14 août 1791 – 14 août 2025 : Refaire Bois-Caïman pour sauver Haïti…

Image reproduisant la scene de la ceremonie du Bois-Caiman...

Éditorial

Par Francklyn B. Geffrard

MIAMU, jeudi 14 août 2025 (RHINEWS)- En ce 14 août 2025, alors que le pays commémore la cérémonie du Bois-Caïman, il est impossible d’ignorer le poids de l’histoire et le contraste brutal entre l’unité d’hier et les divisions d’aujourd’hui. Cette nuit d’août 1791, au cœur des mornes du Nord, Boukman Dutty et Cécile Fatiman scellaient par un serment sacré l’union des esclaves, brisant les chaînes de la peur pour lancer l’insurrection générale du 22 août. Ce rituel vodou, bien plus qu’une cérémonie, fut un acte stratégique : mettre fin à l’isolement des plantations, unir des hommes et des femmes venus de différentes origines, transcender les rivalités pour embrasser un objectif commun – la liberté.

De cette alliance naquit un mouvement irrésistible qui, après treize années de guerre, aboutit le 1er janvier 1804 à la proclamation de l’indépendance d’Haïti, première République noire libre du monde. Bois-Caïman fut le point d’étincelle, le ciment d’un combat mené “chacun avec son arme, chacun avec son courage”, une démonstration qu’aucune puissance ne peut vaincre un peuple uni autour d’une cause juste.

Et pourtant, 221 ans après l’indépendance, notre nation vacille. Le terrorisme armé, sous la forme de gangs surarmés et organisés, occupe des pans entiers du territoire. Des groupes comme Viv Ansanm dictent leur loi dans plusieurs régions, imposant la peur, détruisant le tissu social, forçant des centaines de milliers de familles à l’exil interne. Ce phénomène, alimenté par le trafic d’armes, le blanchiment d’argent et la complicité de certains secteurs économiques et politiques, constitue une menace existentielle. Si rien n’est fait, Haïti pourrait perdre non seulement sa souveraineté de fait, mais aussi son âme.

L’urgence est absolue. Comme en août 1791, la survie de la nation dépend de notre capacité à surmonter les fractures, à dépasser les querelles de chapelles, à bâtir un front uni. Refaire Bois-Caïman ne signifie pas reproduire le rituel dans ses formes d’origine, mais retrouver cet esprit d’unité stratégique et morale : comprendre que face à une menace qui met en péril l’existence même du pays, il n’y a pas de place pour la neutralité, la passivité ou la compromission.

Cette commémoration devrait aussi être l’occasion de transformer notre héritage en moteur de développement. Le site du Bois-Caïman, aujourd’hui trop peu mis en valeur, pourrait devenir un haut lieu de mémoire et un centre touristique de rayonnement panafricain. Un monument emblématique, un musée immersif retraçant la Révolution haïtienne, des espaces de recueillement et de cérémonies culturelles attireraient non seulement les Haïtiens et la diaspora, mais aussi les peuples noirs du monde entier en quête de racines et d’inspiration. En exploitant cette richesse historique, Haïti pourrait générer des revenus durables, créer des emplois locaux, et replacer la culture au cœur de son redressement économique. Mais cela exige une vision claire, une volonté politique réelle et une gestion transparente, trois éléments qui ont cruellement manqué depuis l’indépendance.

Depuis 1804, nos divisions internes – conflits entre anciens libres et anciens esclaves, rivalités Nord-Sud, guerres civiles, alliances opportunistes avec des puissances étrangères – ont lentement érodé l’unité forgée au Bois-Caïman. Ces fractures, aggravées par l’absence de projet national et de compréhension profonde de notre histoire, expliquent en partie pourquoi nous ne savons pas transformer nos hauts lieux de mémoire en leviers économiques et diplomatiques.

Aujourd’hui, le terrorisme qui ravage nos quartiers, bloque nos routes et massacre nos concitoyens est un défi comparable, en intensité existentielle, à celui que représenta l’esclavage pour nos ancêtres. La réponse doit être à la hauteur : une mobilisation nationale totale, intégrant l’État, la diaspora, les communautés locales, les forces vives du pays, autour d’un objectif unique – libérer Haïti. L’unité n’est pas une option morale, c’est une condition de survie.

Refaire Bois-Caïman, c’est comprendre que la liberté ne s’obtient ni dans la division, ni dans la résignation, mais dans l’action collective. C’est accepter que face au terrorisme, chaque secteur – politique, économique, religieux, culturel – doit prendre sa part. C’est reconnaître que notre histoire n’est pas seulement un patrimoine à célébrer, mais une leçon à mettre en pratique.

En ce 14 août 2025, il ne s’agit pas seulement de commémorer un événement glorieux du passé, mais de nous demander si nous avons encore, en tant que peuple, la capacité de prononcer un serment commun pour notre survie. Nos ancêtres l’ont fait dans des conditions mille fois plus dures. Si nous échouons à le faire aujourd’hui, ce ne sera pas parce que c’est impossible, mais parce que nous aurons manqué de courage, de vision et de foi en nous-mêmes.