Le Department of Homeland Security (DHS) s’inquiète des transferts de fonds envoyés par les Haïtiens résidant aux États-Unis, estimés à 6,1 milliards de dollars, soit près de 20 % du PIB haïtien. Derrière ces chiffres se profile un discours qui criminalise la solidarité familiale et le travail de migrants souvent vulnérables, dans un contexte où l’administration Donald Trump envisage la déportation de plus de 350 000 bénéficiaires haïtiens du TPS. Cette tribune analyse les enjeux économiques, politiques et géopolitiques de ces déclarations, révélant une stratégie d’asphyxie indirecte visant Haïti…
Par Francklyn B. GEFFRARD,
MIAMI, jeudi 5 mars 2026 (RHINEWS)-Lorsque le Department of Homeland Security (DHS) affirme que « les dollars américains ne devraient pas être utilisés pour subventionner des économies étrangères », en visant explicitement les transferts d’argent vers Haïti, il ne s’agit pas d’une simple observation budgétaire. Il s’agit d’un positionnement politique lourd de conséquences, formulé dans un contexte où l’administration de Donald Trump envisage la déportation de plus de 350 000 Haïtiens bénéficiaires du TPS. Le message est clair : l’immigration haïtienne ne serait plus seulement un problème migratoire, elle deviendrait un problème économique et stratégique.
Le DHS avance un chiffre : 6,1 milliards de dollars auraient été « retirés d’Amérique » par des ressortissants haïtiens entrés illégalement, ce montant représentant 20 % de l’économie haïtienne. Or, les estimations publiques de la World Bank situent traditionnellement les transferts annuels vers Haïti entre 3 et 4 milliards de dollars ces dernières années. Un montant de 6,1 milliards supposerait soit une hausse spectaculaire non documentée, soit une méthode de calcul non explicitée. Le DHS n’a fourni aucune ventilation détaillée permettant de vérifier l’origine, la période ou la composition de cette estimation. Dans un débat aussi sensible, l’absence de transparence statistique n’est pas un détail : elle est politique.
Même si l’on admet que les transferts représentent environ 20 % du PIB haïtien — proportion effectivement élevée – il est intellectuellement malhonnête de qualifier ces flux de « subvention américaine ». Ces sommes ne proviennent pas du Trésor public. Elles proviennent du travail, souvent pénible, de migrants qui, même sans statut légal, participent à l’économie américaine. Ils paient des taxes sur la consommation, contribuent par le biais de numéros fiscaux individuels (ITIN), cotisent parfois à la sécurité sociale sans pouvoir en bénéficier pleinement. Assimiler ces transferts privés à une ponction organisée sur l’économie nationale relève d’une construction rhétorique destinée à alimenter une perception d’abus.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’économie haïtienne est structurellement dépendante des importations, notamment en provenance des États-Unis et de la République dominicaine. Une part significative des dollars envoyés à Port-au-Prince sert à acheter du riz, des produits alimentaires, des biens manufacturés, du carburant — dont une grande proportion provient du marché américain. Autrement dit, ces fonds transitent par Haïti pour revenir financer les exportateurs étrangers. Il ne s’agit pas d’une fuite sèche de capitaux, mais d’un circuit économique transnational dont bénéficient aussi les entreprises américaines.
Dès lors, une question centrale s’impose : que cherche réellement Washington en mettant l’accent sur ces transferts ? La concomitance entre cette déclaration et la perspective de la fin du TPS pour des centaines de milliers de Haïtiens n’est pas neutre. La suppression du statut légal de ces travailleurs réduirait mécaniquement les transferts vers Haïti, affaiblissant davantage une économie déjà en crise. Si, en parallèle, des restrictions étaient envisagées sur les envois d’argent, l’impact serait considérable. On ne peut ignorer la dimension stratégique d’une telle éventualité.
Car au-delà des chiffres, le signal politique est puissant. Il consiste à présenter la solidarité familiale comme une anomalie économique. Il transforme un acte moral — soutenir ses proches — en acte suspect. Il installe l’idée que la prospérité américaine serait compromise par les envois de fonds de travailleurs qui occupent souvent des emplois délaissés par d’autres. Cette logique participe d’une redéfinition de l’immigration non seulement comme enjeu sécuritaire, mais comme menace macroéconomique.
La question devient alors géopolitique. Haïti traverse une crise multidimensionnelle prolongée, et les États-Unis jouent historiquement un rôle majeur dans son environnement politique et sécuritaire. Affaiblir brutalement l’un des principaux piliers de survie économique du pays – les transferts de sa diaspora – reviendrait à accroître l’instabilité. Or l’instabilité génère migration, insécurité régionale et pressions diplomatiques accrues. Une telle politique serait donc non seulement moralement discutable, mais stratégiquement contradictoire.
Il faut poser la question sans détour : assiste-t-on à une stratégie d’asphyxie indirecte ? La rhétorique employée par le DHS suggère une volonté d’opposer frontalement l’intérêt américain à la survie économique haïtienne, comme si les deux étaient incompatibles. Pourtant, les faits montrent une interdépendance économique réelle. Les travailleurs haïtiens contribuent à la richesse américaine ; leurs transferts soutiennent des familles qui consomment en grande partie des produits importés ; la stabilité d’Haïti demeure un enjeu régional majeur.
Ce débat ne peut être réduit à une ligne budgétaire. Il engage des principes fondamentaux : la reconnaissance du travail, la cohérence des politiques migratoires, la responsabilité d’une grande puissance vis-à-vis d’un voisin en crise. Présenter les transferts de la diaspora comme une subvention indue revient à ignorer la réalité sociale et économique de millions de personnes.
En définitive, ce qui se joue dépasse les 6,1 milliards de dollars avancés. Il s’agit de savoir si l’on choisit de considérer les Haïtiens comme des contributeurs à part entière d’une économie qu’ils servent par leur travail, ou comme des agents d’un prétendu drainage économique. La réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir de centaines de milliers de familles, mais aussi la nature même des relations entre les États-Unis et Haïti.

