“Haïti : une démocratisation déviée par les réseaux criminels sous contrôle “- Sonet Saint-Louis

Sonet Saint-Louis, Avocat

PORT-AU-PRINCE, jeudi 10 septembre 2026 (RHINEWS)– La reconstruction démocratique d’Haïti ne pourra se limiter à l’organisation matérielle des prochaines élections, estime le juriste et philosophe Sonet Saint-Louis, qui appelle à restaurer les institutions, assainir le financement politique et empêcher que les réseaux criminels n’exercent une influence déterminante sur le processus électoral.

Dans une réflexion consacrée à la crise institutionnelle et aux élections annoncées pour la fin de l’année, le professeur de droit constitutionnel et de philosophie soutient que la démocratie haïtienne demeure confrontée à un problème de fond : la fragilisation progressive des institutions et le risque d’une captation de l’État par des intérêts particuliers.

Après la chute de la dictature des Duvalier en 1986, Haïti est entrée, selon lui, dans une nouvelle phase politique avec l’adoption d’une Constitution consacrant notamment « l’État de droit, les droits humains, le pluralisme idéologique et politique et l’égalité des droits ».

Mais la consolidation de la démocratie nécessite, poursuit-il, des institutions solides et des élections régulières organisées conformément aux règles constitutionnelles. Il s’appuie notamment sur la pensée de la philosophe Hannah Arendt, pour qui les institutions constituent « notre espace commun », dans lequel la parole publique peut se transformer en action.

Sonet Saint-Louis rappelle toutefois que l’affaiblissement institutionnel était antérieur à l’assassinat du président Jovenel Moïse, citant notamment le fonctionnement devenu dysfonctionnel du Parlement. Il renvoie à l’article 136 de la Constitution, qui attribue au chef de l’État la responsabilité de veiller au respect de la Constitution ainsi qu’à « la stabilité et à la continuité des institutions ».

Cette responsabilité, estime-t-il, devait notamment contribuer à préserver la continuité démocratique. « Il est toujours possible de réformer sans rompre avec l’ordre institutionnel », écrit-il, tout en considérant que la rupture avec le cadre institutionnel peut ouvrir la voie à « l’instabilité et à la violence ».

L’assassinat de Jovenel Moïse est ainsi replacé dans un contexte plus large de dégradation institutionnelle. Selon l’auteur, plusieurs acteurs ont contribué à cet affaiblissement, et la responsabilité de la situation actuelle « ne saurait toutefois être imputée au seul président Moïse ». Il estime également que l’opposition de l’époque n’aurait pas suffisamment mesuré l’importance du maintien des institutions.

Protéger le processus démocratique ?

La crise actuelle traduit, selon Sonet Saint-Louis, « l’effondrement de notre monde commun », les institutions constituant la base de l’espace dans lequel le débat citoyen doit pouvoir se dérouler.

Dans cette perspective, il pose la question de la protection des élections annoncées contre l’influence des réseaux criminels. Il estime que l’État haïtien subit depuis plusieurs années une pression croissante de ces réseaux, dont l’influence sur les institutions se serait considérablement accrue.

La transition politique, souhaitée par de nombreux acteurs, aurait, selon lui, été progressivement détournée de sa vocation initiale, créant les conditions d’une « captation progressive de l’État et de ses institutions par des intérêts particuliers, parfois liés à des réseaux criminels ».

L’un des principaux enjeux des prochaines élections consiste dès lors à empêcher que des ressources issues de la corruption ou du crime organisé ne viennent fausser la représentation démocratique. L’auteur appelle également les acteurs internationaux qui soutiennent la démocratisation d’Haïti à prendre en compte le risque de voir émerger ou se renouveler une classe politique liée à des intérêts criminels.

Il préconise notamment l’application rigoureuse des règles d’inéligibilité à l’encontre de candidats dont l’implication dans des faits de corruption ou les liens avec des réseaux criminels seraient établis conformément à la loi.

