Éditorial,
Par Francklyn B. Geffrard
MIAMI, lundi 28 juillet 2025 (RHINEWS)- Il y a cent dix ans, le 28 juillet 1915, les troupes américaines débarquaient à Port-au-Prince sous prétexte de restaurer l’ordre dans un pays miné par l’instabilité politique. En réalité, ce fut le début d’une occupation militaire de près de vingt ans (1915–1934) qui allait profondément bouleverser la trajectoire politique, économique et sociale d’Haïti. Aujourd’hui encore, les séquelles de cette intervention impérialiste continuent de hanter la mémoire collective et d’empoisonner le devenir d’une nation toujours enfermée dans une logique d’ingérence, de dépendance et de dénigrement.
L’intervention américaine s’inscrivait dans un contexte d’intenses turbulences politiques. Depuis l’indépendance de 1804, Haïti a connu une succession de régimes instables, souvent renversés par la force. Mais c’est surtout au tournant du XXe siècle que les ingérences étrangères se multiplient. Entre 1908 et 1915, sept présidents se succèdent. L’assassinat particulièrement brutal du président Vilbrun Guillaume Sam, lynché par une foule révoltée après l’exécution de prisonniers politiques, offre à Washington le prétexte attendu pour intervenir. Le président Woodrow Wilson envoie les Marines sans l’aval du Congrès, invoquant la protection des citoyens américains et la nécessité de garantir la stabilité régionale. En réalité, les États-Unis poursuivaient des objectifs stratégiques liés à la sécurité du canal de Panama, récemment ouvert, et à la défense de leurs intérêts économiques dans la région. Cette action s’inscrivait dans le cadre de la doctrine Monroe (1823) et du « Big Stick » de Theodore Roosevelt, qui autorisait des interventions militaires pour défendre l’hémisphère occidental contre toute influence étrangère non américaine.
Une fois sur place, les troupes américaines prennent le contrôle intégral du pays. Les institutions haïtiennes sont mises sous tutelle, les finances publiques sont administrées depuis Washington, la Constitution haïtienne est modifiée en 1918 pour permettre aux étrangers de posséder des terres (ce qui avait été interdit depuis Dessalines), et une gendarmerie haïtienne dirigée par des officiers américains est instaurée. Cette politique de contrôle total se double d’une entreprise d’exploitation économique. Selon l’historien Hans Schmidt dans The United States Occupation of Haiti, 1915–1934, les Américains mirent en place un système de travaux forcés sous couvert de corvée pour construire des routes et infrastructures, essentiellement à leur usage militaire et commercial. La population rurale est soumise à des levées arbitraires de main-d’œuvre, assimilables à une forme d’esclavage moderne.
Face à cette occupation, la résistance s’organise. Charlemagne Péralte, figure emblématique de la lutte nationale, refuse de se soumettre à la tutelle étrangère. Il constitue une armée de paysans, les cacos, qui mènent une guerre de guérilla contre les forces américaines. Sa capture, son exécution sommaire en 1919, et la diffusion de la photographie de son cadavre crucifié sur une porte, avaient pour but d’intimider la population. Au contraire, elle transforma Péralte en martyr national. Benoît Batraville poursuivit la lutte jusqu’à sa mort en 1920. Ces deux figures restent, encore aujourd’hui, les symboles d’une résistance patriotique à l’oppression impérialiste.
Les exactions commises durant cette période furent nombreuses et documentées. Un rapport du sénateur américain William Borah dénonce dès les années 1920 l’usage de la torture, des viols et des exécutions arbitraires par les troupes américaines. Des massacres de civils, comme celui de Marchaterre en 1929 où plusieurs dizaines de paysans furent tués lors d’une manifestation, suscitèrent l’indignation internationale. Ces abus contribuèrent à délégitimer la présence américaine et à renforcer le mouvement pour le retrait.
Sous la pression croissante de l’opinion publique, tant aux États-Unis qu’en Haïti, le président Herbert Hoover envoie une commission d’enquête en 1930. Le rapport recommande la fin progressive de l’occupation. En 1934, le président Franklin D. Roosevelt, dans le cadre de sa politique de bon voisinage, ordonne le retrait final des troupes. Mais ce retrait se fait sans restitution ni réparation. Les institutions mises en place restent profondément marquées par le modèle imposé, et les élites formées sous l’occupation perpétuent une gouvernance centralisée, autoritaire et dépendante de l’étranger.
Les conséquences de cette occupation sont multiples et durables. Sur le plan économique, elle a favorisé un modèle agro-exportateur tourné vers les intérêts extérieurs, au détriment de l’agriculture vivrière et du développement local. L’endettement, orchestré depuis Washington, a entravé toute politique souveraine. Sur le plan social, la brutalité de l’occupation a creusé un fossé entre les villes, mieux connectées aux intérêts étrangers, et les campagnes, marginalisées et appauvries. Sur le plan politique, elle a instauré une culture de la soumission aux puissances étrangères, une méfiance envers l’État et une tendance à l’autoritarisme, encore observables aujourd’hui.
Cent dix ans plus tard, Haïti n’est toujours pas sortie de l’ombre de cette occupation. La nation vit un nouvel exode, une nouvelle fuite. Des milliers de jeunes quittent le pays, parfois à pied, parfois en mer, en quête d’un avenir ailleurs. Ils se heurtent au rejet, à la discrimination et à l’arbitraire des États qui les accueillent. Aux États-Unis, aux Bahamas, en République dominicaine, le migrant haïtien est devenu le bouc émissaire par excellence. Victime de politiques migratoires hostiles, il est détenu, humilié, expulsé sans égards pour ses droits les plus fondamentaux. Ce traitement injuste, documenté par Amnesty International et Human Rights Watch, s’inscrit dans une longue tradition de mépris pour le peuple haïtien, le même mépris qui justifiait en 1915 une occupation militaire violente d’un pays souverain.
Comment expliquer qu’un peuple qui fut le premier à se libérer du joug colonial soit aujourd’hui réduit à mendier l’asile, à supplier l’accès à des terres étrangères, à errer sans patrie ? Comment comprendre que cette Première République noire soit traitée comme une paria internationale ? Cette situation tragique n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un enchaînement de politiques destructrices, d’ingérences répétées, et d’une communauté internationale complice du dépérissement haïtien.
L’occupation américaine d’Haïti n’a pas seulement été un moment de domination militaire : elle a marqué un tournant dans la dépossession institutionnelle et morale du pays. Elle a imposé un modèle politique déconnecté des réalités locales, a anéanti l’élan nationaliste, et a intégré Haïti dans un système mondial de dépendance néocoloniale. Pour comprendre les déboires actuels de la République, il faut revenir à ce moment charnière où le droit à la souveraineté fut confisqué, où les ressources furent pillées, où la fierté fut piétinée.
Il est temps que justice soit faite. Pas seulement sous forme d’excuses symboliques, mais par un travail de mémoire, de réparation, et de reconnaissance du droit du peuple haïtien à définir librement son destin. Le souvenir de l’occupation américaine ne doit pas rester lettre morte : il doit éclairer le présent et nourrir la reconstruction d’un État digne, capable de protéger ses enfants, sur son sol et à l’étranger.
Haïti ne se relèvera pas sans une réappropriation de son histoire. Ce n’est qu’en regardant avec lucidité cette blessure ancienne que la nation pourra panser ses plaies, retrouver sa voix et reprendre la marche vers la liberté, celle-là même qu’elle avait conquise à Vertières et qu’on lui a confisquée en 1915.

