Massacre de Kenscoff : Jules Casséus interpelle l’Église, Sonet Saint-Louis met en cause la gouvernance et l’impunité…

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PORT-AU-PRINCE, samedi 29 août 2026 (RHINEWS)– Le massacre perpétré dans la commune de Kenscoff, qui a fait au moins 47 morts et 22 blessés dans la nuit du 23 au 24 août, selon les Nations unies, suscite une nouvelle polémique sur le rôle de l’Église haïtienne face à la violence et sur les responsabilités de l’État dans l’incapacité à protéger la population.

Dans un texte intitulé « Que dit l’Église haïtienne du massacre de Kenscoff ? », le Dr Jules Casséus, professeur à l’Université chrétienne du Nord d’Haïti et figure du protestantisme haïtien, appelle les Églises à sortir du silence et à transformer leurs prières et leurs déclarations de solidarité en actions concrètes en faveur des victimes.

« Il existe des moments dans la vie d’une nation où le silence ne peut plus être considéré comme une position neutre. Le massacre de Kenscoff est l’un de ces moments », écrit-il, soulignant que des familles ont été endeuillées, des maisons incendiées et des habitants contraints de fuir.

Pour M. Casséus, l’Église doit d’abord « pleurer avec ceux qui pleurent » et refuser que les victimes soient réduites à de simples statistiques. S’appuyant notamment sur les épîtres de Paul, il estime que le drame de Kenscoff doit être considéré comme une souffrance collective.

« Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui », rappelle-t-il, estimant que Kenscoff ne peut être considéré comme un problème limité à cette seule commune. Il appelle ainsi les différentes confessions chrétiennes à dépasser leurs clivages pour répondre ensemble à la crise.

Le professeur estime également que l’Église doit adopter une parole plus ferme face aux assassinats, aux enlèvements, aux incendies de maisons et aux déplacements forcés.

« L’Église haïtienne doit pouvoir dire clairement : assez ! », affirme-t-il, ajoutant que dénoncer les violences ne constitue pas, selon lui, une prise de position partisane mais « une position morale ».

Il demande parallèlement à l’Église d’interpeller les autorités publiques sur leur obligation de protéger les citoyens, de sécuriser les communautés menacées, d’accompagner les déplacés et de poursuivre les responsables des crimes.

« L’Église ne doit pas demander vengeance. Elle doit demander justice », écrit-il.

Au-delà des déclarations, Jules Casséus préconise une mobilisation des ressources humaines et matérielles des communautés chrétiennes en faveur des victimes. Il cite notamment l’aide alimentaire, les médicaments, l’hébergement, l’accompagnement pastoral et psychosocial, ainsi que l’assistance juridique.

Il propose également de mettre en réseau les médecins, infirmières, psychologues, enseignants, juristes, travailleurs sociaux, agronomes, universitaires et autres professionnels issus des Églises et de la diaspora afin de constituer une réponse collective aux conséquences de la violence.

Pour le professeur, le massacre de Kenscoff constitue aussi un test pour le christianisme haïtien.

« Haïti ne manque pas de religion », observe-t-il, citant les temples, cultes, conventions, campagnes d’évangélisation et journées de prière. Mais, selon lui, la multiplication de ces pratiques religieuses doit être confrontée à une question fondamentale : « Que produit toute cette religion devant la souffrance du peuple ? »

Il appelle ainsi à une « voix prophétique » de l’Église, qui ne chercherait ni à conquérir le pouvoir politique ni à démontrer sa puissance numérique, mais à rappeler aux responsables politiques, aux institutions publiques, aux élites économiques, aux groupes armés, à la société civile, à la communauté internationale et aux responsables religieux que « la vie haïtienne est sacrée ».

Dans sa réflexion, Jules Casséus met également en garde contre la banalisation de la violence. « Ce qui est devenu fréquent n’est pas devenu normal », affirme-t-il, estimant que la répétition des massacres risque d’anesthésier la conscience collective.

Son texte a suscité une réaction de Sonet Saint-Louis, professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti, qui estime que l’interpellation de Jules Casséus doit être élargie à la question de la gouvernance publique.

Dans un texte daté du 28 août et transmis notamment aux missions diplomatiques accréditées en Haïti, aux Nations unies, à l’Organisation des États américains, au gouvernement haïtien et au Conseil électoral provisoire, M. Saint-Louis affirme que l’indifférence qu’il reproche à l’Église doit également être analysée à la lumière de la crise de l’État.

« Cette indifférence, considérée comme une complicité de l’Église face à la souffrance du peuple, démontre de manière éloquente la défaite de l’État dans sa mission de protection », écrit-il.

Selon lui, l’Église doit elle-même s’interroger sur ses relations avec le pouvoir politique. « Comment l’Église pourrait-elle dénoncer la situation actuelle lorsqu’une partie d’elle-même est intimement liée à cette gouvernance catastrophique, qui échoue dans tous les domaines ? », demande-t-il.

Le professeur de droit estime ainsi nécessaire un « véritable réveil spirituel, éthique, intellectuel et politique » de l’institution ecclésiale afin de lui permettre, selon lui, de retrouver une capacité à dénoncer les injustices et les dérives de la gouvernance.

