L’après-7 février s’ouvre sur une concentration du pouvoir entre les mains de Didier Fils-Aimé, selon Sonet Saint-Louis…

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PORT-AU-PRINCE, lundi 9  février 2026 (RHINEWS)- La passation de pouvoir intervenue ce samedi 7 février 2026 à la Villa d’Accueil entre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et Didier Fils-Aimé, en l’absence d’élections, marque l’entrée d’Haïti dans une nouvelle phase politique caractérisée par une concentration inédite de l’autorité exécutive et une tutelle assumée des États-Unis, analyse l’avocat et constitutionnaliste Sonet Saint-Louis. Cette transition s’est opérée, souligne-t-il, après le constat de la caducité de l’accord politique ayant institué le CPT et « conformément aux injonctions des États-Unis, désormais maître d’œuvre de la politique chez nous ».

Dans cette configuration, le ralliement des acteurs nationaux autour du nouveau chef de l’exécutif apparaît inévitable. « L’acteur dominant — celui qui contrôle tout — a tranché. Il n’y a plus de retour en arrière possible. C’est plié », observe Me Saint-Louis, estimant que la décision extérieure scelle politiquement l’issue de la transition. La présence signalée de navires américains dans la rade de Port-au-Prince est interprétée comme une démonstration de force destinée à dissuader toute contestation. Une posture qui interroge, selon lui, dans un pays où les forces de sécurité sont déjà sous influence : « Pourquoi contraindre ou menacer quelqu’un qui se trouve déjà dans une situation de soumission permanente ? », s’interroge-t-il, évoquant une « diplomatie de la canonnière ».

Pour l’universitaire, l’installation de Didier Fils-Aimé, investi d’un pouvoir sans contrepoids ni contrôle institutionnel effectif, consacre la fin d’un cycle politique entamé il y a quarante ans, au lendemain du départ des Duvalier. « L’arrivée — le retour, ou le maintien — de Didier Fils-Aimé, qui détient désormais un pouvoir total, marque la fin inéluctable d’une classe politique reléguée au musée du passé », écrit-il, avant de conclure sans ambiguïté : « La messe est dite ». Selon lui, les prochaines élections, lorsqu’elles auront lieu, donneront naissance à une nouvelle classe politique, l’actuelle étant jugée « inefficace et incapable de se renouveler ».

Me Saint-Louis décrit un CPT quittant la scène « la queue entre les jambes », laissant derrière lui « un nouveau monstre bicéphale » cumulant les attributions du président de la République et celles du Premier ministre. Une situation qui n’est pas sans rappeler, note-t-il, l’exercice du pouvoir par l’ancien Premier ministre Ariel Henry. « Tout pouvoir monstrueux, sans limite, est associé à l’excès. Le pouvoir n’est jamais sage : sa caractéristique est la démesure », avertit-il, rappelant la pensée de Montesquieu sur la nécessité des freins et contrepoids pour prévenir l’arbitraire et garantir la stabilité de l’État.

Dans le contexte actuel, estime l’analyste, toutes les institutions indépendantes sont appelées à se retrouver sous l’autorité directe du Premier ministre, le seul véritable contre-pouvoir résidant désormais dans « l’administration étatsunienne, autorité ultime, inconditionnée, au sommet de la direction d’Haïti ». « Alix Didier Fils-Aimé gouvernera tout et ne dépendra que de la volonté du gouvernement américain », affirme-t-il, évoquant une « prise en charge politique d’Haïti par les États-Unis d’Amérique ».

Le juriste souligne par ailleurs le déséquilibre créé par l’abandon du schéma de gouvernance bicéphale initialement prévu. Il rappelle que l’acceptation de ce rapport de force a conduit le coordonnateur du CPT, Laurent Cyr, à transférer l’intégralité du pouvoir exécutif à son subordonné. « Rien d’étonnant », observe-t-il, rappelant que le Conseil présidentiel lui-même avait été institué par arrêté.

Face à cette réalité, Me Saint-Louis appelle à une lucidité stratégique. « Ne devrions-nous pas reconnaître cette situation de dépendance afin d’ajuster notre stratégie ? », questionne-t-il, évoquant deux options : l’organisation en vue de la conquête du pouvoir par les urnes ou la coopération critique avec la gouvernance imposée, dans l’objectif de « la rendre plus humaine ».

Sur le plan constitutionnel, il souligne qu’en l’absence de président de la République et d’un Parlement fonctionnel, Didier Fils-Aimé exercera l’ensemble du pouvoir exécutif ainsi que des prérogatives normalement dévolues au législatif, gouvernant par décrets pris en Conseil des ministres. « Il sera à la fois chef de l’État et chef du gouvernement », note-t-il, assimilant la situation à un retour à un « présidentialisme autoritaire sans responsabilité politique effective ».

L’universitaire insiste sur le rôle central du pouvoir judiciaire comme véritable pouvoir d’équilibre prévu par la Constitution de 1987, rappelant que la souveraineté est avant tout politique avant d’être juridique. Il réfute les lectures réductrices de la séparation des pouvoirs et rappelle que la justice, à travers notamment la Cour de cassation et la CSCCA, exerce des fonctions à portée politique en contrôlant la constitutionnalité et la régularité des actes publics.

Pour Me Saint-Louis, l’instabilité chronique d’Haïti ne résulte pas de la faiblesse du texte constitutionnel, mais de son ignorance par les élites dirigeantes. Il cite le professeur et journaliste Pierre-Raymond Dumas évoquant « une élite engluée dans l’illégalité et les trafics de tous genres », et appelle à relire Leslie Manigat pour comprendre une transition devenue « circulaire, profitable aux profiteurs et aux criminels de toute espèce ».

En définitive, l’analyste estime que le pouvoir personnel conféré à Didier Fils-Aimé constitue « un cadeau » produit par l’incompétence de la classe politique plus que par l’action de l’intéressé lui-même. « Une nouvelle réalité est née le 7 février 2026 », conclut-il, s’interrogeant sur la nature du régime à venir : simple prolongement d’une domination extérieure ou surprise politique incarnée par un dirigeant capable de compétence et d’intégrité.