Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, samedi 17 octobre 2026 (RHINEWS)– Ce 17 octobre 2026, Haïti commémore le 220e anniversaire de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines. Deux cent vingt ans après le guet-apens du Pont-Rouge, la nation honore son fondateur sans avoir épuisé les questions que soulève sa disparition. Qui a décidé sa mort ? Qui a organisé le piège ? Qui l’a exécuté ? Quels intérêts son élimination devait-elle servir ? Et qu’est devenue cette indépendance pour laquelle tant de femmes et d’hommes avaient combattu, lorsque leurs descendants vivent encore dans la privation, l’insécurité et l’exclusion ?
Une exigence doit guider cette réflexion : expliquer les circonstances d’un assassinat ne revient jamais à le justifier. Les contradictions du gouvernement de Dessalines, les oppositions à son autorité ou les conflits autour de sa politique économique peuvent éclairer la crise de 1806. Ils ne rendent pas son meurtre légitime. Aucun désaccord politique, aucun grief contre un chef d’État ne transforme un guet-apens en acte de justice.
La reconnaissance de cette distinction est indispensable. Sans elle, l’histoire risque de devenir une plaidoirie rétrospective en faveur des vainqueurs. Elle doit au contraire permettre de comprendre comment des compagnons de lutte ont pu en venir à supprimer celui sous le commandement duquel ils avaient conquis l’indépendance, puis d’examiner les conséquences de cette rupture pour la construction nationale.
Dessalines est assassiné le 17 octobre 1806 au Pont-Rouge, près de Port-au-Prince, dans un contexte de rébellion contre son gouvernement. Les recherches historiques permettent d’identifier des acteurs du renversement et plusieurs conflits qui l’ont préparé. Carolyn Fick mentionne notamment Alexandre Pétion et Étienne Élie Gérin, ainsi qu’une « neutralité complice » d’Henri Christophe. Cette lecture doit être attribuée à l’historienne : organiser une insurrection, consentir à un renversement, ordonner un assassinat et tirer sur sa victime constituent des responsabilités distinctes, que les sources ne documentent pas toutes avec la même précision. (heritage.bnf.fr)
Il serait donc inexact de soutenir que rien n’est connu. Il serait tout aussi imprudent de présenter comme définitivement établie chaque étape de la chaîne de commandement du meurtre. Le devoir de vérité commence par cette rigueur : nommer les responsabilités documentées, confronter les récits, reconnaître leurs désaccords et refuser de combler les lacunes par des certitudes commodes.
Les intérêts en jeu dépassaient les rivalités personnelles. La terre occupait une place centrale dans la jeune nation. Après la défaite de l’armée française, qui devait disposer des anciennes propriétés coloniales ? L’État, au nom de la collectivité ? Les anciens propriétaires libres et leurs héritiers ? Les chefs militaires victorieux ? Les cultivateurs dont le travail avait produit les richesses de Saint-Domingue et dont le combat avait contribué à rendre l’indépendance possible ?
La vérification des titres de propriété et la récupération de domaines revendiqués par des particuliers touchaient à des intérêts puissants. Derrière les documents fonciers se jouait une question fondamentale : à qui profiterait la révolution ? Le départ des colons devait-il ouvrir la voie à une transformation des rapports sociaux ou permettre à de nouveaux bénéficiaires de prendre possession des ressources et du pouvoir ?
Il faut cependant regarder aussi les tensions entre le nouvel État et les cultivateurs. L’indépendance exigeait une armée, des armes et des recettes. Dessalines entendait préserver une production agricole d’exportation capable de financer la défense du pays. Cette orientation maintenait une organisation contraignante du travail. Pour les anciens esclaves, la liberté signifiait pourtant aussi pouvoir disposer de leur temps, choisir leur activité et cultiver pour leur famille. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage souligne cette contradiction entre l’émancipation conquise et le maintien du travail forcé sous le gouvernement impérial. (memoire-esclavage.org)
Reconnaître cette contradiction ne diminue ni la portée de l’indépendance ni la responsabilité des assassins. Cela permet de prendre au sérieux les aspirations de ceux qui avaient brisé leurs chaînes. Ils n’avaient pas combattu uniquement pour remplacer l’autorité française par une autorité haïtienne. Leur expérience de la liberté devait aussi se traduire dans leurs conditions d’existence.
