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Par Jake Johnston,
WASHINGTON, 29 novembre 2025 (RHINEWS)-
Le 7 août, Laurent Saint-Cyr, ancien président de l’American Chamber of Commerce in Haiti, a prêté serment comme président du Transitional Presidential Council (TPC). Il doit diriger l’instance jusqu’à la fin de son mandat, prévue pour février 2026. Avec à ses côtés un Premier ministre issu également du secteur privé, Alix Didier Fils-Aimé, et en l’absence totale d’élus à tous les niveaux de l’État, le pouvoir exécutif haïtien se retrouve directement concentré entre les mains d’acteurs économiques. Une première dans l’histoire récente d’un pays marqué par des inégalités extrêmes et par une longue tradition de capture oligarchique de l’État.
L’économiste Fritz Alphonse Jean, qui assurait la présidence tournante du Conseil avant Saint-Cyr, a déclaré au média Ayibopost que « les acteurs du secteur privé ont joué un rôle dans la création de ce chaos. Quand le secteur privé contrôle les deux branches de l’exécutif, cela soulève des inquiétudes légitimes ». La semaine précédant le transfert de pouvoir, des rumeurs ont évoqué des tentatives visant à entraver la transition ou à démettre le Premier ministre, attisées par un message du département d’État américain faisant référence à des informations vagues de « corruption ». Jean a nié toute manœuvre pour bloquer Saint-Cyr ou écarter Fils-Aimé, tout en soulignant ses réserves face à cette consolidation du pouvoir économique au sommet de l’État. Le communiqué américain a néanmoins été interprété comme un signal clair : Washington semblait une nouvelle fois prendre parti dans les dynamiques politiques internes d’Haïti.
Cette montée du secteur privé dans la sphère politique survient alors même qu’il fait l’objet d’une surveillance internationale plus intense que jamais. Depuis l’instauration en 2022 d’un régime de sanctions des Nations unies, plusieurs rapports ont documenté le rôle d’oligarques haïtiens dans le financement et l’approvisionnement en armes de groupes armés, ainsi que des pratiques systémiques de corruption : évasion douanière et fiscale, trafic de drogue, pots-de-vin, et capture généralisée de l’État. Le Canada a été plus loin que tout autre pays, en sanctionnant individuellement plusieurs personnalités de premier plan du secteur privé.
En juillet, l’administration américaine a arrêté l’oligarque Reginald Boulos, résident permanent aux États-Unis, l’accusant d’avoir « mené une campagne de violence et de soutien aux gangs contribuant à la déstabilisation d’Haïti ». Le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé une mesure sans précédent : l’ouverture de procédures de déportation contre tout résident permanent américain soupçonné de soutenir les gangs haïtiens. Les procédures visant Boulos sont en cours, alimentant les spéculations sur de nouvelles cibles potentielles parmi les élites haïtiennes.
Ces dynamiques — montée en puissance politique du secteur privé d’un côté, sanctions et actions judiciaires contre des membres influents de l’autre — ont déclenché une vague d’activités de lobbying à Washington. En février, le Premier ministre Fils-Aimé a recruté Carlos Trujillo, ancien haut responsable de l’administration Trump, comme lobbyiste dans le cadre d’un contrat de 12 mois incluant un paiement mensuel de 35 000 dollars. Mais l’État haïtien n’est pas le seul à mobiliser des lobbyistes américains.
En mars, une entité enregistrée aux États-Unis et contrôlée par la famille Deeb, l’un des plus grands groupes d’importation du pays, a engagé la firme Brownstein Hyatt Farber Schreck, l’une des plus importantes organisations de lobbying à Washington. Reynold Deeb, l’un des trois frères à la tête du groupe, a été sanctionné par le Canada et visé par des rapports de l’ONU. Le groupe aurait dépensé 110 000 dollars jusqu’en juin pour ses activités de lobbying. En juillet, lors d’une mission commerciale organisée par le département américain de l’Agriculture en République dominicaine, l’entreprise US Agricom Inc., dirigée par la famille Deeb, a figuré parmi les participants. Olivier Acra — dont la famille est l’un des principaux importateurs de riz en Haïti, marché clé pour les riziculteurs américains — faisait également partie de la délégation.
En avril, le cabinet floridien Patino & Associates a, lui aussi, retenu les services de Checkmate Government Relations pour travailler sur les relations commerciales entre les États-Unis et Haïti. Le cabinet était déjà, en 2021, inscrit comme lobbyiste de l’ambassade d’Haïti à Washington. En moins de trois mois, il aurait dépensé plus de 300 000 dollars en activités de représentation.
Mais l’évolution la plus significative demeure la création de l’Institut Macaya, un « think tank » regroupant 18 personnalités du secteur privé. En avril, l’organisation a recruté TSG Advocates DC, la branche washingtonienne d’une grande firme floridienne de lobbying, qui a vu ses activités prospérer depuis l’élection de Donald Trump. L’Institut Macaya a dépensé environ 30 000 dollars durant les deux premiers mois du contrat. Lors du déplacement du Premier ministre Fils-Aimé à Washington cet été, une délégation de l’Institut s’est rendue simultanément dans la capitale américaine. Selon une source proche du dossier, « ils essaient de devenir la voix du secteur privé. Ils veulent changer la perception du secteur privé, parce que le monde entier les considère encore comme l’élite moralement répugnante. »
L’expression trouve ses origines dans les années 1990, lorsque de nombreuses familles de l’élite économique avaient soutenu la junte militaire ayant renversé le premier président élu d’Haïti. À l’époque, plusieurs d’entre elles avaient été sanctionnées par les États-Unis.
