Par Jude Martinez Claircidor,
PORT-AU-PRINCE, mardi 22 septembre 2026 (RHINEWS)– Des assassinats politiques aux meurtres de journalistes, d’avocats, de policiers et de membres de la société civile, une même mécanique se répète depuis trois décennies : un crime, une enquête, des promesses de justice… puis le silence. L’assassinat de Jovenel Moïse n’a pas échappé à cette longue histoire d’impunité.
Le 11 septembre 1993, Antoine Izméry, homme d’affaires et militant pro-démocratie, est arraché à une cérémonie religieuse puis exécuté dans la rue.
Un mois plus tard, le ministre de la Justice Guy Malary est assassiné dans une embuscade à Port-au-Prince.
Le 28 août 1994, le prêtre Jean-Marie Vincent est tué devant sa communauté.
Le 28 mars 1995, l’avocate Mireille Durocher Bertin est abattue avec son client Eugène Baillergeau.
Le 1er mars 1999, le sénateur Yvon Toussaint est tué à Delmas.
Puis vient le 3 avril 2000.
Ce jour-là, Jean Léopold Dominique, figure majeure du journalisme haïtien et directeur de Radio Haïti-Inter, est abattu dans la cour de sa station. Le gardien Jean-Claude Louissaint est tué avec lui.
Plus de deux décennies plus tard, l’assassinat de Dominique demeure l’un des symboles de l’impunité en Haïti. Le dossier n’a pas abouti à une décision judiciaire définitive établissant l’ensemble des responsabilités.
Un an plus tard, le journaliste Brignol Lindor est assassiné à Petit-Goâve.
En 2005, Jacques Roche, journaliste et poète, est enlevé puis retrouvé mort.
En 2007, le militant des droits humains Lovinsky Pierre-Antoine disparaît. Son corps n’a jamais été retrouvé.
En 2018, le photojournaliste Vladjimir Legagneur disparaît alors qu’il réalise un reportage à Grand-Ravine.
En 2019, le journaliste Néémi Joseph est retrouvé mort dans le coffre de sa voiture.
Puis, le 28 août 2020, le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval, est assassiné devant son domicile.
Et le 7 juillet 2021, le crime frappe au sommet de l’État.
Des hommes armés pénètrent avant l’aube dans la résidence présidentielle de Jovenel Moïse, à Pétion-Ville. Le président est tué. Son épouse, Martine Moïse, est grièvement blessée.
Un président en exercice assassiné dans sa résidence : le crime aurait dû provoquer une réponse judiciaire à la hauteur de son caractère exceptionnel.
Mais pour comprendre pourquoi cette affaire allait rapidement devenir l’une des procédures les plus complexes de l’histoire récente du pays, il faut regarder l’état de la justice haïtienne avant même le 7 juillet 2021.
Depuis des années, l’appareil judiciaire haïtien avance sous tension : moyens dérisoires, grèves à répétition, procédures qui s’enlisent, tribunaux confrontés à l’insécurité et une détention préventive qui s’étire.
À cette fragilité structurelle s’ajoute une instabilité politique chronique, l’absence d’une véritable politique pénale et une question plus sensible encore : l’indépendance des magistrats. La nomination des juges debout comme des juges assis est régulièrement au cœur des interrogations, certains étant accusés de subir l’influence du pouvoir politique ou, dans certaines affaires, celle d’hommes d’affaires disposant de réseaux et d’intérêts dans l’appareil judiciaire.
Lorsque le pouvoir politique, l’argent et la justice se retrouvent ainsi soupçonnés de se croiser, c’est la crédibilité même de l’institution judiciaire qui vacille.
Les audiences criminelles, elles, n’ont pas totalement disparu. Des sessions ont continué à se tenir dans plusieurs juridictions. Mais leur fonctionnement demeure profondément irrégulier.
Or, dans les affaires les plus sensibles, une justice qui avance par à-coups, au gré des crises politiques, des changements de magistrats et des blocages institutionnels, peine à produire ce que les victimes attendent depuis des années : une enquête solide, un procès et, au bout du compte, des responsabilités clairement établies.
