PETITE-RIVIERE (Artibonite), vendredi 10 octobre 2025 (RHINEWS) — Dans un rapport accablant publié ce mercredi, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) dresse un tableau d’horreur de la situation sécuritaire dans le département de l’Artibonite, dénonçant « une complicité manifeste des autorités étatiques et judiciaires » et exigeant des mesures immédiates pour protéger la population. Selon le document de 38 pages, au moins 24 attaques et massacres armés ont été recensés entre janvier et septembre 2025 dans 25 localités réparties dans huit communes : Gros-Morne, La Chapelle, L’Estère, Liancourt, Marchand-Dessalines, Montrouis, Petite-Rivière de l’Artibonite et Verrettes .
Selon le RNDDH, ces attaques, souvent simultanées, ont provoqué 84 morts – soit une moyenne de neuf personnes assassinées par mois – parmi lesquelles quatre policiers de la PNH et deux agents kényans de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS). Le rapport signale aussi la destruction de six institutions publiques, dont trois commissariats, un sous-commissariat et deux tribunaux de paix. « Le département de l’Artibonite, jadis grenier agricole du pays, est aujourd’hui un champ de guerre livré aux gangs », déplore le RNDDH .
Les investigations du RNDDH révèlent que trois principales organisations criminelles contrôlent les axes stratégiques de la région : la Base Gran Grif à Savien, la Base Kokorat San Ras entre Ti Bwadòm et La Croix-Périsse, et la coalition Talibans–Mawozo opérant entre Canaan et la Croix-des-Bouquets. Ces groupes imposent des péages, pillent les récoltes, incendient les maisons et rançonnent la population. À ces bandes s’ajoutent des brigades d’autodéfense, dont la plus influente, « La Coalition », est également impliquée dans des exactions sanglantes .
Le rapport détaille minutieusement chaque attaque. Le 18 janvier à Gros-Morne, 13 habitants des localités de Campêche et Grépin ont été massacrés. Le 24 août, six autres ont péri lors d’un assaut du gang Kokorat San Ras, au cours duquel l’homme d’affaires et journaliste Wedner Gédéon, propriétaire de Radio Union FM, a été enlevé puis relâché contre rançon. Le 22 juin, à La Chapelle, les Talibans-Mawozo dirigés par Jeff Larose alias “Jeff Gwo Lwa” et Wilson Joseph alias “Lanmò San Jou” ont incendié le sous-commissariat et pris le contrôle de la ville, avec la complicité présumée de l’inspecteur de police Pierre Jean Philippe alias “Pipo”, arrêté deux jours plus tard à Saint-Marc.
À L’Estère, les localités de Kapenyen et du centre-ville ont subi plusieurs assauts, causant au moins huit morts et une vingtaine de blessés, ainsi que l’incendie d’une église et de dizaines de maisons. À Liancourt, un blindé de la PNH a été incendié le 22 juillet, tuant trois agents de l’UDMO – Daniel Jean-Louis, Daniel Darius et Fegensly Mertus – ainsi que deux éclaireurs civils. Quelques semaines plus tard, le commissariat a été entièrement détruit.
La commune de Petite-Rivière de l’Artibonite demeure, selon le RNDDH, la plus meurtrie, avec huit attaques majeures en neuf mois. Parmi les plus sanglantes figure le massacre de Préval du 20 mai 2025, où 24 personnes, dont le pasteur Jean Jacques Brutus, ont été exécutées, plusieurs décapitées. Le RNDDH affirme que cette tuerie n’a pas été commise par un gang, mais par la brigade d’autodéfense « La Coalition », en représailles contre la population locale accusée de ne pas financer leurs opérations. « Ce massacre, d’une cruauté inouïe, illustre l’effondrement total de l’autorité publique », insiste le rapport.
À Marchand-Dessalines, les commissariats et tribunaux ont été incendiés, trois détenus relâchés et les armes de la police volées. À Montrouis, après la mort du chef de gang Ti Jera en février, des représailles ont coûté la vie à un policier et à un greffier, avant qu’un nouveau raid, le 18 septembre, n’anéantisse le commissariat. Enfin, le 30 juin, à Verrettes, une attaque des Talibans-Mawozo sur la localité de Désarmes a été repoussée grâce à la résistance conjointe de la population et de la PNH.
Les autorités judiciaires reconnaissent l’ampleur de la catastrophe mais se disent dépassées. Le commissaire du gouvernement de Saint-Marc, Venson François, a confirmé avoir saisi la Direction départementale de la PNH d’une correspondance le 23 mai, réclamant des constats pour instruire le dossier du massacre de Préval. Un mandat a été émis contre Lucson Élan, chef du gang Gran Grif, mais aucun contre les chefs de La Coalition, Francky Pierre alias “Ti Mepri” et Jean Baptiste Mercidieu. Plusieurs tribunaux, dont ceux de L’Estère, Liancourt et La Chapelle, sont désormais non fonctionnels ou détruits.
La police départementale, selon le RNDDH, manque cruellement de moyens humains et logistiques. Malgré le renforcement partiel de l’UDMO et de la Brigade d’Intervention, elle ne parvient pas à contenir les attaques. Le commissaire principal de Saint-Marc, Jean Jude Chéry, appelle à « un accroissement urgent des effectifs et à la dotation en véhicules blindés, gilets et armes adaptées ». À Gros-Morne, le responsable Levelt Gédéon a été révoqué après l’attaque du 24 août, remplacé par l’inspecteur divisionnaire Jean Morose Roosevelt, qui parle d’une « attaque commanditée ».
Le RNDDH met également en cause la passivité de la justice haïtienne. Depuis 2018, rappelle-t-il, aucun des 58 massacres recensés dans le pays n’a donné lieu à un jugement, à l’exception de l’ordonnance du juge Jean Wilner Morin sur le massacre de La Saline. « Cette impunité institutionnalisée nourrit la barbarie et rend la population totalement vulnérable », écrit l’organisation.
Dans ses recommandations, le RNDDH exige du gouvernement :
– de fournir à la PNH les moyens financiers, logistiques et humains nécessaires pour reprendre le contrôle total du territoire de l’Artibonite ;
– de rétablir les conditions minimales de sécurité pour permettre le retour des déplacés ;
– d’assister les victimes et leurs familles sur les plans médical, psychologique et économique ;
– et de libérer les fonds d’intelligence destinés aux opérations de renseignement, afin d’anticiper les mouvements des gangs.
« Si les autorités ne réagissent pas immédiatement, la violence armée continuera de ramper vers d’autres départements et tout le pays tombera sous le joug des bandits », avertit le RNDDH, qualifiant la situation dans l’Artibonite de crise humanitaire majeure et de menace directe à la survie de l’État haïtien .

