Haïti au bord de la faim : l’échec des missions internationales et l’abdication des élites nationales…

Des produits alimentaires....

Par Francklyn B. Geffrard,


MIAMI, jeudi 18 juin 2026 (RHINEWS)
– Lorsque l’Organisation des Nations unies, à travers l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM), alerte sur une aggravation de la faim dans plusieurs pays du monde et maintient Haïti parmi les foyers les plus préoccupants de l’insécurité alimentaire mondiale, il ne s’agit pas simplement d’un constat statistique de plus. Il s’agit d’un signal d’alarme qui devrait faire réfléchir toute la nation. Comment un pays qui possède des terres fertiles, un climat favorable à l’agriculture, une tradition paysanne séculaire et des ressources humaines considérables peut-il se retrouver dans une situation où plus de la moitié de sa population peine à se nourrir convenablement ? Comment Haïti, autrefois exportateur de produits agricoles et considéré comme l’une des économies les plus prospères de la Caraïbe au lendemain de son indépendance, se retrouve-t-il aujourd’hui associé aux pays les plus vulnérables à la faim et à la famine ?

Les chiffres sont alarmants. Selon les données les plus récentes des agences onusiennes, près de 5,8 millions d’Haïtiens vivent aujourd’hui dans des conditions d’insécurité alimentaire aiguë. Parmi eux, environ 1,8 million se trouvent dans une situation d’urgence alimentaire. Derrière ces statistiques se cachent des familles qui réduisent le nombre de repas quotidiens, des enfants qui vont à l’école le ventre vide, des personnes âgées privées d’une alimentation adéquate et des communautés entières qui survivent grâce à l’aide humanitaire. Cette situation n’est pas apparue du jour au lendemain. Elle est le résultat de décennies d’erreurs politiques, d’absence de vision nationale, de dépendance extérieure et de dégradation progressive des capacités productives du pays.

Ce constat est d’autant plus troublant que la communauté internationale est présente en Haïti depuis plus de trente ans. Depuis les années 1990, les missions internationales se sont succédé avec des mandats ambitieux et des moyens financiers considérables. La Mission civile internationale en Haïti (MICIVIH), la Mission de police civile des Nations unies en Haïti (MIPONUH), la Mission civile d’appui en Haïti (MICAH), la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH), le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) et, plus récemment, l’appui international à la Mission multinationale de soutien à la sécurité ont toutes été présentées comme des réponses à la crise haïtienne.

Leurs objectifs étaient souvent similaires : renforcer les institutions démocratiques, professionnaliser la Police nationale d’Haïti, rétablir la sécurité publique, protéger les droits humains, promouvoir l’État de droit et créer les conditions nécessaires au développement économique et social. Pourtant, malgré cette présence continue, le bilan demeure difficile à défendre. Les gangs armés contrôlent aujourd’hui une partie importante de la région métropolitaine de Port-au-Prince et étendent progressivement leur influence vers les provinces. Les institutions publiques sont fragilisées. Les infrastructures se détériorent. L’économie demeure dépendante des importations. Les déplacements forcés atteignent des niveaux historiques. Quant à la faim, elle continue de progresser.

L’un des épisodes les plus tragiques de cette présence internationale reste l’introduction du choléra en 2010. Cette maladie, absente d’Haïti depuis plus d’un siècle, a été introduite par un contingent de Casques bleus népalais de la MINUSTAH. L’épidémie a provoqué plus de 820 000 cas de contamination et près de 10 000 décès. Pendant plusieurs années, les Nations unies ont refusé de reconnaître leur responsabilité. Cette tragédie a profondément marqué la mémoire collective nationale et demeure l’un des symboles les plus douloureux des limites de l’intervention internationale en Haïti.

Cependant, il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité aux acteurs étrangers. La vérité est que les élites haïtiennes ont elles aussi une lourde part de responsabilité dans la situation actuelle. Depuis plusieurs décennies, une culture de dépendance s’est progressivement installée dans les sphères politiques nationales. Trop souvent, les dirigeants semblent attendre que les solutions viennent de l’extérieur. Chaque crise devient un prétexte pour solliciter davantage d’assistance internationale plutôt qu’une occasion de renforcer les capacités nationales.

Cette dépendance a contribué à affaiblir le sens de la responsabilité collective. Au lieu de construire des institutions solides, de planifier le développement à long terme et de promouvoir les secteurs productifs, une partie importante de la classe dirigeante s’est concentrée sur la conquête et la conservation du pouvoir. Les gouvernements se succèdent sans véritable continuité dans les politiques publiques. Les programmes de développement changent au gré des administrations. Les priorités nationales sont souvent remplacées par les exigences immédiates de la survie politique.

Le résultat est visible partout. L’agriculture, qui devrait être considérée comme une question de sécurité nationale, a été progressivement abandonnée. Les investissements publics dans les infrastructures rurales demeurent insuffisants. Les systèmes d’irrigation sont dégradés. Les routes agricoles sont souvent impraticables. Les producteurs manquent de crédit, d’accompagnement technique et de débouchés commerciaux. Pendant ce temps, le pays importe massivement du riz, des œufs, des produits alimentaires transformés, des fruits, des légumes et même des denrées qui pourraient être produites localement.

Cette dépendance alimentaire représente l’un des plus grands paradoxes de l’histoire contemporaine haïtienne. Comment expliquer qu’un pays essentiellement agricole soit aujourd’hui menacé par la faim ? Comment comprendre qu’une nation disposant de vastes terres cultivables se retrouve incapable de nourrir sa propre population ?

