LES CAYES (Haïti), vendredi 10 octobre 2025 (RHINEWS) — L’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF) a transmis au Parquet du Tribunal de Première Instance des Cayes un rapport d’analyse financière accablant de trente-cinq pages sur les avoirs de Ronald Richemond, commissaire du gouvernement près le TPI des Cayes. Selon ce document daté de juillet 2025 et signé par Me Michelin Fustable, directeur général de l’institution, les opérations financières réalisées par le magistrat soulèvent de graves soupçons de blanchiment d’argent, de corruption et d’enrichissement illicite.
L’enquête, ouverte à la suite d’informations bancaires jugées « atypiques », s’est appuyée sur l’analyse des comptes numérotés #0910019424, #0910048182 et #1763020, ouverts dans une institution bancaire commerciale. L’UCREF révèle que ces comptes ont enregistré, entre 2022 et 2024, des mouvements financiers d’une ampleur « sans rapport avec le salaire et les revenus légaux d’un commissaire du gouvernement ».
Le rapport indique que le compte principal a servi de support à des dépôts en espèces totalisant 86 797,18 dollars américains et 1 692 669,37 gourdes, dont plusieurs ne présentent aucune trace justificative. L’opération la plus alarmante, selon les enquêteurs, demeure le dépôt en liquide de 40 000 dollars américains, effectué le 4 février 2023 par un certain Lauvener Clercira, identifié comme commerçant dans l’achat et la vente d’anguilles. L’UCREF souligne que ce dépôt, « sans motif explicatif ni lien économique avec la fonction de l’enquêté », renforce l’hypothèse d’une source de revenus parallèle.
« Ce dépôt en espèce, sans justification légitime, pourrait traduire une activité économique non déclarée, contraire au statut d’un haut fonctionnaire de l’État », écrit l’UCREF, précisant que les formulaires de déclaration de transaction ne contiennent « aucune information permettant de retracer l’origine des fonds ».
Outre les flux en dollars et en gourdes, les enquêteurs ont documenté une série de transferts internationaux et locaux via trois circuits principaux : la Compagnie d’Agences Monétaires (CAM), Unitransfer et Capital Transfert. Des envois et réceptions de fonds ont été identifiés en provenance et à destination de la République dominicaine, des États-Unis et du Canada, pour des montants cumulés estimés à plusieurs dizaines de milliers de dollars américains. L’UCREF précise que certains transferts proviennent de comptes tiers non reliés à des membres de la famille immédiate du magistrat, un élément jugé « préoccupant » dans la typologie des opérations à risque.
Le rapport mentionne également des actifs non financiers acquis au cours de la même période, notamment l’achat d’un véhicule de luxe immatriculé au nom de l’enquêté, des parts dans une entreprise de commerce de produits de la mer enregistrée à Port-Salut, ainsi qu’un terrain à Torbeck évalué à plus de 12 millions de gourdes, dont l’origine du financement n’a pu être établie. Ces acquisitions, selon l’UCREF, « ne correspondent pas à la capacité économique déclarée du commissaire du gouvernement ».
L’institution financière note que « la complexité et l’opacité de ces transactions suggèrent la mise en place de mécanismes de dissimulation de revenus et d’enrichissement personnel, possiblement illicite, utilisant divers canaux de transfert et des prête-noms ». Les analystes rappellent que la législation haïtienne, notamment le décret du 30 avril 2023 relatif au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme, impose à toute personne politiquement exposée (PPE) un devoir de vigilance et de transparence renforcé.
L’UCREF affirme que Ronald Richemond, en sa qualité de commissaire du gouvernement, répond à cette définition et devait donc être soumis à un suivi particulier. « En tant qu’agent public occupant un poste de haute responsabilité judiciaire, M. Richemond se devait d’observer un comportement exemplaire. Les anomalies relevées dans ses comptes constituent des indices graves de violation des normes de probité administrative », poursuit le document.
Les enquêteurs ajoutent que certaines transactions analysées présentent des similitudes avec des typologies de blanchiment par fractionnement des dépôts, transferts triangulaires et utilisation de tiers intermédiaires. Des montants en devises étrangères auraient été fragmentés en petites sommes pour contourner les seuils de déclaration, puis reconstitués sur d’autres comptes ou utilisés pour des acquisitions immobilières.
Le rapport fait également mention de flux croisés entre le compte #0910048182 et des comptes détenus par des particuliers identifiés à Port-au-Prince et à Port-Salut, dont les activités économiques n’ont pu être reliées à l’enquêté. « Ces mouvements soulèvent la possibilité d’une collusion financière organisée à des fins d’enrichissement personnel », indique l’UCREF, qui recommande « une investigation judiciaire approfondie ».
Les experts financiers concluent que la structure et la fréquence des opérations traduisent « une volonté manifeste de brouiller la traçabilité des fonds ». Le rapport, qualifié de « préliminaire mais probant », appelle les autorités compétentes à « ouvrir une enquête judiciaire complète, afin d’établir la nature et l’origine de ces avoirs, d’en identifier les bénéficiaires réels, et de déterminer si les faits constituent des infractions au sens de la loi ».
« Au regard des éléments analysés, l’enquêté n’échappe pas aux rigueurs de la loi ; son statut de Personne Politiquement Exposée appelle à une plus grande transparence et le rend pleinement redevable devant les juridictions compétentes », insiste l’UCREF.
Le rapport, transmis au parquet des Cayes, s’appuie sur l’article 77 du décret du 30 avril 2023, qui autorise l’unité de renseignement à communiquer ses conclusions aux autorités de poursuite lorsque des indices sérieux de blanchiment de capitaux ou de corruption sont identifiés.
« Dans l’attente de nouvelles informations, ce rapport d’investigation financière est transmis pour les suites de droit », conclut le directeur général de l’UCREF, Me Michelin Fustable, ajoutant que les données demeurent « sujettes à enrichissement » au fur et à mesure de la coopération avec les institutions bancaires et les services d’enquête.
Cette affaire, qui ébranle l’appareil judiciaire haïtien, intervient dans un contexte où les autorités de contrôle tentent de restaurer la crédibilité de l’État et de combattre la corruption systémique. Si les faits sont confirmés, Ronald Richemond pourrait être poursuivi pour enrichissement illicite, blanchiment de capitaux et abus de fonction, conformément aux dispositions du Code pénal et du décret de 2023.