Dessalines demeure l’un des principaux artisans de cette rupture immense : une population soumise à l’ordre colonial et esclavagiste avait imposé son droit à constituer une nation indépendante. La Constitution de 1805 consacre l’abolition de l’esclavage et cherche à dépasser les anciennes hiérarchies de couleur par une identité politique commune. Elle concentre également le pouvoir entre les mains de l’empereur. Ces deux dimensions appartiennent à la même histoire et doivent être examinées ensemble. (archiveshaiti.com)
L’idéal dessalinien auquel les Haïtiens se réfèrent aujourd’hui porte une exigence de souveraineté, de dignité et de justice. Il serait toutefois excessif d’en déduire que le gouvernement de Dessalines avait déjà conçu et appliqué un programme cohérent de redistribution égalitaire. La défense du domaine national ne garantissait pas, à elle seule, un accès équitable aux richesses. La propriété publique pouvait elle aussi être administrée au bénéfice de quelques-uns.
C’est précisément pourquoi la fidélité à Dessalines peut être exigeante. Elle peut reconnaître le fondateur, défendre son œuvre d’émancipation et poursuivre ce que son époque et son gouvernement n’ont pas accompli. Une nation ne sert pas sa mémoire en la soustrayant à l’examen. Elle la sert en donnant un avenir à ce qu’elle contient de plus libérateur.
Son assassinat a aggravé la fragilité de l’unité nationale. L’alliance forgée dans la guerre n’avait pas encore produit des institutions capables de régler durablement les conflits entre les chefs et de garantir la place des citoyens dans le nouvel État. La disparition de l’empereur a été suivie par la division du pays et l’affrontement entre pouvoirs rivaux. Le territoire libéré au prix de sacrifices considérables devenait le théâtre de nouvelles luttes pour son contrôle.
Le Pont-Rouge n’est pas l’origine de toute violence politique haïtienne. Des éliminations et des affrontements internes avaient précédé 1806. Mais l’assassinat du fondateur représente une rupture d’une portée particulière : il montre combien la souveraineté conquise peut demeurer vulnérable lorsque la force remplace les règles communes et que la possession du pouvoir prime sur la construction de la nation.
C’est dans cette perspective qu’il faut examiner le contre-projet opposé à la promesse émancipatrice. Il ne s’agit pas nécessairement d’un programme unique, rédigé et partagé par tous les adversaires de Dessalines. Les politiques de ses successeurs ont divergé. Christophe a maintenu au Nord une organisation plantationnaire contraignante, tandis que Pétion a engagé des distributions de terres dans le Sud et l’Ouest, dont ont aussi bénéficié des soldats. Ces différences empêchent de réduire l’après-Dessalines à une seule politique foncière. (cambridge.org)
Le contre-projet peut plutôt se comprendre comme une logique de confiscation : la nation appartient formellement à tous, mais l’accès à ses ressources, à ses institutions et à ses décisions demeure profondément inégal. Cette lecture doit être démontrée à travers les périodes et les mécanismes concernés. Elle gagne en force lorsqu’elle explique comment l’exclusion se reproduit, plutôt que lorsqu’elle suppose une intention identique chez tous les dirigeants depuis 1806.
La question dépasse alors la seule propriété de la terre. Qui supporte l’impôt ? Qui bénéficie des dépenses publiques ? Qui trouve une école pour ses enfants, un hôpital accessible, une route praticable, un tribunal capable de l’entendre ? Qui obtient une décision administrative sans protection politique ni paiement indu ? Qui peut entreprendre et travailler sans dépendre d’un privilège ou subir une prédation ?
Lorsque ces possibilités dépendent de la fortune, des relations ou du lieu de naissance, la citoyenneté se trouve amputée de sa substance. Les plus pauvres sont sollicités pour travailler, voter, applaudir ou supporter les sacrifices, tout en restant éloignés des décisions qui déterminent leur existence. C’est dans cette distance entre appartenance nationale et droits effectifs que persiste une part de l’ordre d’exclusion.
Les responsabilités extérieures doivent également être examinées. La France impose en 1825, sous la menace militaire, une indemnité de 150 millions de francs destinée aux anciens colons, en échange de la reconnaissance de l’indépendance. Le renversement est saisissant : la nation issue de la lutte contre l’esclavage doit financer l’indemnisation de ceux dont elle a renversé la domination. Cette contrainte constitue un jalon majeur de l’assujettissement économique du pays. (college-de-france.fr)
Cet épisode ne démontre aucune implication étrangère dans l’assassinat de 1806. Il révèle, dans une autre séquence, la persistance des efforts pour faire payer à Haïti sa rupture avec l’ordre colonial. Les pressions extérieures et les choix des gouvernants haïtiens doivent être analysés dans leur interaction. Les premières ne dispensent pas les seconds de leurs responsabilités ; celles-ci n’effacent pas la violence des contraintes imposées au pays.