L’Artibonite offre une illustration particulièrement dramatique de cette contradiction. Considérée comme le principal grenier agricole du pays, cette région joue un rôle crucial dans la production nationale de riz et d’autres cultures vivrières. Pourtant, plusieurs zones agricoles de l’Artibonite sont aujourd’hui sous l’influence du groupe armé Gran Grif. Les témoignages provenant de la région font état de plantations détruites, de récoltes abandonnées, de paysans déplacés et de communautés terrorisées. Les massacres perpétrés contre la population civile ont contribué à accélérer l’exode des habitants et à réduire les superficies cultivées.

Lorsqu’un groupe armé peut empêcher des agriculteurs d’accéder à leurs terres ou détruire des plantations sans rencontrer de résistance significative de l’État, il ne s’agit plus uniquement d’un problème de sécurité. Il s’agit d’une menace directe contre la capacité du pays à nourrir sa population. La question alimentaire devient alors indissociable de la question sécuritaire.

À cette crise s’ajoute un autre phénomène inquiétant : la disparition progressive des terres agricoles sous le béton. Dans plusieurs régions du pays, des espaces autrefois cultivés sont transformés en lotissements résidentiels. L’urbanisation anarchique progresse en l’absence de véritables politiques d’aménagement du territoire. Les terres fertiles disparaissent au profit de constructions souvent non planifiées. Cette évolution compromet davantage la capacité du pays à atteindre une quelconque forme d’autosuffisance alimentaire.

L’histoire récente montre pourtant les conséquences potentiellement explosives de la faim. En avril 2008, Haïti a connu l’une des plus importantes crises sociales de son histoire contemporaine. L’augmentation du prix des produits alimentaires avait provoqué des manifestations violentes dans plusieurs villes du pays. Les émeutes de la faim avaient fait plusieurs victimes et contribué à la chute du gouvernement dirigé par Jacques-Édouard Alexis. À l’époque déjà, les observateurs soulignaient la vulnérabilité d’une économie excessivement dépendante des importations alimentaires.

Près de deux décennies plus tard, les causes profondes de cette crise demeurent largement inchangées. La production nationale reste insuffisante. Les importations continuent de dominer le marché. La pauvreté s’est aggravée. Le pouvoir d’achat s’est détérioré. Les prix alimentaires demeurent fortement exposés aux fluctuations internationales. Les indicateurs actuels montrent même une situation plus préoccupante que celle observée en 2008.

La perspective d’une nouvelle explosion sociale ne peut donc être écartée. L’histoire démontre que lorsqu’une population ne peut plus satisfaire ses besoins fondamentaux, les conséquences politiques et sécuritaires deviennent rapidement imprévisibles. La faim est souvent l’un des facteurs les plus puissants de déstabilisation sociale.

Parallèlement, le pays assiste à la dispersion progressive de sa force de travail. Chaque année, des milliers de jeunes quittent Haïti à la recherche d’opportunités à l’étranger. Des professionnels qualifiés, des techniciens, des entrepreneurs, des enseignants, des infirmières et des agriculteurs rejoignent les États-Unis, le Canada, l’Amérique latine ou d’autres destinations. Cette fuite des compétences affaiblit davantage les capacités nationales.

Dans les zones rurales, les conséquences sont particulièrement visibles. Les campagnes se vident progressivement de leur jeunesse. La population agricole vieillit. Les terres sont abandonnées faute de main-d’œuvre. Les connaissances agricoles traditionnelles risquent de disparaître avec les générations qui les détiennent encore. Pendant ce temps, les transferts de fonds de la diaspora deviennent l’un des principaux moteurs de consommation du pays. Bien qu’ils constituent un soutien indispensable pour de nombreuses familles, ces transferts ne remplacent pas une économie productive capable de créer de la richesse et des emplois.

Si les tendances actuelles se poursuivent, les perspectives pour Haïti sont inquiétantes. L’aggravation de la crise alimentaire pourrait accroître la dépendance à l’aide humanitaire. L’expansion des groupes armés pourrait renforcer leur contrôle sur des zones agricoles stratégiques. L’affaiblissement de l’État pourrait réduire davantage sa capacité à fournir des services essentiels. L’exode de la population pourrait s’intensifier, privant le pays des ressources humaines nécessaires à sa reconstruction.

La crise haïtienne constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus frappants des limites de l’assistance internationale lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une véritable volonté nationale de transformation. Après plus de trois décennies de missions étrangères, de programmes d’aide, de conférences internationales et de promesses de reconstruction, Haïti demeure confronté aux mêmes défis fondamentaux : la sécurité, la gouvernance, la production alimentaire et le développement économique.

La responsabilité de cette situation est partagée. La communauté internationale doit s’interroger sur l’efficacité réelle de ses interventions et sur les résultats obtenus après des décennies de présence dans le pays. Les élites haïtiennes doivent quant à elles reconnaître leur incapacité collective à construire un État capable de répondre aux besoins les plus élémentaires de la population. Car aucun pays ne peut prétendre à la stabilité lorsque ses citoyens ont faim.

L’urgence n’est plus de multiplier les diagnostics. Les causes de la crise sont connues depuis longtemps. La véritable question est désormais de savoir combien d’alertes supplémentaires, combien de rapports alarmants, combien de déplacements de population, combien de terres abandonnées et combien de vies brisées faudra-t-il encore avant que nourrir la population, sécuriser les zones agricoles et reconstruire la capacité productive nationale deviennent enfin les priorités absolues de l’État haïtien. Car un pays qui ne peut plus nourrir son peuple est un pays dont l’avenir même est en péril.