Haïti : le Conseil de sécurité de l’ONU appelle à accélérer la lutte contre les gangs et le trafic d’armes après l’attaque de Kenscoff…

Les membres du Conseil de Securite de l'ONU en reunion...

NEW YORK, vendredi 28 août 2026 (RHINEWS)- Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni vendredi en urgence pour examiner la dégradation de la situation sécuritaire en Haïti, après l’attaque meurtrière menée les 23 et 24 août à Kenscoff, dans les hauteurs au sud-est de Port-au-Prince. La séance intervient également dans un contexte marqué par la poursuite des violences des groupes armés, l’aggravation des besoins humanitaires et les informations faisant état de la circulation d’armes et de munitions illicites à destination d’Haïti.

Les membres du Conseil ont insisté sur la nécessité de renforcer rapidement les capacités des institutions haïtiennes, d’accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs (GSF) et de s’attaquer aux réseaux criminels qui permettent aux groupes armés de disposer d’armes, de financements et de moyens logistiques. Plusieurs délégations ont également souligné que la restauration de la sécurité demeure une condition essentielle à la tenue d’élections crédibles et au rétablissement durable de l’autorité de l’État.

Le représentant spécial du secrétaire général pour Haïti et chef du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), Carlos Ruiz Massieu, a décrit une situation dans laquelle les gangs ne cherchent plus uniquement à conquérir des territoires, mais à contrôler les systèmes de gouvernance et les activités économiques indispensables à la vie des populations. Selon lui, les groupes armés cherchent notamment à contrôler les corridors de transport, l’approvisionnement en carburant et en nourriture ainsi que les marchés illicites.

« Les gangs armés d’Haïti ne cherchent plus simplement à s’emparer de territoires. Ils cherchent à s’emparer des systèmes de gouvernance et des moyens économiques dont dépendent les communautés et les institutions », a-t-il expliqué, estimant que la crise haïtienne était désormais « de plus en plus une crise de gouvernance alimentée par le crime organisé ».

M. Ruiz Massieu a également averti que la menace dépassait largement les frontières haïtiennes. Des armes à feu, y compris des armes de qualité militaire, continuent selon lui d’entrer en Haïti depuis l’étranger, tandis que les réseaux de trafic de cocaïne et d’autres stupéfiants utilisent de plus en plus le pays comme plateforme de stockage et de transit dans les Caraïbes. Les réseaux de trafic de migrants relient également Haïti aux Bahamas, à la République dominicaine, aux îles Turques-et-Caïques, aux États-Unis et à l’Amérique du Sud.

Face à ces réseaux, le responsable onusien a plaidé pour une réponse régionale coordonnée. Il a notamment appelé au renforcement du contrôle des frontières et des douanes, à une meilleure coopération opérationnelle, au partage de renseignements et au développement de patrouilles maritimes conjointes.

Il a également souligné que les opérations de sécurité ne pourraient produire de résultats durables sans une justice capable d’arrêter, de poursuivre et de détenir les membres des gangs, tout en démantelant leurs réseaux financiers. « Les gains en matière de sécurité ne seront que temporaires » si les économies illicites qui alimentent les groupes armés ne sont pas démantelées, a-t-il averti.

La directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Monica Juma, a pour sa part insisté sur la nécessité de renforcer la chaîne pénale haïtienne et de couper les sources de financement des organisations criminelles. Elle a indiqué que l’ONUDC travaillait avec les autorités haïtiennes et les Nations unies à la mise en place de mécanismes judiciaires spécialisés capables de traiter notamment les crimes financiers complexes, la corruption, le blanchiment d’argent, le trafic d’armes et les violences sexuelles.

Elle a également souligné que la lutte contre les trafics devait être menée à l’échelle régionale, en raison des connexions entre les réseaux criminels opérant en Haïti et ceux actifs dans les autres pays des Caraïbes.

La question des enfants enrôlés ou utilisés par les groupes armés a occupé une place importante dans les débats. Vanessa Fraser, représentante spéciale du secrétaire général pour les enfants et les conflits armés, a décrit une situation particulièrement préoccupante pour les mineurs haïtiens, victimes de meurtres, de mutilations, d’enlèvements, de recrutement forcé, de déplacements et de privation d’accès à l’éducation.

« La violence à laquelle ils sont confrontés n’est pas accessoire à la crise ; elle en est au cœur », a-t-elle déclaré, appelant à considérer en priorité les enfants associés aux gangs comme des victimes nécessitant protection, accompagnement et réinsertion.

Mme Fraser a averti que les opérations de la Force de suppression des gangs comportaient à la fois des risques et des possibilités. Elle a appelé à éviter que les enfants rencontrés lors des opérations sécuritaires soient automatiquement considérés comme des menaces et placés en détention. Selon elle, les mineurs doivent pouvoir être transférés vers les structures civiles de protection de l’enfance et bénéficier d’un accompagnement permettant leur réintégration familiale et communautaire.

