PORT-AU-PRINCE, dimanche 2 novembre 2025 (RHINEWS)– Dans une lettre ouverte adressée au secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Albert Ramdin, plus de 200 organisations haïtiennes et internationales appellent au respect de « l’autodétermination du Peuple haïtien » et dénoncent ce qu’elles qualifient d’« ingérence étrangère » dans la gestion de la crise haïtienne. La correspondance, signée par des syndicats, plateformes politiques, organisations communautaires, universitaires, groupes de la diaspora et mouvements sociaux d’Amérique latine, affirme que « la solution durable doit venir des Haïtiens eux-mêmes ».
« Haïti est le seul pays à avoir cassé les chaînes de l’esclavage, battu les maîtres esclavagistes pour ensuite ériger, au prix du sang, la première République noire indépendante du monde », écrivent les signataires, soulignant que le pays « paie encore le prix » de ce choix historique. Citant l’ancien représentant de l’OEA en Haïti Ricardo Seitenfus, ils affirment qu’« Haïti a généralement été perçu comme une menace par une partie du système international », et que « ses rapports avec le monde sont définis par la force et jamais par le dialogue ».
Les organisations reprochent à l’OEA d’avoir « élaboré une feuille de route sans la participation d’Haïti », qu’elles jugent contraire aux principes de souveraineté. Elles dénoncent également une « réponse condescendante » adressée à l’ambassadrice haïtienne Myrtha Desulmé lorsque celle-ci avait demandé clarification et consultation. Cette dernière déclarait alors, le 29 juillet 2025 : « Sans le rétablissement de la sécurité, il ne peut y avoir de bonnes élections […]. La solution durable doit venir des Haïtiens eux-mêmes qui doivent prendre leur destin en main ».
Les signataires estiment qu’une « crise fabriquée » vise à « affaiblir systématiquement Haïti », créant un pays « démantelé », faisant fuir des milliers de personnes et jetant les migrants « dans une randonnée suicidaire ». Ils citent un extrait de l’ouvrage Haïti : Urgence d’une solidarité internationale agissante, selon lequel « l’ingérence étrangère dans les affaires d’Haïti, y compris l’imposition et le contrôle d’élections […] est devenue la norme ».
« La solution doit être une solution haïtienne », insistent-ils, affirmant que toute feuille de route imposée « renforce la dépendance politique et économique ». Ils ajoutent toutefois que leur démarche n’exclut pas « une collaboration respectueuse » avec les partenaires internationaux, dès lors que celle-ci s’inscrit dans « le respect du droit à l’autodétermination ». La lettre rappelle également qu’Haïti « dès sa fondation s’était toujours inscrite dans une longue tradition de solidarité internationale agissante », citant des références de dirigeants et militants tels que Gustavo Petro, Lula Da Silva, Fidel Castro, Hugo Chávez, Adolfo Pérez Esquivel et Kémi Seba saluant l’héritage haïtien.
Les organisations annoncent l’élaboration d’une « feuille de route nationale » impliquant des acteurs locaux et de la diaspora pour « restaurer la souveraineté nationale, sauver notre dignité et ouvrir la voie à la construction d’une Haïti souveraine, libre et arbitre de son destin ». Elles demandent à l’OEA et aux États membres de soutenir ce processus « dans le respect du Peuple haïtien ».
La lettre est signée, notamment, par la Centrale Unitaire des Travailleurs des Secteurs Public et Privé d’Haïti (CUTRASEPH), la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), la Coalition des enseignants, des organisations paysannes, des syndicats du secteur public, des collectifs de la diaspora ainsi que des réseaux militants d’Argentine, du Brésil, d’Uruguay, de Colombie, du Venezuela, des États-Unis, du Canada et de France.
« Dans cette entreprise difficile, complexe, Haïti aura besoin du soutien respectueux de tous les pays », soulignent les signataires, qui réaffirment leur volonté d’« ouvrir la voie à une Haïti enfin souveraine ».
L’Organisation des États américains entretient une histoire complexe avec Haïti faite d’appuis diplomatiques, d’initiatives politiques et de controverses liées au respect de la souveraineté nationale. Membre fondateur depuis 1951, Haïti a régulièrement sollicité l’organisation pour des crises politiques et sécuritaires, tout en dénonçant, à plusieurs reprises, des ingérences dans ses affaires internes.
À partir des années 1990, l’OEA joue un rôle central lors de la crise post-électorale de 1991, consécutive au coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide. L’organisation soutient alors les sanctions internationales et les négociations diplomatiques qui mèneront au retour d’Aristide en 1994, dans le cadre d’une intervention militaire internationale autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU.
Haïti sollicite à nouveau l’OEA en 2000-2001 après les contestations électorales portant sur la victoire d’Aristide et du Fanmi Lavalas. Une mission spéciale de l’OEA est alors mise en place pour appuyer le processus électoral, les droits humains et la gouvernance, avant la crise de 2004 qui conduit au départ forcé d’Aristide et au déploiement de la MINUSTAH, opération de maintien de la paix de l’ONU restée en Haïti jusqu’en 2017.
L’organisation joue également un rôle lors des élections de 2010-2011, marquées par sa mission d’experts qui recommande la modification des résultats préliminaires de la présidentielle, conduisant à l’élimination du candidat du pouvoir et à l’accession de Michel Martelly au second tour — un épisode souvent cité dans les débats nationaux sur l’ingérence étrangère et l’équité électorale.
Plus récemment, l’OEA intervient dans la crise politique ouverte depuis 2018 autour de la gouvernance, des élections non tenues et du vide institutionnel suivant l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021. En 2023-2024, l’organisation appelle à un consensus national, soutient le processus de transition et participe à la mise en place d’un cadre diplomatique régional aux côtés du Core Group et de la CARICOM. Des critiques se sont toutefois élevées dans la société civile haïtienne dénonçant des initiatives jugées unilatérales et insuffisamment concertées avec les acteurs locaux.
Au fil des décennies, Haïti a alterné entre demande d’assistance internationale et revendication ferme de souveraineté, reflétant une relation dans laquelle les attentes sécuritaires, électorales et institutionnelles se heurtent souvent aux sensibilités historiques et à la mémoire du premier État noir indépendant du monde.

