Haïti/Economie : sept années de récession, 22,6 milliards de déficit et l’investissement public à la traîne, alerte la CSCCA…

COUR DES COMPTES ET DU CONTENTIEUX ADMINISTRATIF (CSCCA)

PORT-AU-PRINCE, mercredi 7  octobre 2026 (RHINEWS)– La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) dresse un tableau préoccupant de la situation économique et financière d’Haïti en 2024-2025, marquée par une septième année consécutive de récession, un déficit budgétaire de 22,6 milliards de gourdes et une exécution de seulement 46,8 % des dépenses consacrées aux programmes et projets.

Dans son douzième Rapport sur la situation financière du pays et sur l’efficacité des dépenses publiques (RSFPEDP), consacré à l’exercice fiscal 2024-2025, la Cour constate que la détérioration de l’activité économique s’est poursuivie, malgré un ralentissement du rythme de contraction du produit intérieur brut. Le rapport a pour objet d’examiner l’exécution budgétaire, les recettes, les dépenses, les opérations de financement et les principaux indicateurs économiques et financiers, ainsi que l’efficacité des dépenses engagées par l’État.

Dans ses mots introductifs, le président de la CSCCA, Me Rogavil Boisguéné, rappelle que l’institution continue de produire ce rapport en vertu de l’article 204 de la Constitution, malgré le non-renouvellement des institutions démocratiques depuis 2020.

Il indique également que le ministère de l’Économie et des Finances n’a transmis le Compte général 2025 à la Cour que le 6 juillet 2026, au-delà de l’échéance prévue. La Cour a ensuite disposé d’environ deux mois pour préparer le rapport, lequel comporte encore, selon son président, des limitations liées à l’indisponibilité de certaines informations détaillées.

« Le contexte général particulièrement difficile que connaît le pays a fortement pesé sur l’activité économique et la gestion des finances publiques », écrit Boisguéné, soulignant que l’économie haïtienne est restée en récession pour une septième année consécutive et que l’exercice s’est soldé par un déficit budgétaire de 22,6 milliards de gourdes, après plusieurs années de surplus.

Le président de la CSCCA relève néanmoins certaines évolutions jugées favorables, notamment la diminution continue du ratio de la dette publique par rapport au PIB et l’absence de recours au financement monétaire. Mais il attire parallèlement l’attention sur l’augmentation du recours aux Bons du Trésor, la progression de la part des dons dans les recettes courantes et, surtout, l’écart persistant entre l’exécution des dépenses de fonctionnement et celle des programmes et projets.

« Ce taux qui n’est que de 46,8 % interpelle fortement ! », écrit Rogavil Boisguéné à propos du niveau d’exécution des dépenses de programmes et projets. Il souhaite que les prochains rapports puissent disposer d’informations plus complètes afin de permettre « une analyse exhaustive de la situation financière et économique du pays ainsi que des conclusions plus solides sur l’efficacité des dépenses publiques ».

La première partie du rapport, consacrée à la situation économique et financière du pays, établit que le PIB réel d’Haïti s’est contracté de 2,7 % au cours de l’exercice 2024-2025, après une chute de 4,2 % en 2023-2024. L’amélioration relative du taux ne suffit donc pas à sortir le pays de la récession : Haïti cumule désormais sept exercices consécutifs de croissance économique négative.

Le PIB réel est passé de 567,9 milliards de gourdes constantes en 2023-2024 à 552,5 milliards en 2024-2025. Comparativement à 2018-2019, lorsque le PIB réel atteignait environ 658,3 milliards de gourdes constantes, l’économie a perdu près de 106 milliards de gourdes, soit une contraction cumulée d’environ 16,1 %.

La Cour associe cette évolution à la fragilisation de l’appareil productif dans un environnement marqué notamment par l’insécurité, les restrictions à la circulation des personnes et des marchandises, les difficultés sur plusieurs axes routiers stratégiques, la suspension des vols internationaux de passagers à l’aéroport international Toussaint Louverture depuis novembre 2024 et les perturbations au Port international de Port-au-Prince.

Cette contraction prolongée s’est accompagnée d’une dégradation des conditions socioéconomiques. Selon les données de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique citées par la Cour, le nombre de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë est passé de 2,3 millions en décembre 2018 à plus de 5,7 millions en septembre 2025. La CSCCA précise toutefois que cette détérioration s’inscrit dans un ensemble de facteurs comprenant l’insécurité, les déplacements de population, les difficultés d’accès aux marchés, le recul de la production agricole et la hausse des prix.

