PORT-AU-PRINCE, dimanche 9 août 2026 (RHINEWS)– Dans une lettre ouverte adressée à Haïti, Mirline Dorvilier Métellus revient sur près de quarante années de vie consacrées par son époux, Jean-Monard Métellus, au service de son pays. Entre sacrifices familiaux, absences répétées et espoir d’une Haïti nouvelle, elle exprime sa douleur face aux critiques et aux accusations visant aujourd’hui celui qu’elle décrit comme un homme profondément attaché à la justice et à son pays. « Je ne demande ni privilège ni faveur », écrit-elle, appelant simplement à ce que son engagement soit jugé « avec justice, avec honnêteté » et à la lumière de tout ce qu’il a donné.
Haïti chérie,
Je ne t’ai jamais détestée. Comment l’aurais-je pu? Tu es le pays qui m’a vue naître, mon pays chéri, la terre de mes ancêtres, de mes aïeux. Haïti, je t’aime tellement!
Il y a près de quatre décennies, alors que nous étions encore sur les bancs de l’école secondaire, j’ai commencé à te partager avec celui qui allait devenir mon époux: Jean-Monard Métellus. Il n’était alors qu’un adolescent, mais déjà, il écrivait et publiait des textes dans les journaux. Pendant plus de trente ans, je t’ai prêté mon mari. Oui, je te l’ai prêté, même si, au fond de moi, je savais que tu ne me le rendrais jamais complètement. Dans son cœur, tu occupais une place que je ne pourrais jamais remplacer. Tu étais sa mission, son combat, sa raison de poursuivre la lutte malgré les obstacles.
Lors de ses courts séjours auprès de sa famille, combien de fois ai-je versé des larmes en préparant sa valise et en le regardant repartir encore et encore? Je restais derrière, portant toute seule le poids de notre famille. Haïti, je veux que tu saches qu’il ne voulait pas te quitter malgré ma souffrance, car il croyait profondément en toi. Il croyait en tes luttes, en tes transformations et, surtout, en la possibilité de bâtir une Haïti nouvelle: une Haïti dont nos enfants et nos petits-enfants seraient fiers, une Haïti qu’ils auraient envie de visiter et où, qui sait, ils pourraient un jour choisir de s’établir. Cependant des problèmes de santé l’ont obligé à se retirer.
Pour lui permettre de poursuivre cette mission, j’ai abandonné mes études universitaires et mis de côté quelques grands projets. Il fallait compenser ses absences et élever nos enfants, toute seule. J’ai essuyé leurs larmes lorsqu’ils demandaient pourquoi papa n’était pas là. J’ai applaudi seule à leurs matchs de soccer et de basketball. J’ai célébré seule leurs anniversaires. J’ai assisté seule aux réunions d’école, aux activités de l’église et aux cérémonies de remise de diplômes. J’ai été, à la fois, la mère et le père.
Pendant que mes enfants grandissaient sans la présence quotidienne de leur père, mon époux, lui, servait son pays. Je pleurais en silence. Je souffrais à la fois de son absence et du regard de ceux qui me voyaient comme une mère monoparentale alors que j’étais mariée. Pendant plus de trois décennies, il ne nous appartenait véritablement que quelques semaines par année. À peine quatre semaines… quatre petites semaines pour tenter de rattraper une année entière d’absence. Le reste de son temps, de son énergie, de son intelligence et de son cœur, c’est à toi, Haïti, qu’il les consacrait.
Et pourtant, jamais je ne me suis plainte. Je croyais en lui et en son combat. Oui, j’y croyais profondément. Je rêvais moi aussi d’une Haïti nouvelle, d’une Haïti où je pourrais retourner vivre lorsque nos enfants auraient grandi et pris leur envol. Je savais que mon époux ne recherchait ni les honneurs ni les privilèges. Il voulait simplement contribuer à bâtir un pays plus juste. Il refusait de se taire devant ce qui lui paraissait inacceptable. Il refusait la facilité du silence et de l’hypocrisie lorsque sa conscience lui commandait de parler. Il croyait sincèrement qu’un changement était encore possible. Son rêve n’était pas pour lui. Son rêve était pour toi, Haïti. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ma douleur est si grande.
Comment peut-on consacrer plus de trente ans de sa vie à une nation et voir, un jour, son dévouement remis en question? Comment accepter que celui qui a tant sacrifié soit aujourd’hui la cible d’accusations que je considère profondément injustes? Comment expliquer à nos enfants que toutes ces années passées loin de leur père pourraient aujourd’hui être récompensées par l’ingratitude, la haine ou la vengeance? Aujourd’hui, mon cœur saigne, et j’ai de plus en plus de mal à comprendre ses détracteurs.
Je regarde tout cela avec une immense tristesse, mais aussi avec une profonde frustration car les anniversaires manqués ne reviendront jamais. Les premiers buts qu’il n’a pas vus, les remises de diplômes auxquelles il n’a pas assisté, les soirées où ses enfants auraient simplement voulu sentir la présence de leur père: personne ne pourra nous les rendre. Ces sacrifices étaient le prix qu’il croyait devoir payer pour te servir.
Alors, dis-moi, Haïti chérie: à quoi auront servi tous ces renoncements si ceux pour qui il s’est battu choisissent aujourd’hui d’oublier son engagement? À quoi auront servi toutes ces années si la reconnaissance laisse maintenant place à la rancœur? À quoi auront servi les sacrifices de toute une famille si l’on cherche aujourd’hui à briser celui qui n’a jamais cessé de croire en toi?
Je refuse de croire que ce soit là l’héritage de près de quarante années de service. Je refuse de croire que la mémoire d’un peuple puisse être si courte. Je refuse de croire qu’une vie entière de dévouement puisse être effacée au gré des circonstances ou des considérations politiques.
Haïti chérie, réveille-toi et souviens-toi… Souviens-toi de ceux qui t’ont aimée alors qu’ils auraient pu choisir une vie plus facile ailleurs. Souviens-toi de ceux qui ont sacrifié leur famille, leur bonheur et leurs plus belles années parce qu’ils croyaient encore en ton avenir. Ne laisse ni les divisions, ni les intérêts personnels, ni les querelles politiques te faire oublier la valeur de ceux qui ont choisi de te servir avec intégrité. Car il est facile de critiquer mon mari, Jean-Monard Métellus. Il est beaucoup plus difficile de vivre la vie qu’il a choisie. Et moi, cette vie, je l’ai vécue à ses côtés. J’en connais chaque absence, chaque sacrifice, chaque larme, chaque espoir.
Aujourd’hui, je ne demande ni privilège ni faveur. Je demande simplement que l’on regarde cet homme intègre, Jean-Monard Métellus, avec justice, avec honnêteté et avec la mémoire de tout ce qu’il a donné. Car derrière chaque grand serviteur de ce pays, il y a souvent une femme, des enfants, une famille qui, dans l’ombre, ont eux aussi payé le prix de cet engagement. Une famille qui a accepté les absences, supporté les sacrifices et continué d’espérer parce qu’elle croyait que tout cela avait un sens. La nôtre en est le témoignage.
Haïti chérie, n’oublie pas ceux qui ont cru en toi!