Sonet Saint-Louis met également en garde contre l’utilisation des ressources publiques à des fins partisanes. Lorsqu’un parti politique prend le contrôle d’un ministère et détourne celui-ci de sa mission au service de l’intérêt général, il peut, selon lui, contribuer à un mécanisme de « corruption institutionnalisée ou systémique », voire de « grande corruption ».

Le favoritisme, le clientélisme et le népotisme figurent parmi les pratiques qu’il associe à cette forme de corruption. Les ressources de l’État pourraient notamment être utilisées pour favoriser certaines communautés, attribuer des fonctions publiques à des sympathisants ou à de potentiels candidats et obtenir en retour un soutien politique ou électoral.

Dans ce contexte, le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé est évoqué comme illustration, aux yeux de ses détracteurs, d’une interrogation plus large sur les rapports susceptibles d’exister entre certaines élites politiques, des intérêts économiques et des réseaux criminels. L’auteur souligne toutefois qu’il s’agit d’un risque politique et institutionnel à prendre en compte, notamment en matière de financement électoral.

Assainir l’environnement politique

Pour Sonet Saint-Louis, la simple exigence de transparence financière ne suffira pas à garantir l’intégrité du processus électoral. Il appelle à un « assainissement profond de l’environnement politique », estimant que l’utilisation de fonds provenant de sources opaques peut compromettre la liberté et le caractère éclairé du vote.

Cette question revêt, selon lui, une importance particulière dans un contexte où la traçabilité du financement des campagnes électorales demeure difficile. Les acteurs nationaux et internationaux qui souhaitent soutenir un processus crédible doivent, affirme-t-il, intégrer cette réalité dans leur approche.

À défaut, prévient-il, le risque existe de voir le prochain pouvoir politique haïtien devenir dépendant d’intérêts criminels. La démocratie pourrait alors être placée sous l’influence d’une « véritable mafia d’État », dans laquelle les décisions publiques ne répondraient plus prioritairement à la volonté populaire.

L’auteur redoute également que des acteurs criminels ayant consolidé leur influence politique cherchent ensuite à protéger leur impunité en affaiblissant la justice et l’État de droit. Il appelle donc à traiter cette question dans le cadre de la loi et à combattre toute tentative d’influence du crime organisé sur le processus politique.

Haïti traverse, selon lui, une période de « profonde déchéance institutionnelle », qui serait notamment liée à l’échec d’une partie de la classe politique, accusée d’avoir été trop souvent « socialisée aux pratiques de corruption » et de ne pas avoir apporté de réponses durables aux problèmes fondamentaux du pays.

Mettre en place un processus électoral crédible

Le régime actuel est présenté par l’auteur comme incapable, à ses yeux, de maîtriser une conjoncture particulièrement difficile. Il juge donc « impératif d’inverser la tendance » et de mettre en place un processus électoral crédible, susceptible de favoriser l’émergence de nouveaux acteurs et de permettre un retour aux principes fondamentaux de l’État de droit.

La question centrale demeure, selon lui, celle de l’application effective de la loi et des conventions internationales relatives à la lutte contre la corruption aux partis politiques et à leurs dirigeants lorsque ceux-ci détourneraient l’État de sa mission ou utiliseraient le processus électoral comme un moyen de conquérir ou de préserver le pouvoir.

« La reconstruction démocratique d’Haïti ne pourra se limiter à l’organisation matérielle d’élections », conclut Sonet Saint-Louis. Elle suppose, selon lui, « la restauration des institutions, l’assainissement du financement politique, l’application effective de la loi et la rupture avec les mécanismes de corruption qui ont progressivement miné l’État ».

Sans ces garanties, estime-t-il, les élections pourraient ne produire qu’une « apparence de démocratie », alors que l’enjeu véritable consiste à « rendre aux citoyens la maîtrise de leur destin politique ».