La contraction a touché les trois grands secteurs de l’économie. Le secteur primaire a reculé de 4,7 %, le secondaire de 5,1 % et le tertiaire de 2,7 %. Dans l’agriculture, la sylviculture et la pêche, la valeur ajoutée a baissé de 4,8 %, tandis que la production du principal bassin rizicole de l’Artibonite s’est contractée de 19 %.

Le secteur secondaire a enregistré la plus forte contraction, à 5,1 %. Les activités de fabrication ont diminué de 4,3 %, la construction de 6,4 %, la distribution d’eau et l’assainissement de 9,6 %, tandis que la branche regroupant l’électricité, le gaz, la vapeur et la climatisation a chuté de 14,3 %. La Cour fait notamment état d’une baisse de 20 % de la production globale d’électricité et de l’arrêt de la centrale hydroélectrique de Péligre.

Dans le secteur tertiaire, en recul de 2,7 %, l’hébergement et la restauration ont chuté de 21,1 %, le transport et l’entreposage de 15,4 % et le commerce de gros et de détail de 7,7 %. Les activités financières et d’assurances ont en revanche progressé de 5,6 % et celles de l’information et de la communication de 3,5 %.

La branche « administration publique, défense et sécurité sociale obligatoire » a enregistré une progression de 12,6 %. La CSCCA invite toutefois à interpréter ce chiffre « avec prudence », rappelant que la production non marchande des administrations publiques est essentiellement mesurée à partir des coûts engagés. Une augmentation de la valeur ajoutée de cette branche ne signifie donc pas nécessairement une amélioration équivalente du volume ou de la qualité des services publics.

L’offre et la demande globales se sont également contractées de 1,6 %. La consommation finale a diminué de 1 %, sous l’effet notamment d’un recul de 2,2 % de la consommation des ménages. Cette évolution s’est produite malgré une hausse de 19,6 % des transferts sans contrepartie de la diaspora, qui ont atteint 4,9115 milliards de dollars américains au cours de l’exercice.

L’investissement reste l’un des points de faiblesse de l’économie. La formation brute de capital fixe s’est contractée de 15,3 %, passant de 32,8 milliards à 27,8 milliards de gourdes constantes. Pour la Cour, cette diminution prolongée de l’investissement limite le renouvellement et l’accroissement des capacités productives nécessaires à une reprise durable.

Les exportations ont diminué de 2,2 % en volume. Les services de sous-traitance textile ont reculé de 12,2 %, alors que les exportations d’huiles essentielles et de cacao ont progressé respectivement de 25,9 % et de 32,4 %. Les importations ont, pour leur part, augmenté de 1,5 % en volume. Selon la CSCCA, cette hausse des importations, parallèlement au recul du PIB, traduit la persistance de la forte dépendance du pays envers les biens et services produits à l’étranger.

L’inflation s’est parallèlement accélérée. Elle a atteint 31,9 % en glissement annuel en septembre 2025, contre 27,9 % un an auparavant. En moyenne annuelle, elle s’est établie à 28,3 %, contre 25,8 % en 2023-2024.

La Cour attribue notamment les pressions sur les prix aux conséquences de la crise sécuritaire sur les circuits de distribution, au rançonnage des marchandises et des passagers sur les routes, aux blocages d’axes stratégiques, aux prélèvements imposés par des groupes armés à des agriculteurs et entrepreneurs, à la faiblesse de l’offre alimentaire nationale et à la pénurie d’électricité.

Sur le plan des finances publiques, le budget 2024-2025 a connu deux rectifications au cours de l’exercice. Le budget initial, adopté le 30 septembre 2024, avait été fixé à 323,445 milliards de gourdes. Une première rectification est intervenue le 21 avril 2025, puis une seconde le 23 septembre, soit quelques jours seulement avant la fin de l’exercice fiscal.

Le budget définitif s’est établi à environ 317,7 milliards de gourdes. Au terme de l’exercice, les dépenses exécutées ont atteint 267,7 milliards, soit un taux global d’exécution de 84,3 %. Environ 50 milliards de gourdes de crédits prévus n’ont donc pas été exécutés.

La composition de ces dépenses révèle cependant un déséquilibre important. Les dépenses de fonctionnement ont atteint 215,6 milliards de gourdes, contre 206,6 milliards prévues, correspondant à un taux d’exécution de 104,4 %. À l’inverse, seulement 52 milliards de gourdes ont été décaissés sur les 111,1 milliards prévus pour les programmes et projets, soit 46,8 %.

Ainsi, alors que le fonctionnement représentait 65 % des dépenses prévues, il a finalement absorbé 80,6 % des dépenses effectivement exécutées. Les programmes et projets, qui devaient représenter 35 % du budget, n’ont compté que pour 19,4 % des décaissements.

La CSCCA y voit la confirmation d’une « difficulté structurelle de l’État haïtien à transformer les crédits d’investissement en dépenses effectives ».

