PORT-AU-PRINCE, vendredi 10 octobre 2025 — La faim continue de ravager Haïti. Plus d’un habitant sur deux vit désormais dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë, selon un rapport publié jeudi par les agences humanitaires. Parmi les 11 millions d’Haïtiens, près de deux millions sont déjà en situation d’urgence alimentaire, une détresse qui s’aggrave sous l’effet combiné de la violence, de l’inflation et de l’effondrement économique.
« L’expansion du contrôle territorial des gangs perturbe les circuits d’approvisionnement et les opportunités économiques », souligne le rapport, décrivant un pays « littéralement asphyxié » par la montée des violences et la paralysie des activités. Dans la capitale comme en province, les marchés se vident, les prix s’envolent et les familles réduisent leurs repas. Entre août 2024 et juillet 2025, l’inflation a dépassé 30 %, tandis que le coût des produits alimentaires a grimpé d’un tiers. « L’inflation contracte le pouvoir d’achat et limite l’accès à l’alimentation », poursuit le document.
L’économie haïtienne s’enfonce dans sa sixième année consécutive de récession. Le secteur du textile, principal moteur des exportations, a perdu 40 000 emplois depuis 2021 et quinze usines ont cessé leurs activités. Le bâtiment et les services publics ont chuté de plus de 40 %, tandis que le commerce et le tourisme reculent d’un quart.
Dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, les ménages consacrent jusqu’à 65 % de leurs dépenses à la nourriture. Quatre foyers sur dix présentent un indice de faim modéré ou sévère, et près de la moitié s’endettent pour se nourrir. Les plus touchés restent les petits commerçants, les chauffeurs de transport et les cultivateurs de subsistance, piégés entre les barrages routiers et les affrontements armés.
En milieu rural, la crise est tout aussi dramatique. La production de riz, de maïs et de sorgho devrait reculer de 25 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années. « Les ménages ruraux n’ont pas les moyens de préparer la prochaine campagne agricole », déplore le rapport, précisant que près des trois quarts d’entre eux renoncent à cultiver à l’automne faute de semences et d’intrants.
La flambée de la violence a également provoqué une explosion des déplacements internes. En juin 2025, 1,3 million de personnes avaient fui leur domicile, soit une hausse de 25 % en six mois. Plus de 210 000 vivent aujourd’hui dans des abris improvisés, souvent installés dans des écoles ou des bâtiments publics. Les conditions y sont décrites comme « précaires », marquées par « la promiscuité, le manque d’eau potable et l’absence d’installations sanitaires ». Les humanitaires alertent sur une « augmentation des violences sexuelles, des maladies comme le choléra et de la détresse psychologique ».
Les régions les plus durement frappées sont le Nord-Ouest, l’Artibonite, La Gonâve et les camps de déplacés de Port-au-Prince, toutes classées en insécurité alimentaire urgente. Les quartiers de Cité Soleil, Croix-des-Bouquets, Tabarre, Delmas et Pétion-Ville sont également considérés comme critiques.
Aucune zone n’est encore officiellement déclarée en famine, mais les analystes préviennent que la situation pourrait « se dégrader rapidement » si l’aide humanitaire venait à diminuer. Dans plusieurs départements, un quart des ménages dépend déjà de l’assistance pour survivre.
« Les crises successives – politiques, économiques, climatiques et sécuritaires – ont vidé la résilience du pays », note le rapport, rappelant les séismes, les épidémies et les effets indirects de la guerre en Ukraine.
Le 30 septembre dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé le déploiement d’une nouvelle mission internationale non onusienne, la Force de répression des gangs (FRG), composée de 5 500 soldats et policiers, destinée à succéder à la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya. Si son arrivée est censée réduire les violences, le rapport avertit qu’elle « ne suffira pas à résoudre les causes profondes de la faim et de la pauvreté ».
Six millions d’Haïtiens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, avec moins de 2,41 dollars par jour. Dans les mots sobres du rapport, Haïti est entré « dans un cycle où la faim n’est plus une urgence passagère, mais un état permanent ».