La responsable onusienne a également insisté sur la nécessité de renforcer les capacités d’accueil, de fournir un soutien psychosocial, de permettre l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle et de restaurer l’identité juridique des enfants dépourvus d’actes de naissance. « La réintégration ne réussira pas si les enfants retournent dans les mêmes conditions d’exclusion et de vulnérabilité qui les ont rendus vulnérables au recrutement », a-t-elle averti.

Les États-Unis ont réaffirmé leur soutien à Haïti et à la Force de suppression des gangs. Washington a estimé que le pays faisait face à une crise nécessitant une action internationale coordonnée et a souligné l’importance de partager la charge de l’effort sécuritaire avec les partenaires haïtiens et internationaux.

« Les États-Unis sont avec vous. Nous sommes aux côtés d’Haïti », a déclaré la représentante américaine, assurant que Washington continuerait à travailler avec les autorités haïtiennes, la Force de suppression des gangs et les autres partenaires internationaux « pour rétablir la sécurité » et aider le peuple haïtien à reprendre le contrôle de son pays.

La France a également appelé à accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs et à renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti. Paris a estimé que cette force devait être soutenue par le Bureau des Nations unies chargé de son appui afin de pouvoir mener rapidement les opérations prévues pour reprendre les territoires contrôlés par les groupes criminels et sécuriser les infrastructures essentielles.

La délégation française a toutefois insisté sur la nécessité de respecter les droits humains et le droit international humanitaire dans les opérations. Elle a également plaidé pour le renforcement de l’ensemble de la chaîne police-justice-prison, ainsi que pour la mise en œuvre d’un programme de désarmement, de démantèlement et de réintégration prenant en compte la situation particulière des enfants.

Paris a par ailleurs appelé à une application plus efficace de l’embargo sur les armes imposé à Haïti et des sanctions individuelles visant les responsables et facilitateurs de la violence.

La Chine a, elle aussi, appelé les autorités haïtiennes à intensifier leurs efforts contre les groupes armés et à renforcer la gouvernance sécuritaire, en accordant une attention particulière à la protection des civils et des groupes vulnérables, notamment les femmes et les enfants.

Pékin a estimé que l’insécurité constituait le symptôme de problèmes plus profonds liés à des décennies de faiblesse institutionnelle, de déclin économique et de sous-développement. La délégation chinoise a appelé à créer des opportunités économiques, renforcer la résilience face aux changements climatiques et protéger les écosystèmes afin de poser les bases d’une stabilité durable.

La Chine a également insisté sur la nécessité de lutter contre le trafic d’armes et de renforcer l’application du régime de sanctions du Conseil de sécurité afin de réduire la capacité des groupes armés à poursuivre leurs activités criminelles.

La délégation du Pakistan a souligné que la stabilité durable d’Haïti devait reposer sur un processus conduit et assumé par les Haïtiens, fondé sur le dialogue et la coopération. Elle a salué les efforts des autorités en vue d’améliorer la sécurité et de préparer les élections.

« La sécurité est indispensable », a déclaré le représentant pakistanais, appelant à mettre en œuvre les mécanismes prévus par la résolution 2793 du Conseil de sécurité afin de créer l’espace nécessaire pour permettre aux institutions haïtiennes, et en particulier à la Police nationale, d’assumer à terme les responsabilités sécuritaires.

Le Pakistan a également estimé que la question du flux d’armes illégales vers Haïti devait être traitée avec davantage de fermeté et que l’application effective du régime de sanctions pouvait contribuer à réduire les capacités opérationnelles des gangs.

La délégation représentant les pays africains membres du Conseil a, pour sa part, appelé au démantèlement des activités économiques criminelles, des réseaux de trafic d’armes et des circuits financiers qui permettent aux gangs de reconstituer leurs capacités.

Elle a estimé qu’une stabilisation durable nécessitait, au-delà de la réponse sécuritaire, une gouvernance efficace, des perspectives économiques inclusives et le rétablissement de la confiance entre la population et les institutions publiques.

La Colombie a également insisté sur la nécessité de répondre aux causes structurelles de la crise, en soulignant que la violence ne pouvait être dissociée des difficultés économiques et institutionnelles du pays. Bogotá a indiqué poursuivre son propre plan de coopération bilatérale avec Haïti et a réaffirmé sa solidarité avec la population haïtienne.

La question de la tenue des élections a été étroitement liée aux discussions sur la sécurité. Plusieurs délégations ont estimé que la restauration de l’autorité de l’État et la sécurisation du territoire constituaient des conditions indispensables à un processus électoral crédible.

