Blanchiment présumé : l’UCREF retrace plus de 350 millions de gourdes transitant entre l’ex-DG du Plan, Yves Robert Jean et ses associés…

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PORT-AU-PRINCE, samedi 11 octobre 2025 (RHINEWS)– Selon un rapport d’analyse financière de l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), consulté par RHINEWS, l’économiste Yves Robert Jean, ancien directeur général du Ministère de la Planification et de la Coopération externe, est au centre d’un vaste réseau de transactions bancaires jugées atypiques, impliquant plusieurs comptes à la Sogebank et à la Unibank, et des transferts internes entre entreprises familiales telles que L’Auberge de Delmas et Le Relais de Frères.

L’enquête, ouverte à la suite d’une déclaration de soupçon, a révélé six comptes bancaires détenus directement ou indirectement par Yves Robert Jean et ses proches. Parmi eux, un compte en dollars américains ouvert à la Sogebank au nom de sa mère, Mme Renée Péan Jean, âgée de 95 ans, institutrice retraitée aux États-Unis, sur lequel l’intéressé détenait procuration. Entre mars 2001 et avril 2018, ce compte a enregistré 227 opérations créditrices totalisant 186 372,59 dollars américains et 122 débits d’un montant de 186 970,02 dollars. Bien que la majorité des fonds semblent provenir d’un fonds de pension américain, l’UCREF note des dépôts isolés d’origine indéterminée, dont 80 216,99 USD le 29 décembre 2009 et 25 785 USD le 16 août 2011, suivis de retraits massifs, dont un de 45 000 USD en mars 2014 .

Mais c’est surtout sur le compte d’épargne #0102-2015-00793660 ouvert à la Unibank au nom de Yves Robert Jean que se concentrent les anomalies les plus notables. Alimenté entre 2002 et 2018 par plus de 355 transactions créditrices totalisant 350 136 400,69 gourdes et débité de 351 062 069,94 gourdes, ce compte a servi de plateforme de transit pour des mouvements de fonds massifs, souvent en provenance de comptes commerciaux des entreprises Le Relais de Frères et L’Auberge de Delmas, également gérées par des proches du fonctionnaire. Ces deux sociétés auraient transféré régulièrement des sommes variant entre 100 000 et 600 000 gourdes, parfois plusieurs fois par mois. En 2017 seulement, l’UCREF a relevé des transferts de 100 000 gourdes le 31 juillet, 200 000 gourdes le 1er août, 300 000 gourdes le 20 septembre, et 300 000 gourdes le 31 octobre, suivis d’un nouveau virement de 200 000 gourdes le 2 décembre .

Le rapport révèle également l’existence de dépôts à terme (DAT) à rotation rapide et d’un volume financier exceptionnel. Entre 2003 et 2007, pas moins de vingt-huit opérations de dépôt et de retrait DAT ont été recensées, représentant un total de 328 396 095,87 gourdes. Ces fonds, censés être placés pour générer des intérêts, étaient souvent retirés avant échéance, parfois le même jour, et replacés ailleurs, sans justification économique identifiable. Ainsi, le 11 avril 2003, un dépôt de 2 333 200,13 gourdes a été suivi le jour même d’un retrait de 3 000 000 de gourdes. Le 26 décembre 2006, un dépôt de 14 306 820,26 gourdes a été immédiatement suivi d’un retrait de 14 424 820,26 gourdes. Ces opérations répétées, qualifiées par l’UCREF d’“évoquant un schéma de blanchiment par stratification”, démontrent selon l’unité “une volonté manifeste de dissimuler la traçabilité et l’origine des fonds” .

L’analyse met aussi en évidence plusieurs virements entre les comptes personnels du même individu. Le 7 mai 2014, Yves Robert Jean a transféré 2 275 000 gourdes de son compte en gourdes vers son compte en dollars, convertis à un taux de 45,50, soit environ 50 000 USD. Le 17 novembre 2014, un second transfert de 3 525 000 gourdes, au taux de 47 gourdes pour un dollar, a généré un crédit de 75 000 USD sur son compte en devise. L’UCREF note que ces transferts “ne correspondent à aucune activité économique ni à un revenu régulier lié à ses fonctions publiques”, ajoutant que “leur fréquence et leur volume excèdent largement le salaire moyen d’un directeur général de ministère” .

Par ailleurs, plusieurs chèques de direction d’un montant total de 28 436 692,44 gourdes ont été émis sans bénéficiaire clairement identifié. Parmi eux : 1 143 000 gourdes le 13 novembre 2002, 15 000 000 de gourdes le 10 mars 2008, et 4 592 000 gourdes le 2 septembre 2011. L’UCREF indique ne pas avoir pu obtenir les pièces justificatives ni les identités des destinataires, malgré les demandes adressées à la Unibank.

Des mouvements répétitifs liés à la carte de crédit Unicarte détenue par l’intéressé ont également été constatés, avec des paiements mensuels oscillant entre 1 100 et 26 000 gourdes, pour un total cumulé de 185 185,75 gourdes entre août 2002 et mars 2007.

Le rapport mentionne aussi des retraits suspects en espèces : 12 037 500 gourdes le 12 juillet 2011, 439 000 gourdes le 17 août 2013, ou encore 300 000 gourdes le 28 novembre 2014. Les enquêteurs notent “l’absence de tout document permettant de relier ces retraits à des opérations légitimes, des paiements institutionnels ou des dépenses professionnelles”.

L’UCREF conclut que les flux financiers observés, leur volume, leur régularité et leurs croisements internes entre comptes personnels et commerciaux “ne trouvent aucune justification économique ou professionnelle apparente”. L’unité évoque un mécanisme de circulation circulaire des fonds “entre entités apparentées” et un usage abusif de comptes de dépôt à terme comme “vecteurs de recyclage et de dissimulation”.

En vertu de la loi du 14 novembre 2013 sur le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, le rapport a été transmis au Parquet de Port-au-Prince pour suites judiciaires. L’unité recommande la saisie conservatoire des avoirs concernés et la levée du secret bancaire pour retracer les bénéficiaires finaux des retraits en liquide et des chèques de direction émis entre 2002 et 2018 .