République Dominicaine–Haïti : des organisations dénoncent une politique de “nettoyage ethnique” à l’occasion du 88e anniversaire de la massacre de 1937…

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Quatre-vingt-huit ans après le massacre de milliers d’Haïtiens ordonné par le dictateur Rafael Trujillo en octobre 1937, la mémoire de cette tragédie plane de nouveau sur l’île. Des organisations de la société civile haïtienne et dominicaine alertent sur une dérive raciste en République dominicaine, marquée par des déportations massives et des abus systématiques qui, selon elles, rappellent les prémices d’un nouveau nettoyage ethnique…

SANTO DOMINGO, mardi 14 octobre 2025 (RHINEWS) — À l’occasion du 88e anniversaire du massacre de 1937, dix-neuf organisations de la société civile haïtienne et dominicaine ont publié une déclaration conjointe dans laquelle elles dénoncent les « politiques anti-haïtiennes » et la « violence raciste » qu’elles imputent au gouvernement du président dominicain Luis Abinader.

Les signataires alertent sur le fait que la politique actuelle de déportations massives, de rafles illégales, de répression et de discrimination systématique constitue, selon leurs termes, « une violation grave des droits humains » et qu’elle fait planer « le spectre d’un nouveau nettoyage ethnique » sur la République dominicaine.

Selon le communiqué, le 2 octobre 2025 a marqué le premier anniversaire de l’instauration par le gouvernement dominicain d’une quota hebdomadaire de 10 000 expulsions vers Haïti. Cette mesure, affirment les organisations, viole le droit international, le protocole bilatéral de 1999 sur les rapatriements, la Constitution dominicaine elle-même et la législation migratoire nationale.

Elles accusent le gouvernement Abinader d’avoir instauré « un régime d’exception de facto » contre les personnes haïtiennes et les Dominicains d’ascendance haïtienne, les soumettant à des arrestations arbitraires, à des violences policières, à des détentions illégales et à la privation de services essentiels.

Les abus documentés incluent, selon le communiqué, des « rafles fondées sur la couleur de la peau », la détention et l’expulsion de femmes enceintes et d’enfants non accompagnés, la restriction de l’accès à la santé publique et gratuite, et la destruction de quartiers entiers habités par des travailleurs haïtiens, comme à Mata Mosquito, dans la zone de Verón-Punta Cana.

Des violences physiques et sexuelles, des discours racistes tenus par des responsables publics et l’action impunie de groupes paramilitaires viennent, selon les signataires, compléter ce tableau inquiétant. « Ces faits sont des signes avant-coureurs d’un nouveau cycle de persécution raciale, comparable à celui qui a conduit à la tragédie de 1937 », préviennent-ils.

Les organisations affirment que même des enfants nouveau-nés ont été privés de vaccination, exposant ainsi leur vie à un danger immédiat. « Refuser des soins médicaux pour des raisons raciales constitue une atteinte directe au droit à la vie et à la dignité humaine », insiste la déclaration.

Elles dénoncent également la criminalisation croissante de la solidarité envers les migrants, notant que plusieurs associations et religieux qui apportent de l’aide humanitaire ont fait l’objet d’intimidations ou d’enquêtes abusives.

Dans leur texte, les signataires formulent plusieurs revendications adressées au gouvernement dominicain, exigeant notamment la fin immédiate des déportations massives et de la violence raciste, le respect du protocole binational de 1999 sur les rapatriements, la restauration du droit à la santé, à l’asile et au refuge, ainsi que le démantèlement des groupes paramilitaires agissant en toute impunité.

Elles demandent également la mise en œuvre d’un plan de régularisation sans discrimination raciale et la restitution de la nationalité aux personnes affectées par les politiques de dénationalisation décidées à partir de 2013. « Le gouvernement dominicain doit cesser de légiférer sur la base de critères raciaux ou d’ascendance ethnique. Le droit à la nationalité et à la dignité ne se négocie pas », insistent-elles.

Les organisations appellent en parallèle le gouvernement haïtien à assumer ses responsabilités envers ses ressortissants vivant en territoire dominicain, en leur apportant une assistance juridique et humanitaire, et en garantissant l’accès gratuit à des documents d’identité valides.

Elles soulignent que la fragilité institutionnelle d’Haïti, aggravée par la crise sécuritaire, ne peut justifier l’abandon des migrants haïtiens à leur sort. « L’État haïtien doit protéger ses citoyens, même à l’étranger. La dignité du peuple haïtien se mesure à la manière dont ses ressortissants sont traités hors de ses frontières », souligne la déclaration.

Dans un ton grave, les organisations signataires rappellent que l’histoire ne doit pas se répéter. « Ce que nous observons aujourd’hui ressemble dangereusement aux conditions qui ont précédé la tuerie de 1937, ordonnée par Rafael Trujillo. Si rien n’est fait, la République dominicaine risque de replonger dans une logique de nettoyage ethnique », alertent-elles.

Elles appellent la communauté internationale, les Nations Unies, la CARICOM et la Commission interaméricaine des droits de l’homme à se saisir de la situation d’urgence et à condamner les violations systématiques des droits des personnes d’origine haïtienne.

La déclaration est signée par dix-neuf organisations, parmi lesquelles le Colectivo HaitianosRD, le Movimiento Socialista de Trabajadoras y Trabajadores (MST), le Movimiento Social de Trabajo Humanitario y Ambiental (MOSCTHA), le Grupo de Apoyo a Repatriados y Refugiados (GARR), la Solidarité Fanm Ayisyèn (SOFA), la Fondation Zile, la PAPDA, la POHDH, la Comisión Episcopal Justicia y Paz (CE-JILAP), et d’autres plateformes féministes, écologistes et de défense des droits humains.

« Ces pratiques ne peuvent rester dans le silence international. Nous exigeons la solidarité des peuples et la fin immédiate des politiques discriminatoires fondées sur la couleur de la peau », a déclaré l’ingénieure Marie Solange Damis, coordinatrice générale du Colectivo HaitianosRD, au nom des signataires.