70 ans du compas : l’art musical haïtien pris dans la tourmente des frontières…

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Par Jude Martinez Claircidor,

PORT-AU-PRINCE, lundi 30 juin 2025 (RHINEWS)- Le 26 juillet 2025 aurait dû marquer un jalon historique : les 70 ans du compas direct, ce rythme chaloupé et vibrant devenu, au fil des décennies, la signature sonore de la modernité haïtienne. Né en 1955 sur la place Sainte-Anne, sous l’impulsion fondatrice de Nemours Jean-Baptiste, le compas, enraciné dans les traditions afro-caribéennes, méritait d’être salué avec éclat et reconnaissance. Pourtant, à l’heure où l’histoire semble appeler à la célébration, c’est une inquiétude sourde qui gagne les scènes, les coulisses et les veines souterraines de l’industrie musicale haïtienne.

Ni en Haïti ni au sein de la diaspora, aucune initiative d’envergure n’a été engagée pour commémorer dignement le compas. Soixante-dix ans plus tard, ce genre musical, qui a accompagné les exils, les fêtes et les résistances d’un peuple dispersé, ne bénéficie d’aucun hommage à la mesure de son empreinte dans la mémoire collective haïtienne.

Le climat d’incertitude qui plane aujourd’hui sur le Haitian Music Industry (HMI) ne vient pas d’un conflit interne, ni d’une rupture esthétique. Il vient d’abord d’Haïti, où, depuis plusieurs années, les affiches de concert, les soirées dansantes et les tournées des groupes se sont raréfiées, étouffées par l’explosion de la violence liée aux gangs armés. Des groupes comme Djakout #1, T-Vice, Kreyòl La ou encore Ekip ont progressivement déplacé leur base d’activités vers les États-Unis.

Les grandes formations — Klass, Nu Look, Disip, T-Vice, Harmonik, Zenglen, Zafem — ont déserté la scène haïtienne. Lorsqu’elles se produisent, c’est rarement sur le sol national, et tout au plus une fois l’an dans certaines provinces du Sud ou du Nord, comme un écho lointain de ce qui fut jadis une effervescence musicale continue. À Port-au-Prince, les affiches de concert se sont effacées des murs comme des souvenirs d’une époque révolue. Seule la ville du Cap-Haïtien, dans une forme de résistance culturelle obstinée, continue de faire vibrer ses nuits au rythme des orchestres légendaires tels que Tropicana ou Septentrional.

Mais cette crise locale est doublée d’un choc externe, venu des arcanes du pouvoir judiciaire américain. En validant une décision de l’administration Trump, la Cour suprême des États-Unis a récemment autorisé la fin du programme de humanitarian parole pour plus d’un demi-million de ressortissants issus de pays en crise — Venezuela, Cuba, Nicaragua et Haïti. À cela s’est ajoutée, le vendredi 27 juin 2025, une autre annonce aux effets ravageurs : le gouvernement américain a confirmé la fin du Temporary Protected Status (TPS) pour les ressortissants haïtiens vivant sur son territoire.

Derrière ces décisions administratives, c’est toute une dynamique sociale et culturelle qui vacille. Depuis l’annonce, la peur s’est propagée comme une brume au sein des communautés haïtiennes établies aux États-Unis. L’angoisse des descentes de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), déjà traduite en arrestations et expulsions, pousse les exilés à la discrétion, parfois à la disparition. On évite les supermarchés, on se fait rare dans les églises, on déserte les salles de concert. L’effacement est devenu une stratégie de survie.

Mais avec ce retrait de la vie publique, c’est tout un pan du public du compas qui se volatilise. Or, depuis deux décennies, les États-Unis — notamment les grandes villes de la côte Est comme New York, Miami et Boston — sont devenus les bastions de cette musique. La plupart des groupes y résident, y enregistrent, y donnent leurs concerts et y tirent leurs revenus. Le compas n’est plus seulement une musique nationale : il est devenu une musique diasporique, transfrontalière, portée par les flux migratoires et les quêtes identitaires.

Aujourd’hui, cependant, les soirées se vident. Dans des salles prévues pour accueillir 800 personnes, les promoteurs peinent à en réunir 200. Et pourtant, les coûts restent les mêmes, sinon plus lourds : cachets garantis par contrat, billets d’avion, hébergement, logistique. Le modèle économique, déjà fragile, menace de s’effondrer.

Joseph Zenny, chanteur de Kreyòl La, s’est récemment plaint d’une soirée organisée en tandem avec KLASS qui, loin de faire salle comble, n’a rassemblé qu’environ 300 personnes. Un chiffre dérisoire au regard de la notoriété des deux groupes et de l’investissement consenti. Ce constat amer est désormais partagé par nombre d’acteurs du secteur.

Dans ce marasme, on avait également observé la tendance de certains groupes à se tourner vers la République dominicaine, profitant de la présence d’une importante communauté haïtienne sur place. Mais cette échappatoire s’est elle aussi refermée. Depuis le durcissement des politiques migratoires du président Luis Abinader — marquées par une véritable chasse à l’homme, des milliers d’expulsions et la fermeture des consulats dominicains en Haïti —, les promoteurs hésitent désormais à organiser des soirées compas. Trop risqué. Les Haïtiens sont traqués dans les rues, pourchassés par les agents de l’immigration dominicaine. La peur a traversé la frontière, gelant toute initiative culturelle.

Certains artistes, à bout de souffle, envisagent la dissolution de leurs groupes. Non pas parce que l’inspiration s’éteint, mais parce que les conditions de production et de diffusion deviennent intenables. La musique se retrouve étranglée par des logiques administratives qui ne prennent pas la mesure de ce qu’elles détruisent. Une chanson n’est pas un visa, mais elle peut mourir d’un refus d’entrée.

Cette tragédie silencieuse met en lumière les tensions profondes entre politique migratoire et création artistique. Elle révèle surtout à quel point les musiques exilées dépendent des espaces de visibilité et des libertés de circulation. Le compas — musique de fête, d’enracinement, de résistance — se trouve aujourd’hui menacé, non sur scène, mais dans les couloirs glacés des tribunaux, au détour d’un formulaire ou d’une notification de départ volontaire.

Ainsi, au croisement du chaos haïtien et des politiques migratoires américaines, le compas se retrouve assiégé. Sa survie dépend d’un fil ténu : la capacité de sa diaspora à continuer d’exister, à se rendre visible, à célébrer malgré la peur. Les 70 ans du compas risquent donc de ne pas être un moment de liesse, mais de prudence, de silence, de fragmentation.

Plus qu’un simple épiphénomène, cette situation appelle une réflexion urgente sur la place des arts dans les dynamiques migratoires. Comment protéger la culture quand les corps qui la portent sont en danger ? Comment préserver une mémoire collective quand les voix qui l’animent sont menacées d’expulsion ?