Sonet Saint-Louis élargit ensuite sa critique au gouvernement actuel, dont il conteste la légitimité politique et l’autonomie. Il avance notamment l’affirmation selon laquelle le pouvoir de l’exécutif serait fortement dépendant d’acteurs internationaux et soutient que cette situation empêcherait, selon lui, une véritable prise en charge de la crise sécuritaire.

Ces affirmations, qui relèvent de son analyse politique, ne sont toutefois pas étayées dans son texte par des éléments permettant de les établir comme des faits.

Il accuse également les autorités de ne pas disposer de la volonté politique nécessaire pour résoudre durablement la crise sécuritaire et met en cause la responsabilité de la communauté internationale dans le maintien du système politique haïtien.

« Le problème est politique, et c’est sur le terrain politique que nous devons chercher à le résoudre ensemble afin d’arrêter le train de la mort et de faire respecter l’éminence de la dignité humaine », écrit-il.

Le juriste estime que la restauration de l’autorité publique passe nécessairement par la reconstruction de la confiance des citoyens dans les institutions, le respect de la Constitution et l’exemplarité des dirigeants.

Il critique par ailleurs le maintien de mécanismes institutionnels qu’il considère comme favorisant l’impunité et cite notamment le décret relatif à la Haute Cour de justice. Il soutient que ce texte serait susceptible de protéger certains responsables de crimes économiques et financiers, une interprétation qu’il présente comme un élément de sa critique de la gouvernance actuelle.

Sonet Saint-Louis s’en prend également à la communauté internationale, qu’il accuse de contradictions dans son approche de la crise haïtienne. Il relève notamment, selon son analyse, le contraste entre les sanctions internationales prises contre certains responsables haïtiens pour des faits de corruption et le soutien apporté aux autorités en place.

Il estime que la multiplication des massacres, des enlèvements et des déplacements de population ne peut être expliquée uniquement par les insuffisances de la Police nationale ou par un manque de coopération internationale.

« Elle relève plutôt d’un problème de gouvernance au plus haut sommet de l’État », affirme-t-il, tout en accusant les acteurs internationaux de contribuer au maintien de cette gouvernance.

Le professeur de droit va jusqu’à inscrire la crise actuelle dans une lecture géopolitique plus large. Il évoque une « recolonisation d’Haïti » et affirme soupçonner l’existence d’une stratégie visant à affaiblir progressivement la souveraineté nationale. Ces accusations constituent toutefois des appréciations politiques de l’auteur et ne sont pas établies, dans son texte, par des preuves indépendantes.

Pour lui, le massacre de Kenscoff ne constitue donc pas un événement isolé mais le symptôme d’une crise plus profonde de l’État, de la justice et de la gouvernance.

« Haïti n’est pas attaquée par un pays étranger : elle est en guerre contre elle-même », écrit-il, estimant que les élites nationales jouent, selon son analyse, un rôle central dans l’affaiblissement des institutions.

Les deux textes se rejoignent néanmoins sur plusieurs points essentiels : la nécessité de sortir de l’indifférence, la protection des populations civiles, la lutte contre l’impunité, la restauration de l’autorité publique et la responsabilité morale des institutions religieuses face à la catastrophe humanitaire et sécuritaire.

La divergence porte principalement sur l’analyse des causes et des responsabilités. Jules Casséus concentre son interpellation sur le rôle de l’Église et sur la nécessité pour les chrétiens de passer de la prière à l’action, tandis que Sonet Saint-Louis considère que cette réflexion doit nécessairement conduire à une remise en question plus radicale du système de gouvernance et des rapports entre les autorités haïtiennes et les acteurs internationaux.

L’attaque de Kenscoff a également provoqué de nombreuses réactions des organisations de défense des droits humains et des acteurs internationaux. Amnesty International a demandé que les responsables présumés des meurtres, enlèvements et autres violations graves soient identifiés et traduits en justice, tout en appelant les autorités à donner la priorité à la protection des civils et des personnes enlevées. (Amnesty International⁠)

Le bilan des Nations unies fait état d’au moins 47 morts et 22 blessés lors de l’attaque, tandis que plusieurs dizaines de personnes auraient été enlevées. Des personnes déplacées par les violences auraient notamment trouvé refuge dans une église avant d’être prises pour cible. (United Nations Press⁠)

Pour Jules Casséus comme pour Sonet Saint-Louis, la tragédie de Kenscoff pose donc une question qui dépasse le seul bilan humain de l’attaque : celle de la capacité des institutions haïtiennes, de l’Église et de la société dans son ensemble à répondre à une violence devenue structurelle.

« La prière doit conduire à la compassion. La compassion doit conduire à la solidarité. La solidarité doit conduire à la responsabilité. La responsabilité doit conduire à l’action », conclut Jules Casséus.

Sonet Saint-Louis appelle, de son côté, à « construire ensemble une alternative pour un renouveau démocratique d’Haïti », estimant que la crise actuelle pourrait constituer, malgré son caractère dramatique, le point de départ d’un changement de système.