PORT-AU-PRINCE, mercredi 13 août 2025 (RHINEWS) – Le dossier judiciaire de l’ancienne mairesse de l’Arcahaie, Rosemila Petit-Frère, a finalement été transféré au cabinet d’instruction, après avoir passé plus de dix mois au parquet de Port-au-Prince, a-t-on appris de source judiciaire. Cette décision relance une affaire mêlant accusations de corruption, d’enrichissement illicite, et de liens présumés avec des gangs armés.
Le 21 mars 2023, dans une correspondance adressée au directeur général de l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC), Maître Hans Jacques Ludwig Joseph, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) avait sollicité l’ouverture d’une enquête sur « des suspicions d’actes de corruption suivis d’enrichissement illicite » visant Mme Petit-Frère, alors « membre influent du cabinet du premier ministre de facto Ariel Henry ».
L’organisation de défense des droits humains situait cette demande dans un contexte de guerre ouverte entre gangs, éclatée le 27 février 2023, opposant les hommes armés de la rue Saint-Martin, dirigés par Kempès Sanon alias « Granmoun lan », et ceux de la Base Krache Dife, dirigés par Gardy Jean alias « Pèse ». « Le bilan provisoire fait état d’au moins soixante-dix morts et cinquante disparus, ainsi que des centaines de maisons et de voitures incendiées », soulignait le RNDDH, précisant que « les principales victimes sont des civils, dont des personnes âgées, des femmes et des enfants ».
Selon les informations recueillies par le RNDDH, Kempès Sanon, évadé de la prison civile de la Croix-des-Bouquets en 2021 où il purgeait une peine pour enlèvements contre rançon, « serait l’un des nombreux protégés de Rosemila Petit-Frère », laquelle lui fournirait régulièrement « de fortes sommes d’argent ». Cette proximité aurait provoqué « la jalousie des membres du G-9 an Fanmi e Alye ». L’organisation affirme également que des habitants ont dénoncé ses liens présumés avec d’autres chefs de gangs et « dévoilé l’ampleur de sa richesse ».
Le RNDDH avait indiqué que Mme Petit-Frère posséderait « au moins deux immeubles » à Belvil 3 et Delmas 41 A, ainsi que deux maisons en location à Belvil 3 et Belvil 4. En 2022, elle aurait acquis une maison à Belvil 3 qu’elle a détruite pour y construire un immeuble abritant la Radio Télé Monopole (RTM), dont elle aurait obtenu la fréquence et l’autorisation de diffusion. L’organisation soutenait que ces biens auraient été acquis « grâce à des combinaisons frauduleuses » lorsqu’elle était mairesse, puis consolidés par son influence politique.
Le RNDDH affirmait également que Mme Petit-Frère avait « utilisé son influence » pour faire nommer Mme Edwine Tonton à la tête de la Caisse d’Assistance Sociale (CAS), dont les fonds destinés aux plus démunis « sont utilisés au renforcement des gangs armés ». Mme Tonton avait été « épinglée » dans un rapport de l’ULCC.
Sur le plan judiciaire, Mme Petit-Frère, citée à plusieurs reprises par le commissaire du gouvernement de l’époque pour comparaitre au cabinet d’instruction, avait invoqué un « état de santé précaire » pour ne pas répondre aux convocations. Dans sa dernière requête, elle avait informé le juge qu’elle avait dû voyager pour obtenir de meilleurs soins, sans jamais revenir en Haïti depuis.
Une ordonnance avait été adressée au Service de l’Immigration et de l’Émigration pour fournir la liste de ses entrées et sorties du territoire, mais « aucune suite n’a été donnée », selon le dossier. De même, une enquête de l’UCREF sur ses avoirs n’a été transmise au parquet qu’après plusieurs mois de retard.
Sur le plan international, Mme Petit-Frère avait été interceptée en République dominicaine à son arrivée à l’aéroport international Gregorio Luperón, en provenance du Canada. Selon les autorités dominicaines, l’interpellation reposait sur des renseignements laissant supposer qu’elle transportait une importante somme d’argent liquide. « Aucune somme en espèces n’a été trouvée lors de l’inspection », a précisé la Direction générale de la migration (DGM), mais plusieurs chèques de montants variés ont été saisis. Elle avait été transférée à Saint-Domingue pour interrogatoire et coordination d’une éventuelle remise aux autorités haïtiennes.
Interrogé mercredi, le directeur exécutif du RNDDH, Pierre Espérance, a dénoncé « les tentatives de certaines autorités haïtiennes, qui voulaient classer le dossier sans suite ». Il a souhaité que « l’affaire aille jusqu’au bout et soit traitée avec toute la rigueur judiciaire ».

