune légitimité à contrôler les opinions ou à sanctionner une critique artistique.
La médiation aurait un rôle concret : permettre qu’un différend soit examiné avant de devenir un spectacle permanent. Les parties pourraient présenter leurs documents, préciser leurs demandes et rechercher une solution. Les faits susceptibles de relever de la justice resteraient soumis aux voies compétentes. L’objectif serait d’offrir des recours accessibles, afin que l’exposition publique ne soit plus considérée comme l’unique moyen de se faire entendre.
L’État a également des responsabilités : sécurité des activités, infrastructures, formation et fonctionnement effectif des institutions. Les soutiens publics devraient répondre à des critères transparents et soutenir le développement des capacités. De leur côté, les entreprises privées pourraient inscrire leur partenariat dans la durée. Quant au public, il exerce un pouvoir réel par les contenus qu’il partage, les spectacles qu’il fréquente et les pratiques qu’il récompense.
Le chantier peut commencer par des engagements simples : identifier les contenus rémunérés, formaliser les prestations, publier des règles internes, corriger les informations fausses et instituer une médiation. Il devra ensuite être évalué à partir de résultats : davantage de travailleurs payés à temps, des revenus mieux documentés, des droits effectivement distribués et des litiges résolus. Une nouvelle cartographie permettrait de mesurer les progrès et de cibler les besoins.
Musiciens, animateurs, journalistes, producteurs et promoteurs n’ont pas à partager les mêmes goûts ni les mêmes intérêts. Ils doivent pouvoir travailler, se concurrencer et se critiquer sans que chaque désaccord mette leur dignité en péril. La musique haïtienne gagnera en force lorsque les engagements seront plus fiables, les intérêts plus visibles et les recours plus crédibles. C’est à ces conditions que la HMI pourra offrir à ses travailleurs une perspective durable et que personne n’aura besoin de détruire l’autre pour exister

