Anie Alerte électrise Haïti : quand la musique prend sa revanche sur la violence…

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Par Jude Martinez Claircidor

PORT-AU-PRINCE, dimanche 17 août 2025 (RHINEWS) – Les années 1980 et 1990 demeurent pour beaucoup un âge d’or des vacances et du spectacle vivant en Haïti. À l’époque, l’arrivée de groupes comme System Band ou Skah Shah à Port-au-Prince se transformait en véritable fête nationale. Des foules immenses se pressaient à l’aéroport international Toussaint Louverture, surnommé « Mayi Gate », pour accueillir leurs idoles. Les tournées de province suivaient dans une atmosphère d’unité populaire, portée par une mobilité intérieure fluide où voyager d’une ville à l’autre allait de soi.

Un contraste saisissant avec l’année 2025. La crise sécuritaire, la fragmentation du territoire par les groupes armés, la rareté des liaisons routières et l’incertitude des vols domestiques ont bouleversé les habitudes festives. La jeunesse, autrefois avide de parcourir le pays pour participer aux fêtes patronales, voit désormais son horizon rétréci.

Pourtant, l’été 2025 a été marqué par un sursaut culturel, notamment dans le Grand Nord. La reprise de certaines liaisons aériennes entre l’étranger, le Nord et le Sud, conjuguée à un relatif recul de la violence dans certaines zones, a permis un retour des grandes soirées musicales. Cap-Haïtien et Ouanaminthe ont accueilli des concerts rassemblant T-Vice, Nu Look, Kreyòl La, Disip ou encore Vayb.

Mais la véritable révélation de la saison a été Anie Alerte et son groupe ZILE. Originaire du Cap-Haïtien, la chanteuse a frappé les esprits avec une tournée aux côtés du Guadeloupéen Anthony Drew. Ensemble, ils ont rassemblé des foules dans le Nord – au Cap-Haïtien, à Trou-du-Nord – mais aussi dans le Grand Sud, aux Cayes, à Port-Salut ou encore à Jérémie. Le chanteur haïtien Ti Lamou a également accompagné la troupe, ajoutant intensité et chaleur aux prestations.

L’accueil fut enthousiaste et chargé d’émotion, notamment au Cap-Haïtien, ville natale d’Anie Alerte, où de nombreux jeunes l’ont accueillie en larmes. Beaucoup la considèrent désormais comme « une fierté du Nord ». Les habitants aiment à le rappeler : « Anie se Kinan nou » – Anie est des nôtres.

Cette tournée a permis au public de découvrir en direct Vwayaj, premier album du groupe ZILE. Véritable ode à Haïti, il convie à redécouvrir paysages, plages et montagnes, tout en célébrant la vitalité du peuple. Musicalement, le band séduit par sa cohérence et la solidité de son ossature : guitares limpides, keyboards aux textures modernes et groove percussif puissant annoncent un avenir prometteur.

Les concerts ont aussi été marqués par les déclarations d’Anthony Drew. Le chanteur guadeloupéen a salué « l’accueil chaleureux du public haïtien », mais a déclenché une controverse en affirmant que « la ville des Cayes est plus propre que le Cap-Haïtien ». Loin de choquer, la remarque a provoqué une dynamique positive : piqués au vif, des habitants du Cap ont lancé des initiatives de nettoyage, imités par d’autres villes dans une rivalité symbolique mais féconde.

Le groupe ZILE, déjà doté d’un répertoire solide, puise aussi dans la tradition haïtienne. Comme lors de sa première apparition à Montréal, il a revisité des classiques comme Limbede Missile 727 ou Lè nap fè lanmou de Mizik, leur donnant une énergie nouvelle. De cette audace est né un slogan viral : « depi yo wè Zile fò fâché ».

Mais cette ascension fulgurante n’est pas exempte de critiques. Certains internautes reprochent à Anie Alerte son style vestimentaire imprévisible, sa gestuelle scénique jugée excessive, ses positions tranchées ou encore ses clashs sur les réseaux sociaux – avec un animateur radio sur TikTok ou sa pique ironique envers la chanteuse Bedjine. Sa coupe atypique, le « Krek Kok », divise l’opinion. « Pour les uns, elle incarne la liberté d’une nouvelle génération. Pour d’autres, c’est un manque de maturité », commente un observateur.

La chanteuse prend toutefois ses critiques au sérieux et tente de trouver l’équilibre. Pour elle, la polémique fait partie de l’histoire même du konpa. « Depuis Nemours Jean-Baptiste et Weber Sicot, la confrontation nourrit la ferveur du public », affirme-t-elle.

Ce qu’Anie Alerte veut démontrer, c’est qu’une femme peut électriser les foules avec la même intensité que les grandes figures masculines du konpa – de Ti Manno à Gracia Delva, en passant par Shoubou ou Michael Benjamin. Elle s’impose peu à peu comme une pionnière de ce leadership scénique féminin.

Le bilan de la tournée est largement positif. En mobilisant un public nombreux malgré l’incertitude et la peur, Anie Alerte et ZILE rappellent que, même en temps de crise, la musique demeure un vecteur d’unité, de joie et de résistance en Haïti.

Dans une société fracturée par la violence et l’instabilité, la scène musicale reste un espace de respiration. L’été 2025 a confirmé qu’Haïti, malgré ses blessures, garde intacte sa capacité à transformer l’épreuve en création.