Peut-on, pour autant, affirmer que le système esclavagiste s’est simplement poursuivi sous un autre visage ? L’abolition a changé fondamentalement le statut des personnes. Cette conquête ne saurait être minimisée. En revanche, des pratiques coercitives, des hiérarchies sociales et des mécanismes d’exploitation peuvent survivre à la disparition du régime qui les a produits. C’est leur transformation, leur persistance ou leur réapparition qu’il faut étudier.
La continuité la plus préoccupante réside dans la possibilité de traiter une majorité comme une population dont on utilise le travail sans reconnaître pleinement ses droits. Elle apparaît lorsque la pauvreté est administrée plutôt que combattue, lorsque les services essentiels deviennent des privilèges et lorsque la violence protège les intérêts de ceux qui disposent déjà des ressources. Cette lecture n’exige pas d’assimiler toutes les époques. Elle exige de comprendre pourquoi la liberté juridique demeure si souvent privée de ses moyens matériels.
Il faut aussi se garder d’une explication exclusivement fondée sur la couleur. Les appartenances, les alliances et les intérêts ne se confondent pas mécaniquement. Une analyse rigoureuse doit examiner les positions économiques, les pratiques de gouvernement et les bénéficiaires des décisions. Aucun groupe ne peut être déclaré collectivement coupable ou innocent sur la seule base de son identité.
Deux cent vingt ans après l’assassinat, la recherche de la vérité reste une responsabilité publique. Les universités, les historiens et les archivistes haïtiens doivent disposer des moyens de confronter les récits, notamment ceux de Thomas Madiou et de Beaubrun Ardouin, avec les correspondances et les actes disponibles. L’accès aux fonds conservés à l’étranger doit être facilité. Une synthèse critique, accessible en français et en créole, permettrait de distinguer les connaissances établies des questions encore ouvertes.
Une telle démarche doit rester indépendante. Elle perdrait sa valeur si elle recevait pour mission de confirmer une condamnation décidée d’avance ou de protéger certaines figures historiques. La vérité nationale ne se construit ni par décret ni par répétition. Elle se construit par l’examen des preuves et la possibilité de discuter les conclusions.
L’exigence de justice comporte également une dimension présente. On ne peut réclamer solennellement la vérité sur le meurtre du fondateur tout en tolérant que les crimes politiques et économiques contemporains restent sans réponse. Le respect de Dessalines engage à défendre la vie, à refuser l’élimination comme moyen de compétition politique et à exiger que les responsabilités soient établies par des institutions capables d’agir.
Faire revivre l’idéal dessalinien suppose enfin des engagements concrets. Protéger les familles contre les violences. Permettre aux déplacés de retrouver une existence digne. Soutenir les producteurs et sécuriser les droits fonciers. Financer l’école, les soins et les infrastructures. Rendre publics les budgets, les marchés et la gestion du domaine national. Garantir une justice accessible et une participation politique qui ne dépende pas de la richesse.
La souveraineté économique se mesure aussi à la capacité de produire, de nourrir la population, de créer des emplois et de négocier avec les partenaires extérieurs dans l’intérêt du pays. Elle exige des dirigeants responsables, des entreprises respectueuses de leurs obligations et des citoyens en mesure de contrôler l’usage des ressources communes. L’invocation du fondateur ne peut tenir lieu de politique publique.
Haïti n’est pas condamnée à reproduire ses exclusions. Son histoire comprend aussi les résistances, le travail et les initiatives de ceux qui ont fait vivre la nation malgré l’abandon. Les paysans, les ouvriers, les commerçantes, les enseignants et tant d’autres ne sont pas de simples victimes d’un destin national. Leur contribution doit être reconnue dans les choix économiques et dans l’exercice du pouvoir.
Le 17 octobre doit ainsi devenir une date de vérité et de responsabilité. Vérité sur l’assassinat de Dessalines, sans justification rétrospective du crime. Responsabilité devant les Haïtiens auxquels l’indépendance doit garantir davantage qu’un nom sur un territoire et une place dans les discours.
Deux cent vingt ans après le Pont-Rouge, honorer le fondateur exige de poursuivre la promesse d’une nation où nul ne soit privé de dignité parce qu’il est pauvre, où nul ne puisse confisquer le bien commun parce qu’il est puissant, et où le désaccord politique ne donne jamais le droit de tuer.

