Haïti : La Ministre de la Jeunesse accusé de détournement massif de fonds publics, de rançonnement et de chèques fantômes, selon un rapport d’enquête…

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PORT-AU-PRINCE, jeudi 3 juillet 2025 (RHINEWS) —“La Ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique (MJSAC), dirigé par la ministre Niola Lynn Sarah Devalis Octavius, est au centre d’un vaste réseau de malversations financières et de pratiques frauduleuses,” selon un rapport d’enquête publié ce mercredi par l’organisation Ensemble Contre la Corruption (ECC). L’enquête, menée du 4 au 30 juin 2025, dévoile une gestion marquée par des détournements de fonds publics, la disparition de chèques, des abus de pouvoir, des extorsions systématiques et des violations graves des règles de transparence.

Le secrétaire exécutif d’ECC, Édouard Paultr, a précisé que « le rapport repose sur des entretiens directs avec vingt-et-une personnes, incluant d’anciens et d’actuels employés du ministère, des contractuels, des bénéficiaires de programmes sociaux ainsi que des sources internes ayant souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité ». Le document revient d’abord sur les antécédents de la ministre Niola Lynn Sarah Devalis Octavius, nommée sous le gouvernement de Garry Conille, et dont le passé est déjà entaché d’un scandale de corruption datant de 2016-2017. À l’époque, elle aurait été impliquée, en tant que secrétaire du directeur général adjoint Ernst Jean-Baptiste, dans un système de distribution frauduleuse de lettres officielles, permettant à des jeunes sans lien avec le sport de solliciter des visas américains. Bien que le directeur ait été remercié, aucune suite judiciaire n’avait été donnée à l’affaire.

Selon ECC, les espoirs placés en la ministre, jugée alors comme ayant une bonne connaissance de l’institution, se sont rapidement dissipés. Le rapport dénonce l’usage personnel et illégal de deux cartes bancaires institutionnelles, approvisionnées chaque mois à hauteur de plusieurs millions de gourdes. « Ces cartes sont utilisées de manière continue pour des dépenses privées de la ministre, en violation des règles de gestion publique », affirme ECC. À cela s’ajoute une augmentation inexpliquée des frais de carburant mensuels du ministère, qui sont passés de trois à six millions de gourdes, alors que les employés se plaignent d’une baisse significative de leurs allocations, et que la génératrice du bâtiment reste souvent inactive, faute de carburant.

L’enquête révèle également de graves irrégularités dans l’utilisation de fonds alloués à un programme de développement des jeunes d’un montant de cinquante millions de gourdes. Selon ECC, des millions de gourdes ont été retirés en espèces et confiés à Jean Vilaire Maître, responsable de la sécurité rapprochée de la ministre. À trois reprises, ce dernier aurait reçu un total d’au moins cinq millions de gourdes, sans trace comptable légitime. « Jean Vilaire Maître est présenté par plusieurs comme un proche de la ministre, ce qui soulève des soupçons de favoritisme et de détournement en bande organisée », souligne le rapport.

ECC affirme également que des dizaines de chèques destinés à des contractuels ont disparu. Douze d’entre eux n’avaient pas été payés depuis quatre à six mois, et ont découvert que leurs chèques avaient été encaissés à leur insu. Selon le rapport, ces chèques ont été remis à Charles Pierre Joseph Lima, chargé du suivi des dossiers comptables auprès du ministère des Finances, sur ordre direct de la ministre. Les noms de dix contractuels figurent dans le document, dont Yves Cadet, Jean-Kudy Cénatus, Gerda Desgranges, et Sanchez Moïse.

Plus troublant encore, ECC a documenté la récupération et la négociation de 90 chèques appartenant à d’anciens employés ayant abandonné leur poste ou décédés, pour un total de 2,77 millions de gourdes. Parmi les 11 agents décédés figurent Swance Bien-Aimé, Jean Donald Célestin, Wilfrid Emile et Marie Erolle Rodney Sterlin. « Pour certains d’entre eux, dix chèques ont été émis après leur décès, révélant une manipulation systématique de la paie étatique », déplore ECC.

Dans le programme PASOJEPS (Programme d’Accompagnement Social des Jeunes pour la Paix et la Sécurité), plusieurs jeunes formés n’ont jamais reçu les indemnités promises. Sur plus de 500 participants, seuls 300 ont perçu des montants, et souvent avec plus de sept mois de retard. Le jeune Besner Julien a témoigné avoir été harcelé et menacé par des employés du ministère qui exigeaient qu’il leur reverse une partie des 53 250 gourdes reçues. « Ils ont même contacté mes parents pour exiger 30 000 gourdes, prétendant que c’était le prix à payer pour avoir été sélectionné », a-t-il dénoncé.

À ce jour, plus de 200 jeunes n’ont toujours pas reçu leurs indemnités. ECC affirme que cette situation découle d’un mécanisme organisé de rançonnement et de favoritisme, parfois monnayé jusqu’à 60 % du montant dû.

Face à ces révélations, ECC exige l’ouverture d’enquêtes par l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), l’Unité Centrale de Renseignement Financier (UCREF), l’Inspection Générale des Finances (IGF) et la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA), avec transfert des dossiers au Pôle judiciaire spécialisé sur les crimes financiers. ECC appelle également la Banque de la République d’Haïti (BRH) à interdire l’encaissement de chèques hors du système bancaire formel, estimant que « la facilité avec laquelle les chèques volés sont négociés révèle une faille grave dans la sécurité du système financier de l’État ».

Le rapport recommande que la ministre rembourse les montants détournés, justifie l’utilisation des fonds liés à la commémoration de la Bataille de Vertières, et rende compte de l’état du matériel prétendument acquis pour le compte du ministère. « Si une enquête de proximité avait été réalisée, comme prévu par l’accord politique du 3 avril 2024, la nomination de madame Devalis Octavius aurait pu être évitée », estime ECC.

La rédaction de RHINEWS n’a pas pu obtenir les commentaires de la ministre ou de ses collaborateurs au moment de la publication de cet article