La République dominicaine a été particulièrement explicite sur ce point. Son ministre des Affaires étrangères, Roberto Álvarez Gil, a soutenu que son pays souhaitait voir Haïti organiser des élections « libres, inclusives et crédibles », tout en avertissant qu’une telle échéance ne pouvait être dissociée de la situation sécuritaire.

« Ce ne sont pas les élections qui donneront naissance à la sécurité. C’est la sécurité qui permettra la tenue des élections », a-t-il déclaré.

La République dominicaine a appelé à accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs, estimant que chaque semaine de retard permettait aux groupes armés de consolider leur emprise territoriale, de développer leurs sources de financement et de recruter de nouveaux membres, notamment parmi les enfants.

Santo Domingo a également appelé à renforcer la Police nationale d’Haïti, le système judiciaire et les programmes de désarmement, de démobilisation et de réintégration, tout en réclamant une application plus rigoureuse du régime de sanctions contre les chefs de gangs mais aussi contre ceux qui les financent, facilitent le trafic d’armes ou blanchissent les revenus issus des activités criminelles.

Le ministre dominicain a appelé à s’attaquer aux réseaux criminels transnationaux qui soutiennent les groupes armés haïtiens. « La crise ne peut pas être traitée uniquement à l’intérieur d’Haïti », a-t-il insisté, plaidant pour une stratégie régionale visant à démanteler les réseaux qui alimentent et soutiennent les gangs.

La République dominicaine a par ailleurs apporté son soutien au renouvellement du mandat de la Force de suppression des gangs et du bureau des Nations unies chargé de son appui. Elle a toutefois estimé que le renouvellement du mandat ne suffirait pas si les obstacles empêchant la force d’atteindre ses effectifs autorisés n’étaient pas levés.

La ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Affaires religieuses, Reina Forbin, a, de son côté, présenté devant le Conseil un message d’« espoir » et appelé les partenaires internationaux à maintenir leur soutien au pays.

« De véritables progrès sont réalisés sur le terrain », a-t-elle affirmé, estimant qu’Haïti était « plus proche qu’il ne l’a été depuis des années » de restaurer la sécurité et d’organiser des élections libres, crédibles, inclusives et participatives.

Mme Forbin a soutenu que le processus électoral était désormais pleinement opérationnel et que le gouvernement haïtien était convaincu que « la seule voie pour qu’Haïti progresse réside dans la tenue d’élections ».

Elle a appelé le Conseil de sécurité à soutenir le déploiement complet de la Force de suppression des gangs et à renouveler son mandat afin de lui donner les moyens nécessaires à l’accomplissement de sa mission.

La ministre haïtienne a également voulu mettre en avant les progrès enregistrés par les institutions nationales. « Haïti veut aujourd’hui être reconnue pour les progrès qu’elle a accomplis », a-t-elle déclaré, évoquant l’amélioration de la sécurité, la récupération progressive de certains territoires et l’avancement du processus électoral.

Mme Forbin a néanmoins reconnu l’importance de maintenir la dynamique engagée. « Nous ne pouvons pas perdre cet élan », a-t-elle insisté, appelant la communauté internationale à travailler avec les autorités haïtiennes afin de tourner définitivement la page de la violence et de l’instabilité.

Les membres du Conseil ont également été alertés sur l’ampleur de la crise humanitaire. Plus de 6,4 millions d’Haïtiens ont besoin d’une assistance humanitaire, tandis que les déplacements internes continuent d’augmenter et que le système de santé demeure soumis à une pression extrême.

Les femmes et les enfants restent particulièrement exposés aux violences. Les intervenants ont notamment dénoncé la multiplication des violences sexuelles et des viols collectifs, ainsi que le recrutement forcé de mineurs par les groupes armés.

La séance a ainsi fait apparaître un large consensus sur plusieurs priorités : accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs, renforcer la Police nationale d’Haïti, lutter contre les trafics d’armes et les financements criminels, protéger les civils et les enfants, renforcer la justice et préparer les conditions nécessaires à la tenue d’élections.

Les débats ont toutefois également mis en évidence les limites d’une réponse exclusivement sécuritaire. Les représentants ont insisté sur la nécessité de restaurer les institutions, de rétablir les services publics, de créer des perspectives économiques et de renforcer la confiance entre l’État et la population.

Alors que le Conseil de sécurité doit prochainement examiner le renouvellement du dispositif international de soutien à Haïti, plusieurs délégations ont estimé que la période actuelle constituait une fenêtre d’opportunité qui ne devait pas être perdue.

Pour les Nations unies et plusieurs membres du Conseil, l’enjeu est désormais de transformer les engagements internationaux en résultats concrets sur le terrain, alors que les groupes armés continuent de représenter une menace directe pour la population haïtienne et pour la stabilité de l’ensemble de la région des Caraïbes.