Le rapport du RNDDH sur l’année judiciaire 2019-2020 montre ainsi que des audiences criminelles avaient été réalisées dans seulement 11 des 18 juridictions de première instance. Sur 179 dossiers fixés, 139 avaient été entendus et 40 renvoyés.
La situation était encore plus préoccupante pour les crimes nécessitant l’intervention d’un jury. Le problème n’était donc pas simplement l’absence de tribunaux : c’était la capacité de l’État à faire fonctionner régulièrement toute la chaîne pénale, de l’enquête au jugement.
En 2018-2019, le RNDDH avait recensé des assises criminelles dans 16 des 18 juridictions de première instance. Mais l’organisation de ces audiences s’effectuait déjà dans des conditions marquées par le manque de moyens, les instructions bâclées, les difficultés de coordination et les renvois de dossiers.
Puis les grèves et les blocages judiciaires ont aggravé la situation. En 2021, des associations de magistrats ont observé une grève qui a fortement perturbé le fonctionnement de la justice. Des médias haïtiens rapportaient alors que les assises criminelles n’étaient plus régulièrement tenues.
Autrement dit, lorsque Jovenel Moïse a été assassiné, Haïti ne disposait pas d’une machine judiciaire fonctionnant normalement pour traiter rapidement un crime de cette ampleur.
Le problème de la crédibilité de la justice était d’ailleurs déjà apparu au plus haut niveau de l’État.
En décembre 2017, Jovenel Moïse avait publiquement affirmé avoir nommé, sous pression du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, des magistrats qu’il qualifiait de corrompus. Le CSPJ avait vivement contesté ces déclarations et demandé au président de s’en expliquer.
Cette controverse est importante parce qu’elle montre qu’avant même son assassinat, le président lui-même avait publiquement mis en cause la qualité et l’intégrité d’une partie du système judiciaire.
Quelques années plus tard, les procédures de certification des magistrats ont apporté de nouveaux éléments sur les difficultés internes de l’institution. En 2023, le CSPJ a écarté 28 magistrats, invoquant notamment des problèmes d’intégrité morale, d’abus d’autorité, de qualifications ou encore des accusations liées à la libération de présumés criminels.
Le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse allait lui-même devenir un révélateur des fragilités de la justice haïtienne.
Depuis l’ouverture de l’instruction, plusieurs juges se sont succédé dans cette affaire particulièrement sensible. Mathieu Chanlatte et Chavannes Étienne se sont déportés du dossier, tandis que Merlan Bélabre, désigné à son tour, n’a pas véritablement pu commencer son instruction.
Garry Orélien, qui avait posé plusieurs actes d’instruction, a ensuite été écarté du dossier et a fait l’objet d’accusations de corruption qu’il a contestées.
En mai 2022, Walter Wesser Voltaire est devenu le cinquième juge d’instruction chargé de l’affaire. Après plusieurs années de travail, il a rendu une ordonnance dans le dossier.
Mais cette décision a été annulée par la Cour d’appel de Port-au-Prince, qui a désigné le juge Denis Cyprien pour poursuivre l’instruction, faisant de lui le sixième magistrat appelé à travailler sur cette affaire hors norme.
À cette succession de magistrats s’ajoutent des accusations rapportées par des confrères de la presse, selon lesquelles certains juges auraient utilisé le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse pour exercer des pressions sur des personnes, les intimider ou les menacer d’une éventuelle inculpation si elles refusaient de verser de l’argent.
L’affaire Jovenel Moïse, au-delà de la quête de vérité et de justice, est-elle aussi devenue un instrument de pression et de marchandage pour certains acteurs du système judiciaire ?
L’assassinat de Jovenel Moïse aurait pu constituer un véritable électrochoc judiciaire. Un président en exercice est tué dans sa résidence.
Dès lors, les questions sont fondamentales : qui a commandité le crime ? Qui l’a organisé ? Qui l’a financé ? Qui l’a exécuté ?
La réponse ne peut se limiter aux hommes retrouvés sur le terrain. Elle doit remonter toute la chaîne des responsabilités. C’est précisément à ce niveau que le système judiciaire haïtien s’est trouvé confronté à ses propres limites.