L’Institut Macaya est né de réunions organisées en Floride durant l’été 2022, alors que Washington évoquait ouvertement des sanctions pour répondre à l’escalade de la violence en Haïti. Le site internet de l’Institut a été enregistré quelques jours après la sanction imposée par le Canada à Gilbert Bigio, patriarche du conglomérat GB Group. Le think tank a ensuite joué un rôle central dans les négociations politiques durant le mandat du Premier ministre de facto Ariel Henry, notamment en facilitant la participation du Britannique Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair, en tant que médiateur. Plusieurs sources indiquent que Powell voyageait fréquemment en compagnie d’un haut responsable du groupe Bigio.
Après la chute d’Ariel Henry en 2024, le secteur privé était l’un des neuf secteurs retenus par la communauté internationale pour représenter la société haïtienne au sein du TPC. Le secteur a finalement choisi Laurent Saint-Cyr. Celui-ci avait travaillé pendant quinze ans pour Alternative Insurance Company, dirigée par Olivier Barreau, l’un des premiers soutiens de l’Institut Macaya, qui a depuis quitté l’organisation pour des raisons personnelles et pourrait être candidat lors de futures élections. Barreau dirige également la Banque de l’Union Haïtienne (BUH), où siège aussi Christopher Handal, un autre membre de Macaya. Avant de devenir Premier ministre, Fils-Aimé siégeait également au conseil d’administration de la BUH. Il y avait remplacé Eddy Deeb, écarté après les sanctions contre son frère Reynold Deeb.
Plusieurs grandes familles importatrices — Zreik, Acra, Khawly, Saieh — n’apparaissent pas dans la liste officielle des membres. En 2014, certains des membres actuels de l’Institut Macaya avaient participé à une initiative similaire, Haïti Chérie, présentée comme un rassemblement de la jeune génération économique mais qui avait surtout permis de canaliser son soutien vers le parti PHTK de Michel Martelly et Jovenel Moïse. Le premier directeur exécutif de Macaya dirigeait auparavant Haïti Chérie avant d’être remplacé en 2024.
Selon Jean-Paul Faubert, le nouveau directeur exécutif de l’Institut Macaya, « le secteur privé a une mauvaise réputation, localement comme internationalement. Ce n’est pas par les discours que cela changera, mais par l’action ». L’organisation affirme vouloir proposer un cadre de développement sur dix ans. En novembre 2024, elle a publié un document de 36 pages intitulé « A Better Haiti for All », expliquant que depuis l’indépendance d’Haïti, le pays souffre d’un manque de vision collective, de fondations solides et de gouvernance efficace.
Au début du mois d’août, à l’approche de la prise de fonction officielle de Saint-Cyr à la tête du TPC, l’Institut Macaya a engagé un consultant américain, Andrew Cheatham, pour élaborer un nouveau plan d’action. Selon les documents déposés en vertu du Foreign Agent Registration Act (FARA), Cheatham doit produire un document de 20 à 25 pages couvrant la sécurité, la gouvernance et la transition politique, le développement économique et l’aide humanitaire. Il a été recruté pour huit jours, au tarif de 850 dollars par jour. Le FARA précise que ce plan servira lors de réunions avec le gouvernement américain, le Congrès et d’autres acteurs clés afin de solliciter un soutien en faveur d’Haïti.
Cette démarche rappelle celle menée après le séisme de 2010 par le Private Sector Economic Forum (PSEF), dirigé alors par Reginald Boulos. Le Forum avait joué un rôle important dans la reconstruction financée par l’aide internationale et son influence s’étendait également à la politique haïtienne, notamment dans la séquence électorale de 2010 qui avait conduit à l’accession de Michel Martelly à la présidence.
Malgré les critiques répétées de la communauté internationale contre les élites économiques haïtiennes, les relations anciennes et étroites entre celles-ci, les responsables politiques américains et les réseaux de lobbying de Washington continuent d’exercer une influence déterminante. Et malgré trois années de sanctions internationales, la classe oligarchique haïtienne semble plus puissante que jamais, bien que traversée par de fortes rivalités internes. Trente ans après les années de la junte militaire, durant lesquelles de nombreuses familles avaient maintenu et accru leur richesse malgré les sanctions et l’embargo international, la configuration paraît inchangée : leur influence demeure consolidée par des liens personnels tissés depuis des générations avec la diplomatie américaine et par l’usage stratégique de lobbyistes influents à Washington.
Cet article de Jake Johnston, a été publié initialement en anglais sur: https://cepr.net/private-sector-assumes-control-of-haitian-state-as-dc-lobbying-picks-up-pace/