Le dépassement des dépenses de fonctionnement provient essentiellement de l’amortissement de la dette publique. Celui-ci a atteint 39,3 milliards de gourdes, contre 16,8 milliards prévus, correspondant à un taux d’exécution de 234,4 %. À titre de comparaison, les dépenses courantes ont été exécutées à 92,9 % et les dépenses d’immobilisation à 93,7 %.

La sous-exécution des programmes et projets demeure particulièrement marquée. Si le taux de 46,8 % représente une légère amélioration par rapport aux 43,3 % enregistrés en 2023-2024, il reste inférieur à la moitié des crédits disponibles. Les décaissements sur financement interne ont atteint 20,9 milliards de gourdes sur 40,2 milliards prévus, soit 52 %, tandis que ceux financés par des ressources externes ont atteint 31,1 milliards sur 70,9 milliards, soit 43,9 %.

Les écarts sont encore plus prononcés selon les secteurs. Le secteur économique a exécuté 65,3 % de ses crédits de programmes et projets, avec 32,1 milliards de gourdes décaissés sur 49,2 milliards prévus. Le secteur socio-culturel n’a exécuté que 31,2 % de ses crédits, soit 12,5 milliards sur 40,1 milliards.

Le secteur politique, qui comprend notamment la Justice, la Défense, l’Intérieur, les Affaires étrangères et la Primature, affiche un taux d’exécution de seulement 19,4 %, avec 4,2 milliards de gourdes décaissés sur près de 21,9 milliards prévus.

La Cour souligne le caractère paradoxal de cette situation alors que le renforcement de la sécurité figurait en tête des priorités du budget 2024-2025. Le pouvoir judiciaire, pour sa part, n’a enregistré aucun décaissement d’investissement au cours de l’exercice. Pour la CSCCA, ces données suggèrent « un écart entre les priorités affichées au moment de l’élaboration du budget et leur traduction effective dans l’exécution des dépenses d’investissement ».

Sur le financement, les ressources effectivement mobilisées ont reposé presque exclusivement sur des sources internes. Les Bons du Trésor ont fourni environ 22,9 milliards de gourdes sur les 25 milliards prévus, soit un taux de réalisation de 91,3 %, alors qu’aucun tirage sur emprunt externe n’a été réalisé sur les 5,66 milliards de gourdes envisagés.

La Cour relève que cette évolution marque un changement par rapport à l’exercice précédent, durant lequel les ressources de financement provenaient principalement des emprunts externes. Elle avertit qu’un recours accru de l’État au marché intérieur pourrait, selon les conditions de liquidité, exercer une pression sur les taux d’intérêt et réduire les ressources disponibles pour le secteur privé.

Au terme de l’exercice, les ressources effectivement mobilisées se sont élevées à 245,1 milliards de gourdes, tandis que les dépenses ont atteint 267,7 milliards, faisant apparaître un déficit de 22,6 milliards de gourdes.

Ce résultat met fin à trois exercices consécutifs d’excédents budgétaires : 2 milliards de gourdes en 2021-2022, 10 milliards en 2022-2023 et 6,4 milliards en 2023-2024. Il s’agit du déficit le plus important depuis celui de 55,6 milliards de gourdes enregistré en 2020-2021.

La Cour relève également plusieurs dépassements budgétaires, dont celui de la dette publique, dont les dépenses ont atteint 39,4 milliards de gourdes pour 18 milliards de crédits alloués, soit un dépassement de 21,4 milliards. Des dépassements ont aussi été relevés au ministère de l’Économie et des Finances, au ministère du Commerce et de l’Industrie, dans les subventions au secteur énergétique et dans les interventions publiques.

À l’inverse, près de 59,1 milliards de gourdes prévus pour les programmes et projets n’ont pas été dépensés.

Pour la CSCCA, l’exercice 2024-2025 fait ainsi apparaître un double déséquilibre : une économie qui continue de perdre de la capacité productive après sept années de contraction et des finances publiques où les dépenses de fonctionnement sont exécutées à un niveau nettement supérieur aux dépenses destinées aux programmes et projets.

Malgré la diminution du ratio de la dette publique par rapport au PIB et l’absence de nouveau financement monétaire de l’État, les constats dressés par la Cour mettent en évidence la faiblesse persistante de l’investissement, la sous-exécution des crédits de programmes et projets, l’augmentation du recours aux Bons du Trésor et le retour à un déficit budgétaire.

C’est ce contraste que Rogavil Boisguéné place au cœur de son appréciation de l’exercice : tandis que certaines évolutions financières sont favorables, le faible taux d’exécution des programmes et projets, limité à 46,8 %, « interpelle fortement » la Cour.