Le contraste est saisissant : cinq ans après le meurtre, une partie substantielle de la procédure internationale progresse, tandis que le dossier haïtien continue d’être marqué par les retards et les changements successifs de magistrats.
Le cas de Jovenel Moïse s’inscrit dans une histoire judiciaire plus large, marquée depuis des décennies par des assassinats demeurés sans conclusion définitive, des procédures qui s’enlisent, des magistrats exposés aux menaces, des grèves judiciaires récurrentes et des tribunaux confrontés à de graves insuffisances de moyens.
L’assassinat du bâtonnier Monferrier Dorval en fournit une illustration particulièrement symbolique. Tué le 28 août 2020, Dorval incarnait précisément l’institution juridique chargée de défendre le droit.
Selon certaines organisations de défense de droits humains, l’enquête sur son assassinat s’est progressivement enlisée et certains éléments du dossier judiciaire auraient même été dérobés au greffe.
À travers cette affaire, la question dépasse largement celle d’enquêtes mal conduites ou de procédures retardées : elle touche à la capacité même de l’État à protéger les preuves, les magistrats, les témoins et les victimes.
Antoine Izméry, Guy Malary, Jean-Marie Vincent, Mireille Durocher Bertin, Yvon Toussaint, Jean Léopold Dominique, Brignol Lindor, Jacques Roche, Lovinsky Pierre-Antoine, Vladjimir Legagneur, Monferrier Dorval, Antoinette Duclaire, Diego Charles, Jovenel Moïse, et tant d’autres.
Derrière cette longue succession de noms se dessine une même réalité : des crimes qui se succèdent, des enquêtes qui s’enlisent et des responsabilités qui restent trop souvent sans réponse.
Les noms changent, les gouvernements passent, les circonstances diffèrent, mais une constante demeure : lorsque les crimes les plus graves n’aboutissent pas à des procès capables d’établir clairement les responsabilités, l’impunité finit par s’installer dans la durée.
Et le temps joue alors en faveur du crime. Les témoins disparaissent, les preuves se dégradent, les magistrats changent, les gouvernements se succèdent et les priorités se déplacent.
Pendant ce temps, les familles restent avec leurs questions, leurs blessures et leur attente. Elles attendent un nom, un procès, une condamnation, une explication.
Elles attendent surtout que la justice donne enfin un sens à la mort de leurs proches et que l’État établisse clairement les responsabilités.
Il serait pourtant réducteur de présenter la justice haïtienne comme une institution qui n’aurait jamais rendu de décisions. Des audiences criminelles ont eu lieu, des suspects ont été arrêtés et des condamnations ont été prononcées dans plusieurs dossiers.
Le problème se situe ailleurs : dans la difficulté récurrente de l’État à garantir, dans les affaires les plus sensibles, des procédures suffisamment solides, indépendantes et durables pour établir les responsabilités jusqu’à leur terme.
L’assassinat de Jovenel Moïse est devenu le révélateur le plus spectaculaire de cette fragilité.
Cinq ans après sa mort, la question ne porte donc plus uniquement sur les circonstances de l’assassinat d’un président en exercice. Elle porte aussi sur la capacité de la justice haïtienne à conduire jusqu’à son terme le procès national qu’un crime d’une telle portée exigeait.
Et derrière cette interrogation en surgit une autre, plus ancienne et plus grave : combien de crimes faudra-t-il encore commettre avant que l’impunité cesse d’être une constante de l’histoire judiciaire haïtienne ?
Trente années d’affaires non résolues ont produit bien davantage qu’une accumulation de dossiers en souffrance. Elles ont progressivement installé une conviction dangereuse : celle que certains crimes peuvent être commis sans que la justice parvienne à identifier et à sanctionner tous ceux qui en portent la responsabilité.
Lorsque cette conviction s’enracine dans une société, les conséquences dépassent largement les tribunaux. C’est la confiance dans la justice qui s’érode, puis la crédibilité des institutions et, au bout du compte, l’autorité même de l’État qui se trouve fragilisée.

